les écri­vains contre trump

Neuf au­teurs amé­ri­cains ra­content à «Li­bé­ra­tion» leur pays et ses maux, deux se­maines avant la pré­si­den­tielle.

Libération - - LA UNE -

Au cours des mois qui ont pré­cé­dé l’élec­tion amé­ri­caine de 2016, les dé­mons du ra­cisme et de la mi­so­gy­nie, de l’ho­mo­pho­bie et de la xé­no­pho­bie, les spectres de la haine et de la peur, après avoir ron­gé les bar­reaux de leur cage des dé­cen­nies du­rant, ont tous été li­bé­rés d’un coup. De­puis cinq ans, ils rôdent comme bon leur semble dans notre pays, éli­sant do­mi­cile dans les cam­pagnes et les ban­lieues, par­ti­cu­liè­re­ment celles du sud et de l’ouest des Etats-Unis, où ils se re­pro­duisent et se mul­ti­plient sans être in­quié­tés. Et après cinq an­nées d’er­rance, les voi­là ins­tal­lés par­tout, jus­qu’aux mon­tagnes de l’Etat de New York, dans le coin du NordEst où je vis. Ces dé­mons ont in­fec­té les gens qui peuplent mes nou­velles et mes ro­mans, no­tam­ment Af­flic­tion, De beaux len­de­mains et Conti­nents à la dé­rive –des gens que j’aime et ad­mire. Le dis­cours, le com­por­te­ment so­cial et les opi­nions po­li­tiques qu’ils consi­dé­raient jus­qu’alors comme in­con­ve­nants (dans le meilleur des cas) ou ta­bous (dans le pire) ont été dé­mo­cra­ti­sés, nor­ma­li­sés, cen­tri­sés. Ces fa­cettes sombres et dé­mo­niaques de l’iden­ti­té amé­ri­caine, nous les por­tons en nous de­puis nos com­men­ce­ments. Nées et nour­ries sur le Vieux Conti­nent, elles ont dé­bar­qué sur le ri­vage des Amé­riques avec les es­cla­va­gistes et leurs cliques de bri­gands et de pillards gé­no­ci­daires, côte à côte avec les idéa­listes et les uto­pistes éclai­rés, dé­si­reux de pen­ser et de construire un Nou­veau Monde, dé­mo­cra­tique, libre et éga­li­taire. De loin en loin, à chaque gé­né­ra­tion ou presque, nous, Amé­ri­cains des­cen­dants de ces hu­ma­nistes, nous réus­sis­sons à cap­tu­rer nos dé­mons, ­notre na­ture saine les en­chaîne et les en­ferme dans des cages ; à l’abri de leurs ap­pé­tits ­cruels, nous pou­vons alors re­prendre nos ef­forts de construc­tion d’une hu­ma­ni­té por­tant le der­nier bel es­poir d’une so­cié­té juste et in­clu­sive. Nous l’avons fait dans les an­nées 60 et 70, avec le mou­ve­ment des droits ci­viques et l’op­po­si­tion à la guerre du Vietnam, l’oeuvre des ac­ti­vistes fé­mi­nistes et, plus ré­cem­ment, celle de la com­mu­nau­té LGBTQ. Nous l’avions dé­jà fait dans les an­nées 30, avec le New Deal du pré­sident Frank­lin Roo­se­velt ; pen­dant la pre­mière dé­cen­nie du XXe siècle avec le Square Deal de Theo­dore Roo­se­velt; et sous Abra­ham Lin­coln pen­dant la guerre de Sé­ces­sion. La liste est longue, et elle re­monte jus­qu’à l’époque d’avant les Pères fon­da­teurs. Par­fois, c’est un lea­der fort et vi­sion­naire qui en­chaîne nos dé­mons ; mais c’est par­fois tout un pan de la po­pu­la­tion, qui lutte haut et fort contre l’obs­cu­ran­tisme. Le re­tour cy­clique de cet em­pri­son­ne­ment de nos dé­mons est ce qui nous donne l’es­poir que la sombre fo­lie qu’ils ont ap­por­tée pour­ra être vain­cue. Tan­dis qu’ils rôdent dans les cam­pagnes, nous nous conso­lons et sup­por­tons plus ou moins pai­si­ble­ment la fo­lie qu’ils sèment, car nous croyons que cette fo­lie n’est que tem­po­raire, et qu’à la pro­chaine élec­tion, ou di­sons celle d’après, nos anges gar­diens vien­dront y mettre fin ; alors nous pour­rons en­fin nous em­ployer à éri­ger cette so­cié­té juste et in­clu­sive que nos an­cêtres avaient rê­vée. Mais après quatre an­nées d’un gou­ver­ne­ment par les dé­mons, pour les dé­mons, ré­vé­lant la face obs­cure de notre âme na­tio­nale, nous de­vons nous de­man­der s’il est pos­sible de les cap­tu­rer et de les en­fer­mer une fois de plus. Ne sont-ils pas de­ve­nus si nom­breux, si gros, si pro­fon­dé­ment an­crés dans notre culture et notre gou­ver­ne­ment que ce sont dé­sor­mais les anges lu­mi­neux de notre na­ture qu’on met aux fers ? Do­nald Trump, sa co­horte et ses sbires ont en­tiè­re­ment dé­vo­ré le Par­ti ré­pu­bli­cain et lé­gi­ti­mé les haines et les peurs de plus d’un tiers des élec­teurs, et sans doute de plus de la moi­tié de toute la po­pu­la­tion. La chaîne d’in­for­ma­tion la plus re­gar­dée du pays, Fox News, est de­ve­nue le bras ar­mé de la pro­pa­gande dé­mo­niaque, et elle a réus­si à mettre nos anges sous les ver­rous, à im­mo­bi­li­ser cette moi­tié édu­quée et idéa­liste de notre po­pu­la­tion, qui oeuvre à créer la so­cié­té juste et in­clu­sive ­rê­vée par nos an­cêtres, ­les­quels avaient créé la Consti­tu­tion et la Dé­cla­ra­tion d’in­dé­pen­dance en ré­ponse aux ­crimes de l’An­cien Monde. Trump et ses sou­tiens au Sé­nat ont trans­for­mé les tri­bu­naux en troupes de choc, de­puis le ni­veau lo­cal jus­qu’à la Cour su­prême. Des es­ca­drons pri­vés de mi­li­ciens lour­de­ment ar­més sont en­cou­ra­gés à des­cendre dans la rue pour dis­per­ser les ma­ni­fes­ta­tions pa­ci­fiques; ils pa­trouillent au­tour des bu­reaux de vote pour in­ti­mi­der les élec­teurs et pla­ni­fient le kid­nap­ping des gou­ver­neurs qui ose­raient ­pro­té­ger leurs ci­toyens des ra­vages d’une ­pan­dé­mie meur­trière. Les riches se sont mons­trueu­se­ment en­ri­chis, les rangs des pauvres ont gros­si de ma­nière ex­po­nen­tielle. Pen­dant ce temps, nous autres, le reste de la po­pu­la­tion, la moi­tié du pays, épou­van­tés par la tour­nure que prennent les évé­ne­ments, nous nous sommes re­ti­rés dans de pe­tites

