Sa voix est libre

La so­pra­no ca­na­dienne, star de la mu­sique contem­po­raine, in­ves­tit l’Opé­ra Gar­nier en Bérénice.

Libération - - LIBÉ - Par GUILLAUME TION Pho­to MA­THIEU ZAZZO

Les pro­ta­go­nistes fé­mi­nines du monde ly­rique se classent en grands ar­ché­types : la wag­né­rienne, la dra­ma­tique, la bel­can­tiste, la lé­gère… et puis cer­taines par­viennent à échap­per à toute clas­si­fi­ca­tion. C’est le cas de la so­pra­no ren­con­trée au­jourd’hui : la Han­ni­gan. Elle gam­bade sur un vaste ter­ri­toire. Un peu de ré­per­toire, pas mal de mo­derne, beau­coup de contem­po­rain. Une do­mi­nante phy­sique in­con­tes­table re­hausse son jeu, et ses ac­ti­vi­tés de cheffe d’or­chestre ac­ca­parent 50 % de son temps. Par quelque bout qu’on l’ap­pré­hende, Han­ni­gan est spé­ciale.

Aus­si, avan­çons-nous avec une joie tein­tée de dé­fé­rence dans le cou­loir mar­ron­nasse où s’alignent les loges du pa­lais Gar­nier. Après le ta­pis de la Dame aux ca­mé­lias rou­lé dans un plas­tique contre une plinthe et en face de caisses de cos­tumes sur rou­lettes, une porte s’ouvre en­fin, et la Han­ni­gan, sou­riante, nous fait en­trer dans son monde du mo­ment: une pe­tite loge avec pia­no droit, table à ma­quillage et ban­quette en ve­lours bor­deaux près d’une haute fe­nêtre. Le phé­no­mène sa­lué par tous les pu­blics sur l’en­semble des conti­nents s’y pré­pare une in­fu­sion. Elle racle le fond d’un pot de miel vide pour la su­crer. Puis, né­gli­gem­ment, pose la tasse fu­mante sur le book des par­ti­tions de Bérénice, qu’elle in­ter­prète en ce mo­ment. Bérénice, tra­gé­die de Ra­cine qu’elle a re­çue comme un drame : «Je ne meurs pas ! Ce­la fait deux fois cette an­née que je chante dans des opé­ras où je ne meurs pas. La Voix hu­maine, Lu­lu, Mé­li­sande… D’ha­bi­tude, j’ex­pire sur scène !»

La pre­mière note ex­pec­to­rée par Bar­ba­ra Han­ni­gan a re­ten­ti en 1971, dans une ma­ter­ni­té de Ha­li­fax, en Nou­velle-Ecosse, Ca­na­da. Et nul doute que si la so­pra­no s’est éloi­gnée de la forme du cri pri­mal, elle en a tou­jours conser­vé l’es­prit. Cette fille d’un den­tiste et d’une femme au foyer a gran­di dans une ville mi­nus­cule, Wa­ver­ley, «qui compte moins d’ha­bi­tants que l’Opé­ra de Pa­ris n’a de sa­la­riés» (ils sont 1 927) et donne sur un lac où l’on s’adonne l’été au kayak et l’hi­ver au pa­ti­nage. Mais Bar­ba­ra et ses trois frères et soeur ont d’autres oc­cu­pa­tions. «Notre mère a en­re­gis­tré une cas­sette où on peut nous en­tendre chan­ter juste ! Avant même de sa­voir par­ler.» La fa­mille est mu­si­cienne : la pe­tite soeur est vio­lon­cel­liste, le ju­meau fait des per­cus, Bar­ba­ra chante. Comme sa mère, elle fré­quente la cho­rale. «Ma prof me pla­çait au mi­lieu d’élèves moins bons pour que je les sti­mule. C’était bar­bant mais j’étais ra­vie de cette res­pon­sa­bi­li­té.» On se gar­de­ra de pra­ti­quer l’ana­lo­gie «douée au mi­lieu des nuls» pour le reste de sa car­rière, la­quelle dé­marre tôt. «A 17 ans, je fai­sais dé­jà des créa­tions d’oeuvres de jeunes com­po­si­teurs

ca­na­diens.» Elle quitte le foyer pour étu­dier à To­ron­to. «De­puis mon ado­les­cence, je vou­lais chan­ter. J’ai­mais toutes les mu­siques : clas­sique, Broad­way, jazz…» Et dans la loge, la voi­là qui s’em­balle. La Han­ni­gan, jambes croi­sées, à de­mi af­fa­lée sur la ban­quette, bat des bras et re­garde le pla­fond où semble écrit son amour pour la contem­po­raine : «C’est une mu­sique com­plexe. J’aime sa struc­ture et son ar­chi­tec­ture. Il faut cas­ser son in­tel­lec­tua­lisme, tra­vailler l’émo­tion, al­ler au coeur le plus vite pos­sible. C’est comme un sport, ce­la de­mande de l’éner­gie et de la dis­ci­pline.» Au­tant dire qu’elle adore ce­la. La Han­ni­gan aime les dif­fi­cul­tés et tra­vaille sans ré­pit. Elle nous avait ra­con­té qu’il lui ar­ri­vait, juste après une re­pré­sen­ta­tion, de cor­ri­ger et peau­fi­ner avec le met­teur en scène cer­tains as­pects du rôle. «J’aime être en­ga­gée dans des tra­vaux dif­fi­ciles. Je de­vien­drais folle si je ne de­vais tra­vailler que du Ver­di. J’ai chan­té une fois une Tra­via­ta, je ne le fe­rai pas toute ma vie.»

