ÉCRI­VAINS DU BAC

Jules Mi­che­let

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Voi­là que la France se de­mande si elle est tou­jours le per­son­nage prin­ci­pal de sa propre his­toire. En quête d’une ré­no­va­tion de son ré­cit – si­non de son ro­man – na­tio­nal, elle cherche ce qui peut lui confé­rer dans la longue du­rée le sens de son exis­tence de su­jet his­to­rique. Par­mi ceux qui ont le plus contri­bué à for­ger l’image d’une France si­non éter­nelle du moins ve­nue du fond des âges, il y a, pri­mus in­ter pares, la fi­gure sin­gu­lière et contras­tée, par­fois contra­dic­toire, de Jules Mi­che­let. Tra­vailleur acharné, his­to­rien vi­sion­naire, s’in­té­res­sant au corps, à l’ali­men­ta­tion, à la musique, le pre­mier il re­con­nut aux ar­chives le pou­voir de ra­con­ter l’his­toire. Ecri­vain de gé­nie, il se dé­fen­dait d’être poète et af­fec­tait d’exé­crer le genre ro­ma­nesque. Il fut pour­tant l’au­teur d’une mo­nu­men­tale His­toire de France en vingt-trois vo­lumes avec en point d’orgue son His­toire de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, tant pour lui la France « n’au­ra jamais qu’un seul nom in­ex­piable et qui est son vrai nom éternel : la Ré­vo­lu­tion1 ». Il est aus­si l’au­teur d’es­sais plus sin­gu­liers comme Le Peuple, La Sor­cière ou La Mer. Bref, il fut bien da­van­tage que l’his­to­rien pas­sion­né et ima­gi­na­tif d’une pre­mière ver­sion du « ro­man na­tio­nal » que le re­gret­té Henri Guille­min ac­cu­sait de tra­vailler « dans le genre bande des­si­née et conte pour en­fants ». Sorte de He­gel fran­çais, il conce­vait l’his­toire comme « la lutte in­ter­mi­nable » de « la li­ber­té contre la fa­ta­li­té2 » et la tâche de l’his­to­rien comme la « ré­sur­rec­tion de la vie in­té­grale3 », en­tre­prise dans la­quelle le moi de Mi­che­let forme un « vé­ri­table mi­roir de concen­tra­tion où l’His­toire se donne à lire dans la trame d’un des­tin per­son­nel4 ».

> Dieu que la Ré­vo­lu­tion était belle sous l’Em­pire!

Dans la vie qui me­na ce pe­tit ga­vroche, « né comme une herbe sans so­leil entre deux pa­vés de Pa­ris5 », aux plus hautes dis­tinc­tions aca­dé­miques, tout fait sens, à com­men­cer par le lieu de sa nais­sance. Jules Mi­che­let vit le jour à l’angle des rues Tra­cy et Saint-De­nis le 5 fruc­ti­dor an VI (21 août 1798) dans un cloître désaf­fec­té consé­cu­ti­ve­ment à la vente des biens de l’Eglise. Son père y avait ins­tal­lé son im­pri­me­rie. Ele­vé hors de la religion au mi­lieu du pe­tit peuple pa­ri­sien, Mi­che­let n’eut de cesse de vou­loir créer une religion nou­velle, se fai­sant le pré­di­ca­teur évan­gé­liste de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, ver­sion mo­derne de la pa­rou­sie du Ch­rist. Son père, Jean Fur­cy Mi­che­let, is­su d’une fa­mille d’ar­ti­sans de Laon, ja­co­bin de convic­tion, s’était ins­tal­lé à son compte en 1795, à un mo­ment où la li­ber­té de la presse lais­sait en­core au­gu­rer pour celle-ci un ave­nir flo­ris­sant. Mais, moins sub­tile qu’au­jourd’hui, la cen­sure ren­dit, sous le Consu­lat, puis a for­tio­ri sous l’Em­pire, sa si­tua­tion pré­caire. En­fin, ayant peu le sens des af­faires, Jean Fur­cy tâ­ta, en 1808, des geôles de l’Em­pire pour des créances im­payées. Jules Mi­che­let connut ain­si la faim, le froid, la mi­sère, les dé­mé­na­ge­ments mul­tiples, contraint comme tant d’autres en­fants de ce mi­lieu à tra­vailler. « Car moi aus­si […], j’ai tra­vaillé de mes mains. Le vrai nom de l’homme mo­derne, ce­lui de tra­vailleur, je le mé­rite en plus d’un sens. Avant de faire des livres, j’en ai com­po­sé ma­té­riel­le­ment ; j’ai as­sem­blé des lettres avant d’as­sem­bler des idées, je n’ignore pas les mé­lan­co­lies de l’ate­lier, l’en­nui des longues heures6. » Cette en­fance for­gea son ca­rac­tère. « Ce que j’ai de meil-

