La Gui­née trou­ve­ra-t-elle un cou­rant al­ter­na­tif à Al­pha Con­dé ?

Au pou­voir de­puis 2010, l’oc­to­gé­naire est can­di­dat à un troi­sième man­dat ce di­manche, mal­gré l’échec de sa po­li­tique de dé­ve­lop­pe­ment, no­tam­ment éner­gé­tique. L’op­po­si­tion, vic­time d’exac­tions, en­tend mettre fin à son ré­gime au­to­ri­taire.

Libération - - MONDE - Par AGNÈS FAIVRE En­voyée spé­ciale à Co­na­kry Photo SADAK SOUICI. LE PIC­TO­RIUM

Vu du ciel, ils forment des ara­besques ar­gen­tées, ­pa­reilles à des branches de bao­bab. 1 165 cours d’eau ir­riguent la Gui­née, qui n’usurpe pas son titre de «châ­teau d’eau» d’Afrique de l’Ouest. Une ri­chesse hy­dro­lo­gique in­so­lente ! Et un po­ten­tiel tant pour l’agri­cul­ture que pour l’éner­gie. ­Ar­ri­vé aux af­faires fin 2010, le pré­sident Al­pha Con­dé, ré­élu en 2015 et can­di­dat à un troi­sième man­dat ce di­manche, avait pro­mis d’élec­tri­fier le pays en trois mois. Pa­ri osé. Avec un taux d’ac­cès à l’élec­tri­ci­té de 18 % – et de 2 % en zone ru­rale –, se­lon des don­nées ­of­fi­cielles, on en est loin. Mais le «pro­fes­seur» a au moins dou­blé la puis­sance élec­trique ins­tal­lée avec l’inau­gu­ra­tion en 2015 du bar­rage hy­dro­élec­trique de Ka­lé­ta (240 MW) bâ­ti par la so­cié­té chi­noise Chi­na In­ter­na­tio­nal Wa­ter & Elec­tric Corp (CWE). De­puis, Co­na­kry, dis­tant d’une cen­taine de ki­lo­mètres, n’est – presque – plus dans le noir.

Le 30 sep­tembre, c’est le mo­nu­men­tal bar­rage de Soua­pi­ti (450MW) qui de­vait être mis en ser­vice. Pile-poil pour la cam­pagne pré­si­den­tielle. Sauf qu’«à cause du Co­vid, les tra­vaux ont pris du re­tard», argue un in­gé­nieur sur le site. Comme Ka­lé­ta, Soua­pi­ti se dresse sur le fleuve Kon­kou­ré, au mi­lieu des val­lées gor­gées

d’arbres frui­tiers. Mais ce mas­to­donte doit en sus sti­mu­ler l’in­dus­tria­li­sa­tion. Et en par­ti­cu­lier, la construc­tion de raf­fi­ne­ries d’alu­mine par la my­riade de so­cié­tés qui ex­traient au pas de charge la bauxite dans un rayon de 200 km dans le Nord-Ouest. La pro­duc­tion a quin­tu­plé entre 2010 et 2019, pour at­teindre 70 mil­lions de tonnes et his­ser le pays au rang de troi­sième ex­por­ta­teur mon­dial. Pour l’ins­tant, l’or rouge est en­core ex­por­té brut.

VER­ROU

Au pied du pro­jet Soua­pi­ti, éga­le­ment réa­li­sé par CWE, des tra­vailleurs chi­nois marnent, ajustent, soudent et as­semblent le qua­trième et der­nier al­ter­na­teur. Les trois ­autres sont prêts et at­tendent d’être tes­tés. Le plus grand bar­rage hy­dro­élec­trique de Gui­née se chiffre à 1,4 mil­liard de dol­lars (1,2 mil­liard d’eu­ros). Son fi­nan­ce­ment, en grande par­tie as­su­ré par la banque pu­blique Exim Bank of Chi­na, ­s’ins­crit dans un pa­ckage de prêts chi­nois to­ta­li­sant 20 mil­liards de dol­lars sur vingt ans et ga­gés sur les res­sources na­tu­relles. Il a été oc­troyé à la Gui­née en 2017. Au risque d’étran­gler fi­nan­ciè­re­ment le pays, dont le bud­get 2020 se chiffre à 2,2 mil­liards de dol­lars ? «La Banque mon­diale consi­dère que le risque de dé­tresse fi­nan­cière est mo­dé­ré, ré­pond Thier­ry Pai­rault, di­rec­teur de re­cherche émé­rite au CNRS-Ecole des hautes études en sciences so­ciales. Mais Pé­kin est de­ve­nu un ac­teur ma­jeur à même d’im­po­ser des choix qui se confor­me­ront en prio­ri­té à ses in­té­rêts.»

