Laurent Le loup, au­teur de« Block chain: la ré­vo­lu­tion de la confiance »: «Un jour nous pourrons faire de la donnée souveraine»

Hy­pe­rac­tif, Laurent Leloup mul­ti­plie ces der­nières an­nées les ini­tia­tives au­tour de la blo­ck­chain : des start-up, l’as­so­cia­tion France Block­tech, etc. À l’oc­ca­sion de la sor­tie de son livre so­bre­ment in­ti­tu­lé «Blo­ck­chain:la ré­vo­lu­tion­de­la­con­fiance» , il

L'Informaticien - - SOMMAIRE - PRO­POS RECUEILLIS ÉMILIEN ERCOLANI PAR

QUELS SONT SE­LON VOUS LES VRAIS EN­JEUX DE LA BLO­CK­CHAIN DU POINT DE VUE DES INFORMATICIENS ET AUTRES DÉVELOPPEURS ?

❚ Laurent Leloup : Les tech­no­lo­gies blo­ck­chain n’ont rien in­ven­té. On re­trouve les bases de don­nées, les ré­seaux P2P, l’au­then­ti­fi­ca­tion, etc. En re­vanche, ce que ce­la amène c’est la fa­meuse no­ta­ri­sa­tion, le « time stem­ping », qui per­met à un ins­tant T de pou­voir ho­ro­da­ter une tran­sac­tion ou une écri­ture pas­sée dans une blo­ck­chain. En plus, on re­trouve le ca­rac­tère d’im­mu­ta­bi­li­té qui in­duit qu’on ne puisse plus mo­di­fier ou sup­pri­mer une tran­sac­tion réa­li­sée dans la blo­ck­chain. Ces deux ca­rac­tères ap­portent confiance, trans­pa­rence et par­tage, et donc les no­tions des ré­seaux so­ciaux. Grâce au TCP/ IP, on peut lan­cer des blo­ck­chains qui peuvent être par­ta­gées, via des noeuds, aus­si bien que par des ter­mi­naux que par des ser­veurs. Sui­vant les tech­no­lo­gies, nous avons donc des ap­pli­ca­tions qui per­mettent à deux par­ti­ci­pants d’en­trer en re­la­tion et d’échan­ger sans pas­ser par un point cen­tral. On sup­prime donc le point cen­tral de confiance. Ce­la peut être Fa­ce­book dans un ré­seau so­cial, mais aus­si la banque pour l’échange de mon­naie, de­main un hô­tel dans une tran­sac­tion im­mo­bi­lière. On rem­place donc le tiers de confiance par ce qu’on ap­pelle « dé­lé­gués ». D’un point de vue tech­no­lo­gique, c’est une grande base de don­nées par­ta­gée, avec de la confiance dis­tri­buée, où les par­ti­ci­pants peuvent écrire ou va­li­der (dans le cas de Bit­coin par exemple). Mais on peut aus­si ima­gi­ner des blo­ck­chains sans mi­neurs, voire sans blocks ! C’est-à- dire que gé­né­ra­le­ment le block est un conte­neur nu­mé­rique qui dé­tient un cer­tain nombre d’in­for­ma­tions, d’oc­tets, comme sur Bit­coin ou Ethe­reum. Nous tra­vaillons par exemple sur un concept de blo­ck­chain sans blocks dont le but est de faire in­ter­agir des ob­jets et/ou des ma­chines. Les pos­si­bi­li­tés sont im­menses !

QU’EN EST-IL DES OU­TILS POUR LES INFORMATICIENS ?

❚ Les ou­tils de la blo­ck­chain ne sont pas comme cer­tains disent un peu abs­cons, comme on peut sou­vent le voir sur Bit­coin ou Ethe­reum, qui sont

ef­fec­ti­ve­ment com­plexes à prendre en main. N’ou­bliez pas que Bit­coin date de 2007, et qu’une tech­no­lo­gie vieillit. Ce sont des en­vi­ron­ne­ments de dé­ve­lop­pe­ment de­ve­nus un peu ar­chaïques, pas vrai­ment er­go­no­miques, d’au­tant plus qu’il y a des li­mites (ré­so­lu­tion, quan­ti­té, etc.) puisque ce ne sont pas des ou­tils di­men­sion­nés pour faire du quan­ti­ta­tif, du ra­pide, de la sca­la­bi­li­té, etc. Donc des ou­tils émergent, chez Li­nux et ailleurs, et no­tam­ment Node.js ou Ja­vaS­cript. Au­jourd’hui, c’est en­core le tout dé­but de la blo­ck­chain, mais les ou­tils de de­main se­ront ex­trê­me­ment simples.