leur, sans nul doute, je le dois à ces épreuves ; le peu que vaut l’homme et l’his­to­rien, il faut le leur rap­por­ter7. » Mi­che­let ne put guère comp­ter long­temps sur la ten­dresse de sa mère : An­gé­lique Millet était de faible cons­ti­tu­tion et at­teinte d’hy­dro­pi­sie. Une ma­la­die de poi­trine l’em­por­ta dans la « mal­heu­reuse nuit » du 8 fé­vrier 1815.

> La vo­ca­tion et le sa­cer­doce

Jean Fur­cy avait re­por­té sur son fils unique ses es­pé­rances dé­çues, s’im­po­sant force sa­cri­fices pour lui per­mettre de faire des études. Lau­réat du concours gé­né­ral en 1816, ba­che­lier l’an­née sui­vante, il sou­tint une thèse sur les Vies des hommes illustres de Plu - tarque. En 1821, il fut re­çu troi­sième à l’agré­ga­tion des lettres. En­sei­gnant au col­lège Sainte-Barbe, il fut nom­mé en 1827 pro­fes­seur de phi­lo­so­phie et d’his­toire à l’Ecole nor­male su­pé­rieure de la rue d’Ulm re­bap­ti­sée alors l’Ecole pré­pa­ra­toire. Sa ré­pu­ta­tion lui va­lut même d’être choi­si, en 1828, comme pré­cep­teur de la pe­tite-fille de Louis XVIII, avant de de­ve­nir, en 1830, ce­lui de la prin­cesse Clémentine, la fille de LouisP­hi­lippe. Ce fut dans ces an­nées que l’his­toire se trans­for­ma pour lui en vo­ca­tion, qu’il en de­vint le man­du­ca­teur, fi­nis­sant par s’as­si­mi­ler à la ma­tière considérable qu’il in­gé­rait. En par­tie in­fluen­cé par le phi­lo­sophe na­po­li­tain Giam­bat­tis­ta Vi­co dont il tra­dui­sit assez li­bre­ment de nom­breux ex­traits, Mi­che­let conçut alors sa propre phi­lo­so­phie de l’his­toire. Ce sont les peuples qui font en der­nière ins­tance l’his­toire. Mais les peuples sont des ac­teurs dis­crets, sans voix : s’iden­ti­fiant à ces gé­né­ra­tions de morts ano­nymes, per­sua­dé qu’ils ne de­man­daient qu’à trou­ver en lui l’OEdipe qui dé­chif­fre­rait ré­tros­pec­ti­ve­ment leur énigme, il se fit « ma­gis­trat ci­vil char­gé d’ad­mi­nis­trer le bien des morts8 » . Aus­si l’en­ga­ge­ment de Mi­che­let his­to­rien ne fut-il pas ce­lui d’un sa­vant sou­cieux d’ob­jec­ti­vi­té, mais celle d’un homme de la gé­né­ra­tion ro­man­tique, en­ga­gé per­son­nel­le­ment dans sa tâche : « L’his­toire : vio­lente chi­mie mo­rale, où mes pas­sions in­di­vi­duelles tournent en généralités, où mes généralités de­viennent pas­sions, où mes peuples se font moi, ou mon moi re­tourne ani­mer les peuples » , lit- on dans son Jour­nal à la date du 18 juin 1841.

