L’édito

Lire - - Indice - par Baptiste Li­ger

Elle s’ap­pelle Thi Thu Nguyen. J’au­rais pu aus­si bien vous par­ler de Ga­brielle Schaff, de Tho­mas Du­fait, de Ni­na Fa­brer ou de Clé­mence Del­bart – d’autres en­core… Vous ne connais­sez pas ces noms ? Et pour cause : tous étaient, cette an­née, étu­diants en Mas­ter 2 de créa­tion lit­té­raire à l’uni­ver­si­té du Havre – sous l’égide de l’écri­vaine Laure Li­mon­gi – où ils ont ef­fec­tué à la mi-juin la sa­cro-sainte épreuve de la sou­te­nance (ce mo­ment de stress avant l’été…). C’est dans ce cadre que j’ai ren­con­tré Thi Thu Nguyen, ve­nue pré­sen­ter, ex­pli­quer et dé­fendre de­vant un ju­ry son pro­jet, in­ti­tu­lé Du Vent, on ne voit que les ef­fets. Une étrange pro­po­si­tion mê­lant littérature, pho­to et vi­déo, à tra­vers l’er­rance d’une pho­to­graphe épiant les ba­dauds dans Pa­ris, pré­texte à réunir d’autres des­tins, réa­listes ou tout droit sor­tis de contes orien­taux. Cette mo­saïque tex­tuelle, au style élé­gant, montre dé­jà une évi­dente per­son­na­li­té d’au­teur, une ca­pa­ci­té à bri­ser (ou réunir) les genres. Dès lors, com­ment ne pas s’en­thou­sias­mer ? La même pro­mo­tion nous a aus­si of­fert un ro­man de zom­bies n’ayant rien de po­tache, une si­dé­rante per­for­mance d’im­pro­vi­sa­tion lit­té­raire, un bluf­fant flux de langue com­bi­nant fran­çais et ar­got de Côte d’Ivoire (le « nou­chi »), etc. Pour­quoi évo­quer tous ces cas? Tout sim­ple­ment parce qu’il faut rap­pe­ler qu’au-de­là des ser­vices des ma­nus­crits, il existe en France de for­mi­dables vi­viers de créa­ti­vi­té – à l’image de tous ces ate­liers (à l’uni­ver­si­té ou ailleurs), per­met­tant à des ta­lents de se ré­vé­ler, de pro­gres­ser. Jus­qu’à, al­lez sa­voir, une pu­bli­ca­tion…

UN PRE­MIER MI­NISTRE QUI AIME LES LIVRES Jus­te­ment, res­tons au Havre. Ou presque. Le maire de cette ville – dé­sor­mais Pre­mier mi­nistre –, Edouard Phi­lippe, s’était dé­jà fait re­mar­quer dans le pas­sé avec deux ro­mans – co­écrits avec Gilles Boyer –, Dans l’ombre et L’Heure de vé­ri­té. Loin de ces thril­lers po­li­tiques, il re­vient au­jourd’hui en li­brai­rie avec un ré­cit très in­at­ten­du : Des hommes qui lisent (JC Lat­tès, pa­ru­tion le 5 juillet), dont nous avons pu dé­cou­vrir les (re­mar­quables) qua­rante pre­mières pages… Fils d’un an­cien pro­fes­seur de fran­çais de­ve­nu pro­vi­seur de col­lège au Grand-Que­villy, Edouard Phi­lippe se sou­vient no­tam­ment des pre­miers vo­lumes ayant comp­té dans sa vie – L’En­fer de Dante, dé­cou­vert à 6 ans, et, un peu plus tard, Va dire à Sparte de Ro­de­rick Mil­ton. C’est peut-être parce qu’il a gran­di sans té­lé­vi­sion qu’il a, au fil du temps, pris goût aux livres (dans un mi­lieu certes cul­tu­rel­le­ment plu­tôt fa­vo­ri­sé) et est de­ve­nu un brillant élève, jus­qu’à at­teindre les plus hautes res­pon­sa­bi­li­tés. Ce constat a, semble-t-il, me­né Edouard Phi­lippe en 2010 à mettre en oeuvre « une po­li­tique am­bi­tieuse de pro­mo­tion de la lec­ture » au Havre, qu’il évoque (et dé­ve­loppe) dans Des Hommes qui lisent. Fau­til y voir une sorte de la­bo­ra­toire avant une ex­pan­sion na­tio­nale ? Au-de­là du ré­cit in­time, cet ou­vrage a bien en­ten­du des airs de pro­gramme po­li­tique pour « faire en sorte qu’une po­pu­la­tion sache lire » coûte que coûte. Au-de­là des idéo­lo­gies des uns et des autres (à cha­cun sa li­ber­té), la pré­sente in­ten­tion de l’au­teur Pre­mier mi­nistre ne peut être que sa­luée.

Au pas­sage, Edouard Phi­lippe avance que « le vrai mi­roir d’un lec­teur est sa bi­blio­thèque [dans la­quelle on] re­trouve, en un ins­tant, tout son es­prit et toute son âme ». Avant de la dé­fi­nir comme « un lieu de mé­moire de notre exis­tence ». On lui re­com­man­de­ra alors le portfolio des plus belles bi­blio­thèques du monde, pré­sent dans ce nu­mé­ro qui compte aus­si une en­quête sur notre bou­li­mie ac­tuelle pour les sa­gas lit­té­raires, une sé­lec­tion de ro­mans (dits « de l’été ») et d’es­sais, sans ou­blier quinze ex­traits des titres de la pro­chaine ren­trée lit­té­raire (n’au­gu­rant en rien notre fu­ture sé­lec­tion…). Bref, de quoi lire sur la plage – pour­quoi pas celle du Havre… En­fin, on ne ré­siste pas au plai­sir de ci­ter, en guise de conclu­sion, quelques belles lignes de Thi Thu Nguyen, cette jeune au­teure à la fois fruit et sym­bole d’une for­ma­tion réus­sie :

« Où t’en vas-tu toute l’an­née, A mar­cher, va­guer, t’éga­rer? Dans quel des­sein voyages-tu seul Loin de ta terre, loin de tes pairs ? Loin de tout, tu as ou­blié… N’as-tu jamais ai­mé? »

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