QUEL EST LE RÔLE DE L’AS­SO­CIA­TION FRANCE BLOCK­TECH DANS CE CONTEXTE ?

❚ J’ai vou­lu lui don­ner un rôle de sou­tien pour ce que j’ap­pelle les « blo­ck­chain­pre­neurs » et qui s’in­ter­rogent d’abord sur la pos­si­bi­li­té de dé­ve­lop­per un PoC par exemple. Dans ce cas-là, ils peuvent se rap­pro­cher de start-up pour avan­cer sur leurs pro­jets. Nous ac­com­pa­gnons aus­si les en­tre­pre­neurs qui cherchent des in­ves­tis­seurs mais aus­si des conseils, mais aus­si des per­sonnes à pro­fils non-tech­ni­ciens qui cherchent à s’as­so­cier avec des ex­perts. Notre tra­vail est de fa­vo­ri­ser l’éco­sys­tème et de mettre en re­la­tion tout le monde à tra­vers des tables rondes, des con­fé­rences, etc. L’adhé­sion est payante mais pour les start- up ou les étu­diants, c’est gra­tuit. Tout le monde est bien­ve­nu et nous dé­mar­rons à par­tir du mois de mars. C’est la FNTC – la Fé­dé­ra­tion na­tio­nale des tiers de confiance – qui nous hé­berge et qui se­ra notre par­te­naire fort pour que nous puis­sions évan­gé­li­ser, mon­trer ce qui existe, dé­ve­lop­per des thé­ma­tiques, etc. Nous sou­hai­tons être re­pré­sen­ta­tifs de l’éco­sys­tème mais sans au­cune cha­pelle. Par ailleurs nous mon­tons des ré­seaux, et ré­cem­ment avec deux cercles d’in­ves­tis­seurs qui vont tra­vailler avec nous, mais aus­si deux en­tre­prises qui font de la co­ta­tion et sur­veillance de pro­fil fi­nan­cier de start-up pour mon­ter et bien fi­ce­ler un dos­sier.

EST-CE QUE LA BLO­CK­CHAIN RISQUE DE SE VERTICALISER EN FONC­TION DES SECTEURS D’AC­TI­VI­TÉS ? ET SI OUI, COMMENT ASSURER L’INTEROPÉRABILITÉ ?

❚ Oui nous se­rons à terme dans des en­vi­ron­ne­ments hé­té­ro­gènes, comme c’est ac­tuel­le­ment le cas au­jourd’hui dans le monde in­for­ma­tique au sens large. Il existe tou­te­fois une so­lu­tion qui s’ap­pelle les « side chains » qui per­met de faire le lien entre plu­sieurs blo­ck­chains, pu­bliques ou pri­vées. C’est ar­ri­vé avec la blo­ck­chain de Bit­coin qui avait des pro­blèmes de ra­pi­di­té dans le trans­port, l’exé­cu­tion et la va­li­da­tion des tran­sac­tions. Pour ga­gner du temps, on a in­ven­té la side chain qui per­met­tait de pou­voir réa­li­ser des opé­ra­tions très vite en pa­ral­lèle dans un en­vi­ron­ne­ment pas en­com­bré. C’est ce prin­cipe que l’on pour­rait ima­gi­ner pour l’interopérabilité à terme entre plu­sieurs sys­tèmes de blo­ck­chains. Par ailleurs, France Block­tech a un rôle d’évan­gé­li­sa­teur mais aus­si d’in­ter­com­mu­ni­ca­tion au­près de l’AMF, le Tré­sor Pu­blic, Ber­cy, l’État fran­çais, l’Af­nor, etc. Nous sou­hai­tons ain­si aver­tir sur le fait que d’autres pays peuvent ar­ri­ver avant nous et mettre des normes en place sans que la France puisse don­ner son avis. Il faut avan­cer sur ce su­jet, et le prendre à bras le corps.