> La grande ins­pi­ra­trice

La mort fut bien la grande ins­pi­ra­trice de Mi­che­let, ou plu­tôt son rap­port char­nel, voire ob­ses­sion­nel, aux morts qu’at­teste toute son oeuvre, du Jour­nal aux écrits pu­blics. « J’avais une belle ma­la­die qui as­som­brit ma jeu­nesse mais bien propre à l’his­to­rien. J’ai­mais la mort. J’avais vé­cu neuf ans à la porte du Père-La­chaise, alors ma seule pro­me­nade. Puis j’ha­bi­tais vers la Bièvre, au mi­lieu de grands jar­dins de cou­vents, autres sé­pulcres. Je me­nais une vie que le monde au­rait pu dire en­ter­rée, n’ayant de so­cié­té que celle du pas­sé et pour amis, les peuples en­se­ve­lis. Re­fai­sant leur lé­gende, je ré­veillais en eux mille choses éva­nouies. Cer­tains chants de nour­rice dont j’avais le se­cret, étaient d’un ef­fet sûr. A l’ac­cent, ils croyaient que j’étais un des leurs. Le don que saint Louis de­man­da et n’ob­tint pas, je l’eus : le don des larmes9. » Ce don n’eut pas pour ob­jet uni­que­ment les dé­funts du pas­sé res­sus­ci­tés par son ima­gi­na­tion, la mort de ses proches ne l’épar­gna pas. Outre celle de sa mère, il y eut celle de l’ami de l’ado­les­cence, Paul Poin­sot, em­por­té en 1821 par la tu­ber­cu­lose, sur la tombe du­quel, pen­dant dix ans, il al­la ré­gu­liè­re­ment se re­cueillir : « Si je me dé­cide tôt ou tard (et ce se­ra tard) à ré­su­mer les sou­ve­nirs de mon exis­tence in­di­vi­duelle, de l’époque de ma vie où je ne vi­vais pas en­core de la vie gé­né­rale, je pren­drai

pour centre, pour texte, pour théâtre, le Père-La­chaise10. » Plus tard, le 24 juillet 1839, sa pre­mière femme, Pau­line Rous­seau, de six ans plus âgée que lui, suc­com­ba, elle aus­si, à la tu­ber­cu­lose. Elle lui avait don­né deux en­fants, éga­le­ment dé­cé­dés du vi­vant de Mi­che­let : Adèle, née en 1824 mou­rut en 1855, et Charles, né en 1829, dis­pa­rut en 1862. Son deuxième grand amour, pla­to­nique, Mme Françoise Adèle Poul­lain-Du­mes­nil, mère va­lé­tu­di­naire d’un de ses étu­diants du col­lège de France, Al­fred Poul­lainDu­mes­nil, mou­rut à la fin de mai 1842. Ce der­nier de­vint par la suite le gendre de Mi­che­let. Ces tra­gé­dies in­times, vé­cues dou­lou­reu­se­ment, ne le dé­tour­nèrent ce­pen­dant pas de sa route, et ce d’au­tant plus que, pour lui, « c’est par les dou­leurs per­son­nelles que l’his­to­rien res­sent et re­pro­duit les dou­leurs des na­tions11 », preuve du « rap­port étroit entre les pé­ri­pé­ties du Moi et le dé­ve­lop­pe­ment or­ga­nique de l’oeuvre » ain­si que du « lien in­time entre la ré­sur­rec­tion in­té­grale du pas­sé, dont Mi­che­let s’est fait l’in­ven­teur, et son ob­ses­sion ma­la­dive de la mort12 ».

