Hors-champ des par­ti­sans dans le Mor­bi­han

Libération - - LIVRES - ISA­BELLE NEUSCHWANDER Ar­chi­viste pa­léo­graphe

L’ombre est par­tout pré­sente dans l’ou­vrage de Sté­pha­nie Trouillard. Tout d’abord, celle de son grand-oncle, An­dré Gon­det, jeune ma­qui­sard bre­ton abat­tu dans une ferme du Mor­bi­han, le 12 juillet 1944. A par­tir de cette ombre dont elle ne connaît le vi­sage que par un unique cli­ché, Sté­pha­nie Trouillard se lance dans une quête fa­mi­liale, vite ob­ses­sion­nelle. Elle plonge dans le monde des ar­chives, re­cherche les té­moins pour re­cueillir leur pa­role, par­court les lieux où son grand-oncle a vé­cu, jus­qu’en Al­le­magne. Elle fait re­vivre la vie quo­ti­dienne dans cette cam­pagne iso­lée, presque pro­té­gée au dé­but, puis em­por­tée dans une vio­lence qui laisse les té­moins sur­vi­vants en­core pan­te­lants.

Por­tée par l’image du hé­ros, cette quête ouvre des pans de vie sur les ac­teurs de la Ré­sis­tance et de la Li­bé­ra­tion en Bre­tagne, ceux qui ouvrent leurs portes et fermes, qui ra­vi­taillent les FFI et pa­ra­chu­tistes SAS, patriotes au­da­cieux. Face à eux, se dressent les «en­ra­gés»: au tout pre­mier plan, ces mi­li­ciens et col­la­bo­ra­teurs fran­çais qui ont tra­qué le ma­quis d’An­dré et par­ti­ci­pé à son exé­cu­tion. Là se si­tue le point de bas­cule du livre, la faille qui m’a tou­jours in­ter­ro­gée comme fille de ré­sis­tant-dé­por­té et comme ar­chi­viste re­ce­vant en salle de lec­ture les des­cen­dants des vic­times comme ceux des bour­reaux. Il est tel­le­ment plus fa­cile d’être du bon cô­té de l’his­toire ! Des au­teurs ont pu trans­cen­der par l’écri­ture cette souf­france pour dé­pas­ser l’in­com­pré­hen­sion. Nom­breux res­tent les ano­nymes qui portent en eux les in­ter­ro­ga­tions, les se­crets de fa­mille, les non-dits qui tra­versent les gé­né­ra­tions. Sté­pha­nie Trouillard ne cache rien, avec des mots simples, des in­ter­ro­ga­tions qui naissent en elle, des doutes qui l’as­saillent, des an­goisses qui l’étreignent. Que dire aux des­cen­dants de ces mi­li­ciens qu’elle cherche à contac­ter ? Que savent-ils en fait et que leur dé­voi­ler ? Fi­na­le­ment, les ombres se dé­chirent et Sté­pha­nie Trouillard sort apai­sée de son pé­riple, em­plie de son his­toire fa­mi­liale, heu­reuse d’avoir re­don­né vie à ce­lui qui n’était qu’un fan­tôme. Une quête qui fi­nit bien en quelque sorte. • STÉ­PHA­NIE TROUILLARD MON ONCLE DE L’OMBRE. EN­QUÊTE SUR UN MA­QUI­SARD BRE­TON Skol vreizh, 280 pp., 16 €.

PHO­TO FA­MILLE GON­DET

Le grand-oncle ma­qui­sard An­dré Gon­det.

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