La Han­ni­gan se pose en ar­tiste libre et in­co­piable. Pour le Grand Ma­cabre de Li­ge­ti, elle dé­barque sur scène dé­gui­sée en éco­lière, avec chaus­settes en laine et jupe en tar­tan. Unique. «C’était trois se­maines après les éco­lières bombes hu­maines de Bo­ko Ha­ram. Juste après Char­lie. J’étais dans un mo­ment de confu­sion. Je sen­tais qu’il fal­lait que je sois la bombe. C’était un mo­ment de grande confu­sion.» Der­rière cette im­pli­ca­tion, on sent plus qu’une pas­sion pour le ly­rique, mais la né­ces­si­té de s’ac­cro­cher à un cadre qui lui per­met d’ou­blier ses doutes :

«Sou­vent, je me dis que je n’y ar­ri­ve­rai pas, no­tam­ment quand je suis au mi­lieu d’une pro­duc­tion ly­rique et que je pense aux di­rec­tions d’or­chestre que je dois as­su­rer quelques se­maines plus tard.

Comment en­glo­ber au­tant de mu­sique ? Mais si je com­mence à ré­flé­chir, c’est fou­tu. Il faut

que je tra­vaille. Je trouve la confiance dans la dis­ci­pline», ana­lyse cette an­glo­phone dans un fran­çais dont elle se dit peu sûre alors qu’il est par­fai­te­ment clair.

Sa bonne étoile, c’est la sueur. Elle donne l’im­pres­sion d’avoir tout tra­ver­sé sans en­combres, et cette can­ta­trice cheffe dans un monde car­ré­ment mas­cu­lin se dé­fend d’avoir ja­mais dû su­bir quoi que ce soit. En France, la Han­ni­gan a tra­vaillé avec Pas­cal Dusapin ou feu les in­sur­mon­tables Hen­ri Du­tilleux et Pierre Bou­lez, qui lui ont consa­cré temps et ami­tié. Comment ne pas être sé­duit par ce ca­rac­tère vi­vace dont l’im­pré­vi­si­bi­li­té dope spec­tacles et ré­ci­tals ? Sur scène, celle qui dé­teste les in­ter­pré­ta­tions sta­tiques prend des risques, au risque d’en faire un pro­cé­dé cli­che­ton. A Gar­nier, pour la Voix hu­maine, elle se vian­dait d’un ca­na­pé tout en chan­tant. Pour ce Bérénice, elle donne un cours de ren­for­ce­ment de la pa­roi ab­do­mi­nale en s’al­lon­geant sur une chaise, per­pen­di­cu­lai­re­ment au dos­sier. «C’est une ques­tion de na­tu­rel. Faire des trucs phy­siques sur scène, ça me cor­res­pond. Je me connais : je ne pour­rais pas faire des choses fi­gées comme chez Bob Wil­son.» Elle ne pour­rait d’ailleurs pas faire autre chose que chan­ter ou di­ri­ger. La Han­ni­gan n’a pas de hob­bys ou de pas­sion par­ti­cu­lière. Quand on le lui de­mande, le pla­fond met du temps à lui ren­voyer la ré­ponse : cui­si­ner. Elle qui re­grette par­fois sa vie de sal­tim­banque in­ter­con­ti­nen­tale, trois mois ici, trois mois là-bas, est au­jourd’hui heu­reuse de re­trou­ver sa pe­tite bou­che­rie de quar­tier. A Pa­ris. Car de­puis quelques mois, la Han­ni­gan est pa­ri­sienne. Elle a sui­vi ce­lui qu’elle ap­pelle son «com­pa­gnon», Ma­thieu Amal­ric, ac­teur et réa­li­sa­teur. Le­quel a réa­li­sé un court mé­trage et un do­cu­men­taire où l’on as­siste à sa pré­pa­ra­tion ly­rique avant de mon­ter en scène, mais aus­si à sa fa­çon de di­ri­ger le Lud­wig Or­ches­tra. Rien ne pour­ra lui ôter cette ma­nie de la dis­tance, même au Ca­na­da. «J’y vais ra­re­ment et je n’ai pas l’ac­cent. Je suis tou­jours étran­gère.» Mais le vent tourne. La di­va mo­derne s’ac­cli­mate à Pa­ris, et même à la Bre­tagne, où son com­pa­gnon a ache­té une mai­son. «C’est-à-dire que, avant, quand je ren­trais chez moi, je me di­sais : “Tiens, un Airbnb où la pro­duc­tion a po­sé cer­taines de mes af­faires pour me faire plai­sir.” Au­jourd’hui, quand je rentre, je sais que c’est chez moi.» •

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