> Mon livre m’a créé

Mi­che­let ac­cueillit avec en­thou­siasme la ré­vo­lu­tion de juillet 1830, « une ré­vo­lu­tion sans hé­ros, sans noms propres13 ». Elle sup­plan­ta quelque temps celle de 1789. Sa car­rière en bé­né­fi­cia. Nom­mé par Gui­zot, de­ve­nu mi­nistre de l’In­té­rieur, chef de la sec­tion his­to­rique des Ar­chives na­tio­nales (une fonc­tion qu’il gar­de­ra jus­qu’en 1852), il lui suc­cé­da à la Sor­bonne. Il en­ta­ma alors son His­toire de France, oeuvre qui de­vait l’oc­cu­per plus de quatre dé­cen­nies et dont les deux pre­miers tomes pa­rurent en 1833. La « Pré­face de 1869 » té­moigne ré­tros­pec­ti­ve­ment de cette scène pri­mi­tive de juillet : « Cette oeuvre la­bo­rieuse d’en­vi­ron qua­rante ans fut con­çue d’un mo­ment, de l’éclair de juillet. Dans ces jours mé­mo­rables, une grande lu­mière se fit, et j’aper­çus la France. Elle avait des an­nales, et non point une his­toire. […] Nul ne l’avait en­core em­bras­sée du re­gard dans l’uni­té vi­vante des élé­ments na­tu­rels et géo­gra­phiques qui l’ont consti­tuée. Le pre­mier je la vis comme une âme et une per­sonne14. » Il y ré­sume aus­si sa mé­thode d’his­to­rien, toute d’en­ga­ge­ment per­son­nel. « Ma vie fut en ce livre, elle a pas­sé en lui. Il a été mon seul évé­ne­ment […] En pé­né­trant l’ob­jet de plus en plus, on l’aime, et dès lors on re­garde avec un intérêt crois­sant. Le coeur, ému à la se­conde vue, voit mille choses in­vi­sibles au peuple in­dif­fé­rent. L’his­toire, l’his­to­rien se mêlent en ce re­gard. Est-ce un bien? est-ce un mal? Là s’opère une chose que l’on n’a point dé­crite et que nous de­vons ré­vé­ler : C’est que l’his­toire, dans le pro­grès du temps, fait l’his­to­rien bien plus qu’elle n’est faite par lui. Mon livre m’a créé. C’est moi qui fus son oeuvre. Ce fils a fait son père15. » On ne sau­rait mieux si­gna­ler le lien fé­cond entre conscience in­di­vi­duelle et conscience col­lec­tive : ce­lui qui écrit l’his­toire le fait au nom du su­jet col­lec­tif (le peuple, la na­tion, la France) dans le­quel il est im­pli­qué.

> L’en­ga­ge­ment des an­nées qua­rante

Son élec­tion au Col­lège de France en 1838 (et à l’Ins­ti­tut) l’ayant li­bé­ré de la ser­vi­tude des pro­grammes, il pou­vait dé­sor­mais s’adres­ser de­puis cette chaire « in­amo­vible » à un pu­blic plus large. Aus­si le Mi­che­let de cette pé­riode exer­çant sur la jeu­nesse un ma­gis­tère po­li­tique et mo­ral n’est-il pas sans faire pen­ser au Sartre du siècle sui­vant. L’his­to­rien de­ve­nait ora­teur, chaque le­çon dé­frayant la chro­nique. La fré­quen­ta­tion de Mme Du­mes­nil un temps adou­cit sa vi­sion du monde conflic­tuelle. Ses cours de 1842, plus phi­lo­so­phiques qu’his­to­riques, sur l’iden­ti­té de l’âme hu­maine à tra­vers les âges, té­moignent ain­si d’une concep­tion plus har­mo­nieuse, si­non moins ma­cabre. Mais une at­taque du par­ti clé­ri­cal contre l’uni­ver­si­té le fit ren­trer dans l’arène. Il y ré­pon­dit par un cours sur les jé­suites, cou­pables, se­lon lui, de la sté­ri­li­té in­tel­lec­tuelle et mo­rale du pays. Deux autres ti­tu­laires de chaires au Col­lège de France, Ed­gar Qui­net et Adam Mi­ckie­wicz, dé­ve­lop­pèrent au même mo­ment des idées ana­logues. L’opi­nion s’en­flam­ma, Des jé­suites ras­sem­blant les cours de Mi­che­let et de Qui­net en fut le brû­lot. Dans Du prêtre, de la femme, de la fa­mille, Mi­che­let, sau­tant de l’es­pèce au genre, s’at­ta­qua aux prêtres en gé­né­ral et à la ma­nière dont l’Eglise par leur tru­che­ment s’in­si­nuait dans les fa­milles et bri­dait la vie des femmes. Ces po­lé­miques éloi­gnaient des mi­lieux li­bé­raux or­léa­nistes un Mi­che­let de plus en plus ré­pu­bli­cain, de plus en plus fa­rou­che­ment an­ti­clé­ri­cal. Le cler­gé fi­nit par ob­te­nir la sus­pen­sion de son cours en jan­vier 1848.