ÉVI­DEM­MENT LA QUES­TION DE LA RÉGULATION ET DE LA GOUVERNANCE DEVIENT TRÈS IM­POR­TANTE À CE PRO­POS. QUI DOIT PRENDRE LES DÉCISIONS ET COMMENT ?

❚ Je l’évoque dans le livre avec le concours de l’avo­cat Hu­bert de Vau­plane, qui est très proche de l’AMF. Je m’ex­prime pro­chai­ne­ment de­vant le Haut co­mi­té ju­ri­dique de la place fi­nan­cière de Pa­ris (HCJP) pour ex­pli­quer le choix que nous de­vons faire sur les mi­ni- bonds, dans le cadre de la loi Ma­cron sur les bons de caisse. Doit- on uti­li­ser une blo­ck­chain pu­blique ou pri­vée ? Ce­la illustre le tra­vail qu’il reste à faire avec les ré­gu­la­teurs, y com­pris eu­ro­péens, et nous y tra­vaillons. Mais il est vrai que la régulation n’est pas for­cé­ment au centre de la blo­ck­chain, dans le sens où c’est un frein à l’in­no­va­tion et où il ne faut pas ou­blier l’es­prit li­ber­ta­rien der­rière le

concept de blo­ck­chain. Donc, il faut aus­si veiller à ne pas cas­ser la lo­gique des blo­ck­chains. Pour moi, il faut sur­tout com­men­cer par créer une place forte de la blo­ck­chain en France, sur la­quelle toutes les ini­tia­tives viennent s’y gref­fer… Je plaide pour la créa­tion d’une sorte d’ob­ser­va­toire de la blo­ck­chain qui doit de­ve­nir un pro­jet na­tio­nal.

QUELS SECTEURS ET/OU IN­DUS­TRIES D’APRÈS VOUS, VONT S’EM­PA­RER DE LA BLO­CK­CHAIN EN PRE­MIER ?

On a beau­coup par­lé du monde de la fi­nance, qui a eu peur et a tou­jours très peur. D’ailleurs, même ce qu’on ap­pelle la « Fin­tech » est me­na­cée par la « Block­tech ». Je pense que c’est sur­tout le sec­teur de l’as­su­rance qui va être tou­ché le pre­mier, très fort et très vite. Plus glo­ba­le­ment, par­tout où il y a des tiers de confiance, ce­la au­ra beau­coup d’im­pact. Mais sur­tout, c’est quand le ci­toyen se se­ra ap­pro­prié la tech­no­lo­gie que nous ver­rons tout le po­ten­tiel. Un jour, nous pourrons faire de la vraie « au­to- donnée pro­prié­taire », ce que j’ap­pelle de la donnée souveraine : je se­rai pro­prié­taire de ma donnée. Ain­si, qui au­ra en­core be­soin des Fa­ce­book, Lin­kedIn et autres Ga­fa ? Si de­main on veut uti­li­ser mon pro­fil Ama­zon, mon pro­fil mé­di­cal ou autre, ce se­ra dans la blo­ck­chain et on me paie­ra pour ça.

PAR EX­TEN­SION, EST-CE QU’UN PAYS PREND UNE LONGUEUR D’AVANCE SUR LE DO­MAINE ?

Tout d’abord je pense que nous sommes bien avan­cés en France puisque nous pro­gres­sons sur trois cha­pelles : Bit­coin, Ethe­reum et les autres. Nous dis­po­sons dé­jà d’au­tant d’as­so­cia­tions, sans comp­ter un vi­vier de start- up. En re­vanche, il nous manque une am­bi­tion na­tio­nale que nous n’avons pas en­core dé­ve­lop­pée. L’Ar­cep au­rait peut- être un rôle à jouer par exemple. Au- de­là de la France, j’es­time que l’Aus­tra­lie fait par­tie des pays les plus avan­cés en la ma­tière. Ce­la tient du fait de DAH ( Di­gi­tal As­set Hol­dings), une en­tre­prise pi­lo­tée par Blythe Mas­ters, une an­cienne de JPMor­gan Chase. C’est elle qui a no­tam­ment créé le pro­jet Hy­perLed­ger, qu’elle a don­né à la fon­da­tion Li­nux. C’est aus­si l’Aus­tra­lie qui a lan­cé une de­mande de nor­ma­li­sa­tion de la blo­ck­chain au ni­veau de tous les États. Faut-il nor­ma­li­ser ? En France l’Af­nor tra­vaille de concert avec l’ISO Aus­tra­lie sur ce su­jet. Pour le mo­ment, c’est de la contre- ré­ponse. En re­vanche, il reste aus­si à éta­blir la no­tion de nor­ma­li­sa­tion : peut- être qu’il s’agi­ra des don­nées, de la ma­nière d’en­trer dans les blo­ck­chains en elles- mêmes à tra­vers la ges­tion des iden­ti­tés, etc. La pre­mière com­mis­sion se tient au mois de mars, et nous en sau­rons peut- être un peu plus à ce mo­ment-là.