­co­lo­nies pré­ser­vées mais de plus en plus désem­pa­rées, culti­vant l’es­prit de clo­cher, ne par­lant et ne prê­chant plus qu’à nous-mêmes et à ceux qui sont dé­jà d’ac­cord avec nous, n’ayant plus confiance qu’en nous-mêmes et en ces in­for­ma­tions que Do­nald Trump a ­réus­si à re­lé­guer au rang de «fake news» pour ­dé­cryp­ter le monde qui est en train de nous rat­tra­per. Il est pos­sible que Joe Bi­den, vice-pré­sident d’Oba­ma de 2009 à 2017, rem­porte l’élec­tion du 3 no­vembre, mais j’ai très peur que Trump, re­fu­sant la dé­faite, soit sou­te­nu et por­té par la moi­tié du pays, le Sé­nat et la Cour su­prême. Abs­trac­tion faite du ré­sul­tat des élec­tions, Trump se­ra pré­sident jus­qu’au 20 jan­vier 2021, et le Sé­nat res­te­ra entre les mains des ré­pu­bli­cains. Entre le 3 no­vembre et le 20 jan­vier, nous pou­vons nous re­trou­ver dans une si­tua­tion où un putsch ne se­rait plus à ex­clure, même si on l’ap­pel­le­rait au­tre­ment. La pan­dé­mie, ses con­sé­quences éco­no­miques dé­sas­treuses et les exi­gences de la sé­cu­ri­té na­tio­nale se­ront mises à pro­fit pour jus­ti­fier une sus­pen­sion des ré­sul­tats élec­to­raux. ­Bi­den au­ra bien­tôt 78 ans, il est af­fai­bli po­li­ti­que­ment par des dé­cen­nies de com­pro­mis­sions et d’ar­ran­ge­ments, et sa vice-pré­si­dente se­rait la ­sé­na­trice li­bé­rale de Ca­li­for­nie Ka­ma­la Har­ris, une femme noire quin­qua­gé­naire. On ima­gine mal com­ment ils pour­ront nous faire re­prendre nos es­prits face à la ­ré­ac­tion ther­mi­do­rienne qui s’est op­po­sée à grand ren­fort de dol­lars aux an­nées Oba­ma, ain­si qu’aux bou­le­ver­se­ments so­ciaux et ­cultu­rels des der­nières dé­cen­nies en ma­tière de sexua­li­té, de po­li­tiques ra­ciales, po­li­cières et tech­no­lo­giques – une ré­ac­tion em­me­née par des uni­tés mi­li­taires d’Etat, les dé­par­te­ments na­tio­naux char­gés de l’ap­pli­ca­tion de la loi et des mi­lices ci­viles ar­mées. Cet été, nous avons eu un avant-goût de cet élan dé­lé­tère, de ce ­pou­voir en ac­tion lors des ma­ni­fes­ta­tions du mou­ve­ment Black Lives Mat­ter à Port­land, à Wa­shing­ton, à New York et dans d’autres villes amé­ri­caines. La pé­riode qui s’ouvre nous donne toutes les rai­sons d’avoir peur, très peur. Un ou­ra­gan, sans pré­cé­dent dans notre longue his­toire, ap­proche à grande ­vi­tesse. •

Tra­duit de l’aglais (Etats-Unis) par Alexandre Pa­teau.

Des cen­taines de par­ti­sans de Do­nald Trump

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