> « Mon hé­ros, c’est le peuple »

Le 24 jan­vier 1846, Mi­che­let ache­vait l’es­sai in­ti­tu­lé Le Peuple. Il en parle d’ex­pé­rience : « Fils du peuple, j’ai vé­cu avec lui, je le connais, c’est moi-même16. » De même que dans Le Peuple se re­trouvent les mul­tiples vi­sages de Mi­che­let, du meilleur au plus dis­cu­table, dans la no­tion syn­cré­tique et for­te­ment idéa­li­sée de peuple se­lon Mi­che­let se fond la di­ver­si­té des couches réelles de la na­tion ré­pu­bli­caine. Il dé­crit ain­si, non sans ly­risme, la gran­deur et les ser­vi­tudes de ce peuple, dé­taillant – sa sym­pa­thie al­lant dé­crois­sant, car « en na­tio­na­li­té, c’est tout comme en géo­lo­gie, la cha­leur est en bas17 » – le pay­san, l’ou­vrier, le fa­bri­cant, le mar­chand, le fonc­tion­naire, le riche et le bour­geois pour conclure que la « vaste et pro­fonde lé­gion de pay­sans pro­prié­taires sol­dats » four­nis­sait à la France « la plus forte base qu’au­cune na­tion n’ait eue de­puis l’em­pire ro­main ». Le crime com­mun de l’Eglise et de la bour­geoi­sie li­bé­rale, la France d’en haut d’alors, avait été de di­vi­ser un peuple que l’idéal ré­vo­lu­tion­naire – la Ré­vo­lu­tion ré­vé­la­tion de 1789 – avait un bref temps uni fra­ter­nel­le­ment. Au mys­tique de la Ré­vo­lu­tion, au thu­ri­fé­raire de l’uni­ver­sa­lisme des Lumières se mêle aus­si dans ce livre éton­nant un Mi­che­let na­tio­na­liste, proche des pay­sans et des ar­ti­sans. Il s’en prend à la ci­vi­li­sa­tion in­dus­trielle, à la ville ten­ta­cu­laire, au ma­chi­nisme qui dé­grade non seule­ment la tourbe ou­vrière, mais aus­si les élites pen­santes : « La mer­veille du ma­chi­nisme se­rait de se pas­ser d’hommes18. » Hos­tile aux Al­le­mands et sur­tout aux An­glais cou­pables de s’être op­po­sés à la Ré­vo­lu­tion, éter­nel­le­ment liés à l’ar-

« C’EST QUE L’HIS­TOIRE, DANS LE PRO­GRÈS DU TEMPS, FAIT L’HIS­TO­RIEN BIEN PLUS QU’ELLE N’EST FAITE PAR LUI. MON LIVRE M’A CRÉÉ. C’EST MOI QUI FUS SON OEUVRE. CE FILS A FAIT SON PÈRE. »