Quant aux ré­fec­tions et construc­tions de routes au pro­gramme des pre­mières tranches de prêts, elles tardent à se ma­té­ria­li­ser. Au grand dam des Gui­néens qui, pour ral­lier Kan­kan ou Nzé­ré­ko­ré, deuxième et troi­sième villes du pays, pla­fonnent à une vi­tesse moyenne de 35 km /h sur des chaus­sées éro­dées et cri­blés de cra­tères. Mais les par­ti­sans du Ras­sem­ble­ment du peuple de Gui­née (RPG) d’Al­pha Con­dé se montrent in­dul­gents. Et louent les trans­for­ma­tions du pays. «Avant 2010, vous pou­viez res­ter six mois sans cou­rant à Co­na­kry ! Nous avons au­jourd’hui une ar­mée ré­pu­bli­caine qui par­ti­cipe à des opé­ra­tions in­ter­na­tio­nales de main­tien de la paix, s’en­thou­siasme Sou­ley­mane Keï­ta, 35 ans, conseiller jeu­nesse de la pré­si­dence et néo­dé­pu­té. Mais ce qui m’im­pres­sionne le plus, c’est de voir le nombre de jeunes et de femmes dans l’ad­mi­nis­tra­tion.» Jus­te­ment, le pré­sident sor­tant, 82 ans, n’est-il pas trop âgé pour bri­guer un troi­sième man­dat? «Mais on n’a pas d’al­ter­na­tive !»

A l’ar­rière d’une Nis­san conduite par un mi­li­taire, Keï­ta sillonne des quar­tiers de Ma­tam, dans le sud-est de Co­na­kry, un bas­tion de l’Union des forces ré­pu­bli­caines (UFR), troi­sième force po­li­tique du pays. Or, ce par­ti a choi­si de boy­cot­ter la pré­si­den­tielle, dé­non­çant le «coup d’Etat consti­tu­tion­nel» qui a no­tam­ment per­mis de faire sau­ter le ver­rou du troi­sième man­dat pré­si­den­tiel, à l’is­sue du double scru­tin ré­fé­ren­daire et lé­gis­la­tif du 22 mars.

«Ici, il faut vi­ser 60% des voix», lance Sou­ley­mane Keï­ta, dans l’obs­cu­ri­té d’un sa­lon meu­blé de trois ca­na­pés en cuir. C’est le do­mi­cile ­fa­mi­lial d’un res­pon­sable as­so­cia­tif. Le­quel ré­clame un point d’ani­ma­tion lo­cal et des tee-shirts. «On va ré­soudre ça, mais l’es­sen­tiel, c’est le porte-à-porte», ré­plique le cadre du RPG. Il in­siste aus­si sur les «spé­ci­mens», des bul­le­tins de vote pré­im­pri­més et per­met­tant d’ex­pli­quer com­ment et pour qui vo­ter.

IN­QUIÉ­TUDE

Drôle de pra­tique pour le camp in­car­né par Al­pha Con­dé, cet ex-mi­li­tant an­ti­co­lo­nia­liste, exi­lé pen­dant cin­quante ans en France, qui s’au­to­pro­clame dé­mo­crate. Pour­tant, ­se­rine son plus fervent op­po­sant Cel­lou Da­lein Dial­lo, «c’est un mon­sieur qui ne res­pecte pas les règles du jeu, qui contrôle toutes les ins­ti­tu­tions et qui re­fuse le dia­logue po­li­tique». Pré­sident de l’Union des ­forces dé­mo­cra­tiques de Gui­née (UFDG), il l’a af­fron­té aux pré­si­den­tielles de 2010 et 2015 et mène ­de­puis des an­nées la contes­ta­tion dans la rue. Des mo­bi­li­sa­tions ­coû­teuses en vies hu­maines. Les rap­ports d’or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales poin­tant la ré­pres­sion des ma­ni­fes­ta­tions de l’op­po­si­tion ne manquent pas. Et ils abondent plus en­core de­puis la créa­tion, en avril 2019, du Front na­tio­nal pour la dé­fense de la Consti­tu­tion (FNDC), un mou­ve­ment lé­ga­liste de par­tis et de ci­toyens op­po­sés à ce qui était alors une vel­léi­té de troi­sième man­dat d’Al­pha Con­dé. Le mou­ve­ment es­time que 92 per­sonnes sont mortes à l’is­sue de ses marches pa­ci­fiques mas­sives. Les exac­tions des forces de dé­fense et de sé­cu­ri­té (FDS), les ar­res­ta­tions ar­bi­traires ou les rafles sont très ­do­cu­men­tées par Am­nes­ty In­ter­na­tio­nal, Hu­man Rights Watch, Tour­nons la page, mais aus­si l’Or­ga­ni­sa­tion gui­néenne des droits de l’homme (OGDH). A sa tête, Ab­doul Ga­di­ry Dial­lo est entre désolation et in­quié­tude de voir Al­pha Con­dé s’ac­cro­cher au pou­voir. «La Consti­tu­tion de 2010 était au top. Elle a été com­plè­te­ment char­cu­tée. Les pro­cé­dures de dé­si­gna­tion dans cer­taines ins­ti­tu­tions ont chan­gé, l’im­pres­crip­ti­bi­li­té des crimes éco­no­miques a car­ré­ment sau­té… Ce­la ne pou­vait que créer les condi­tions du chaos, d’au­tant que l’ar­mée est très eth­ni­ci­sée. La ré­forme du sec­teur de la sé­cu­ri­té en Gui­née a été un chan­tier très im­por­tant de Con­dé. 4 000 per­sonnes ont été mises à la re­traite à son ar­ri­vée au pou­voir. A la place, des jeunes d’obé­dience RPG ont été ­re­cru­tés», ré­sume-t-il. Se­lon une source sé­cu­ri­taire, les Peuls re­pré­sentent au­jourd’hui moins de 2 % des ef­fec­tifs dans l’ar­mée.