COMMENT RASSURER LA COM­MU­NAU­TÉ AU­TOUR DE LA SÉ­CU­RI­TÉ DE LA BLO­CK­CHAIN, ALORS QUE DES CAS DE PI­RA­TAGE MASSIF ONT DÉ­JÀ EU LIEU ?

❚ On a ef­fec­ti­ve­ment beau­coup par­lé du pi­ra­tage de la cryp­to­mon­naie Ether pen­dant l’été 2016 [cf. l’af­faire « TheDAO » , NDLR]. À ce mo­ment-là, on a ou­vert la boîte de Pan­dore en di­sant : at­ten­tion, les blo­ck­chains ne sont pas sé­cu­ri­sées ! Le pro­blème, c’est que sur ce cas pré­cis les ha­ckers sont pas­sés par des « smart contracts » qui n’étaient pas chif­frés, et donc pas en tant que tel par la blo­ck­chain. Pour moi, des blo­ck­chains comme Hy­perLed­ger sont in­cas­sables si elles sont bien chif­frées. Der­rière chaque pro­jet, il faut de la cryp­to­gra­phie et des al­go­rithmes pour la sé­cu­ri­té des ac­cès et de sor­tie. C’est d’ailleurs comme ça que Bit­coin a su créer quelque chose d’in­tel­li­gent, et qui fonc­tionne.

PEUT-ON FAIRE UN RAPPROCHEMENT ENTRE LA BLO­CK­CHAIN ET D’AUTRES TECH­NO­LO­GIES, COMME L’IN­TEL­LI­GENCE AR­TI­FI­CIELLE NO­TAM­MENT ?

Il existe trois su­jets ex­trê­me­ment liés à la blo­ck­chain : l’IA, l’In­ter­net des Ob­jets ( IoT) et le quan­tique. Je rap­pelle qu’à terme la tech­no­lo­gie quan­tique cas­se­ra le chif­fre­ment d’au­jourd’hui. Con­cer­nant l’IA, nous par­lons ac­tuel­le­ment de plus en plus de contrats in­tel­li­gents. Mais c’est comme pour une re­quête SQL : il fau­dra qu’un jour on puisse le faire en lan­gage na­tu­rel et l’IA joue­ra bien en­ten­du un rôle à ce ni­veau par exemple. Ce fai­sant, il se­ra pos­sible d’in­ter­con­nec­ter des ma­chines, des ro­bots, des ou­tils de cal­cul, etc., avec des blo­ck­chains et donc de gé­né­rer des pro­ces­sus. Ima­gi­nez une chaîne lo­gis­tique en­tiè­re­ment « blo­ck­chai­née » avec des ob­jets connec­tés : il se­ra pos­sible de suivre en­tiè­re­ment le tra­jet d’une pa­lette par exemple, de l’en­tre­pôt au ca­mion, au conte­neur, etc. Tout se­ra connec­té ce qui si­gni­fie aus­si la sup­pres­sion de toute la pa­pe­rasse. La dé­ma­té­ria­li­sa­tion, mais elle se­ra in­té­grée à la blo­ck­chain en in­té­grant de l’in­tel­li­gence : tous ces pro­ces­sus qu’on peut nom­mer dans une blo­ck­chain par ré­so­lu­tion de contrats vont se dé­nouer au­to­ma­ti­que­ment. Ce­la ap­por­te­ra de la flui­di­té, de la confiance, de la trans­pa­rence et de la ra­pi­di­té.

Pour ap­pro­fon­dir le su­jet, l’ou­vrage de Laurent Leloup vient de pa­raître aux édi­tions Ey­rolles.

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