gent, Mi­che­let s’y montre même an­ti­sé­mite avant la lettre écri­vant dans une note : « Les Juifs, quoi qu’on dise, ont une pa­trie : la Bourse de Londres ; ils agissent par­tout, mais leur ra­cine est au pays de l’or19. » Face à de tels ad­ver­saires, la France sanc­ti­fiée, hé­roï­sée, « con­si­dé­rée comme l’asile du monde, est bien plus qu’une na­tion ; c’est la fra­ter­ni­té vi­vante ». Mi­che­let s’en fait le pro­phète en­flam­mé : « Le jour où, se sou­ve­nant qu’elle fut et doit être le sa­lut du genre hu­main, la France s’en­tou­re­ra de ses en­fants et leur en­sei­gne­ra la France comme foi et comme religion, elle se re­trou­ve­ra vi­vante, et so­lide comme le globe20. » Ses cours au Col­lège sur la na­tio­na­li­té et la Ré­vo­lu­tion pro­lon­gèrent les réflexions de l’es­sai de 1846 contre l’Eglise et contre le des­po­tisme, sus­ci­tant l’en­thou­siasme des op­po­sants à la mo­nar­chie de Juillet fi­nis­sante. Le pre­mier vo­lume de son His­toire de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, pa­ru en fé­vrier 1847, s’ouvre ain­si par un fes­ti­val de ma­jus­cules à la fois mar­queurs d’idéa­li­sa­tion et ob­jur­ga­tions à l’ac­tion : « Je dé­fi­nis la Ré­vo­lu­tion, l’avè­ne­ment de la Loi, la ré­sur­rec­tion du Droit, la ré­ac­tion de la Jus­tice21. »

> L’exil in­té­rieur

En dé­pit de la mort (18 no­vembre 1846) de Jean Fur­cy, le père tant ai­mé, Mi­che­let vé­cut dans ces an­nées pré­ré­vo­lu­tion­naires une se­conde jeu­nesse. La belle Athé­naïs Mia­la­ret, une ins­ti­tu­trice de 20 ans, lui écri­vit pour lui dire son ad­mi­ra­tion. Mi­che­let en avait 50. Il la ren­con­tra à la fin de 1848, s’en éprit et l’épou­sa, rom­pant is­po fac­to avec ses quelques « bai­sades » an­cil­laires, et peut- être avec l’image du « pe­tit vieillard sau­tillant, va­ni­teux et lu­brique, com­po­sé d’un han­ne­ton, d’un paon et d’un bouc » que lui col­la non sans sar­casme Proud­hon. Si la ré­vo­lu­tion de fé­vrier 1848 l’avait ré­ta­bli dans sa chaire du Col­lège de France, la contre­ré­vo­lu­tion de juin 1848, puis l’avè­ne­ment de Louis Na­po­léon son­nèrent pour lui l’heure de la re­traite. Sus­pen­du en mars 1852, ses cours étant par trop en­ga­gés, on le des­ti­tua en avril de sa chaire du Col­lège, ain­si que Qui­net et Mi­ckie­wicz. Re­fu­sant de prê­ter ser­ment d’al­lé­geance à l’Em­pire, il per­dit aus­si son em­ploi aux Ar­chives et s’exi­la à Nantes pour ache­ver son His­toire de France, ré­di­geant entre 1855 et 1867 les vo­lumes por­tant sur les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. En col­la­bo­ra­tion avec sa jeune épouse, il se lan­ça dans la ré­dac­tion d’ou­vrages de sciences na­tu­relles : L’Oi­seau (1856), L’In­secte (1857), La Mer (1861), La Mon­tagne (1868), en­ra­ci­nant son his­toire des hommes dans celle de la na­ture et pous­sant la ma­nie à ob­ser­ver quo­ti­dien­ne­ment – on le sait par son Jour­nal – « le corps et les fonc­tions gé­ni­tales et di­ges­tives d’Athé­naïs22 ». De cette pé­riode datent aus­si La Sor­cière (1862) qu’on lit en­core avec grand intérêt et Bible de l’hu­ma­ni­té ( 1864) qu’on ne lit plus guère. Moins sé­vère que d’autres avec le tour­nant li­bé­ral de l’Em­pire, il re­vint à Pa­ris sans se dé­par­tir d’une cer­taine mé­lan­co­lie : « J’ai pas­sé à cô­té du monde, et j’ai pris l’his­toire pour la vie. La voi­ci écou­lée, je ne re­grette rien. je ne de­mande rien. Eh! que demanderais-je, chère France, avec qui j’ai vé­cu et que je quitte à si grand re­gret. […] J’ai bu trop d’amer­tumes. J’ai ava­lé trop de fléaux, trop de vi­pères et trop de rois. Eh bien ! ma grande France, s’il a fal­lu pour re­trou­ver ta vie qu’un homme se don­nât, pas­sât et re­pas­sât tant de fois le fleuve des morts, il s’en console et te re­mer­cie en­core. Et son plus grand cha­grin, c’est qu’il faut te quit­ter ici23. » La guerre ci­vile qui sui­vit la Com­mune ache­va de lui ôter ses illu­sions de ré­demp­tion fra­ter­nelle de l’hu­ma­ni­té, et l’écra­se­ment de la Com­mune de Pa­ris coïn­ci­da avec l’at­taque qui, le 22 mai 1871 à Flo­rence, le han­di­ca­pa lour­de­ment. Il eut en­core le temps d’ache­ver une sorte de tes­ta­ment spi­ri­tuel, l’His­toire du XIXe siècle, qui fait suite à l’His­toire de la Ré­vo­lu­tion. Il s’étei­gnit le 9 fé­vrier 1874 à Hyères où il pre­nait ses quar­tiers d’hi­ver avec Athé­naïs. La IIIe Ré­pu­blique s’ap­puya sur la dé­vo­tion de cette veuve quelque peu abu­sive pour fa­bri­quer un Mi­che­let adap­té à son idéo­lo­gie. Il n’est pas sûr que ce der­nier eut vrai­ment ap­pré­cié la « ré­pu­blique des Jules ».