C’est cette com­mu­nau­té, à la­quelle ap­par­tient l’op­po­sant Cel­lou Da­lein Dial­lo, qui est ci­blée lors des des­centes post-ma­nifs des FDS à Co­na­kry. Elles se dé­roulent sur l’«axe du mal» ou l’«axe de la dé­mo­cra­tie», c’est se­lon : une en­fi­lade de quar­tiers déshé­ri­tés aux rues ro­cailleuses de la ban­lieue nord. «Quand je vois les po­li­ciers ou les mi­li­taires en­trer dans les quar­tiers, je me poste de­vant la cli­nique, je montre ma blouse blanche. Mais ça ne les ar­rête pas tou­jours, il nous ar­rive de re­ce­voir des gaz la­cry­mo­gènes», ra­conte le Dr Ali­mou Dial­lo, 45 ans. La ­cli­nique de Nas­sou­rou­laye, ou­verte 24 heures sur 24 sur l’«axe», a été créée sur fonds propres en 2007 par ce mé­de­cin du quar­tier pour pal­lier le dé­sert mé­di­cal et prendre en charge les ­pa­tients at­teints du VIH, dé­lais­sés alors qu’«il y en a plein, plein, plein».

«MYTHE»

«Ça, c’est ma prin­cesse», dit Ali­mou Dial­lo en en­trant dans une des trois chambres exi­guës aux murs verts et blancs, de trois lits cha­cune. Puis il prend lon­gue­ment la main d’une femme âgée «qui ne suit pas cor­rec­te­ment son trai­te­ment an­ti­dia­bète». Un ado au re­gard per­du vient ra­vi­tailler son pa­rent. Dans la salle de re­pos, une in­fir­mière range ses ­ci­seaux dans un ti­roir fer­mé à clé et se pose de­vant une te­le­no­ve­la. Le bar­rage de Ka­lé­ta n’a pas amé­lio­ré la des­serte en cou­rant dans cette par­tie de la ca­pi­tale, qui n’a ac­cès à l’élec­tri­ci­té que de­puis 2019. Quant au ra­vi­taille­ment en eau, il est ­as­su­ré par des fo­rages.

Der­rière un pa­ravent où il a ins­tal­lé un bu­reau, le Dr Ali­mou Dial­lo ­ex­plique que, de­puis 2010, il n’a «pas re­çu un com­pri­mé de l’Etat». «La jus­ti­fi­ca­tion of­fi­cielle, c’est de ne plus don­ner de mé­di­ca­ments aux struc­tures pri­vées et as­so­cia­tives.» Puis ré­sume: «C’est eth­nique.» Sans vrai­ment s’at­tar­der. Apo­li­tique, il a d’autres choses en tête, comme ­réunir des fonds pour un bloc opératoire. Il re­con­naît d’ailleurs que le per­son­nel mé­di­cal est «mieux for­mé» de­puis l’ar­ri­vée au pou­voir d’Al­pha Con­dé, même si «on ne peut pas en­core trai­ter ni dé­tec­ter le can­cer en Gui­née».

A chaque ma­nif du FNDC, la cli­nique est en­va­hie de bles­sés, dont cer­tains par balles. Et le mou­ve­ment, bien qu’af­fai­bli par l’en­trée en ­cam­pagne élec­to­rale de trois de ses com­po­santes, dont l’UFDG, n’en­tend rien lâ­cher. «Al­pha Con­dé, en al­lant jus­qu’au bout de son pro­jet de troi­sième man­dat, a tué le mythe du “grand dé­mo­crate”. Donc on avait vu juste. Et on va conti­nuer à ré­cla­mer le re­tour à la Consti­tu­tion de 2010», dit un de ses co­fon­da­teurs, Ab­dou­laye Ou­mou Sow. Qui se console : «On a dé­mon­té le cli­ché de la jeu­nesse cor­rom­pue et ma­ni­pu­lable en pé­riode d’élec­tions. Même si ça existe, il n’y a pas que ça au­jourd’hui en Gui­née.» •

A gauche : sur le site du bar­rage de Soua­pi­ti. A droite : à la cli­nique de Nas­sou­rou­laye, à Co­na­kry.

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