Jean Mon­te­not

« J’AI PAS­SÉ À CÔ­TÉ DU MONDE, ET J’AI PRIS L’HIS­TOIRE POUR LA VIE. LA VOI­CI ÉCOU­LÉE, JE NE RE­GRETTE RIEN. JE NE DE­MANDE RIEN. EH ! QUE DEMANDERAIS-JE, CHÈRE FRANCE, AVEC QUI J’AI VÉ­CU ET QUE JE QUITTE À SI GRAND RE­GRET. »

1. A M. Ed­gar Qui­net, Le Peuple, « Lettre pré­face » , Comp­toirs des im­pri­meurs-Unis, Ha­chette et Pau­lin, 1846, p. 43. 2. In­tro­duc­tion à l’his­toire uni­ver­selle dans J. Mi­che­let, Phi­lo­so­phie de l’his­toire, Champs Flam­ma­rion, p. 362. 3. His­toire de France, « Pré­face de 1869 », dans Le Moyen Age, Bou­quins, p. 16. 4. Paule Pe­ti­tier, In­tro­duc­tion à l’His­toire de France, Ci­ta­delle & Ma­ze­nod, p. 14. 5. A M. Ed­gar Qui­net, Le Peuple, op.cit., p. 28. 6. Ibid., p. 6. 7. Ibid. 8. Roland Barthes, Mi­che­let par lui­même, Seuil, p. 74. 9. His­toire de France, « Pré­face de 1869 », op. cit., p. 21. 10. Jour­nal I, Gal­li­mard, p. 120-121. 11. Jour­nal, 30 jan­vier 1842. 12. Pierre No­ra, « Mi­che­let, l’hys­té­rie iden­ti­taire » , dans Re­cherches de la France, Gal­li­mard, p. 72. 13. In­tro­duc­tion à l’his­toire uni­ver­selle, op. cit., p. 410. 14. His­toire de France, « Pré­face de 1869 », op. cit., p. 15. 15. Ibid., p. 18. 16. Le Peuple, op.cit., p. 100. 17. Ibid., p. 164. 18. Ibid., p. 170. 19. Ibid., p. 165. 20. Ibid., p. 329. 21. His­toire de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, « In­tro­duc­tion », Fo­lio his­toire, p. 21. 22. Paule Pe­ti­tier, Jules Mi­che­let : l’Homme his­toire, Gras­set, p. 8. 23. His­toire de France, « Pré­face de 1869 », op. cit., p. 31.

Mi­che­let, ha­bi­tué à vi­si­ter le ci­me­tière alors ré­cent du Père-La­chaise, en­tre­te­nait un rap­port char­nel avec les morts.

Re­prise des cours de Jules Mi­che­let et d’Ed­gar Qui­net en 1848 au Col­lège de France.

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