L’UNI­VERS D’UN ÉCRI­VAIN

Anne B. Ragde L’au­teure nor­vé­gienne ha­bite au coeur de Trond­heim, entre fjord et mon­tagne. C’est là qu’elle si­tue la sa­ga des Ne­shov dont le qua­trième tome vient de pa­raître. Sou­ve­nirs fa­mi­liaux, gour­man­dises au sau­mon et armes à feu sont au ren­dez-vous.

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AT­rond­heim, au coeur de la Nor­vège, la nuit dure deux heures et l’obs­cu­ri­té n’est jamais to­tale pen­dant le sol­stice d’été. Les mai­sons en bois peint de cou­leurs vives se dressent sur pi­lo­tis le long du fleuve Ni­del­va. Les ba­teaux à voile tremblent sous un lé­ger rou­lis. Les mon­tagnes en­core en­nei­gées et les fjords d’un bleu pro­fond ont la dé­li­ca­tesse des cartes pos­tales lé­gen­daires, entre dé­pay­se­ment et dou­ceur scan­di- nave. C’est dans une rue pim­pante du centre-ville qu’ha­bite Anne B. Ragde, l’au­teure de La Tri­lo­gie des Ne­shov1 qui lui vaut un lec­to­rat fi­dèle, abon­dant et pas­sion­né. Ces his­toires de fa­mille, entre hé­ri­tage d’une ferme an­ces­trale et des­tins contem­po­rains, ont fait de la ro­man­cière une ve­dette in­ter­na­tio­nale tra­duite dans une ving­taine de langues et la reine ( ou presque) de son pays. Mais Anne n’est pas du genre à jouer les di­vas et sait pro­fi­ter de la vie, entre fils, pe­tit-fils, amis et lec­teurs.

Avant d’ou­vrir la porte de son nou­vel ap­par­te­ment, elle a dé­ci­dé de mar­cher avec nous sur les traces de ses hé­ros, dans la cam­pagne, his­toire de nous mettre en ap­pé­tit. En avant donc pour la fa­meuse ferme qui ins­pi­ra la sa­ga des Ne­shov à la­quelle elle vient d’ajou­ter un qua­trième épi­sode, L’Es­poir des Ne­shov.

Il faut rou­ler une pe­tite heure pour re­joindre By­nes­lan­det, lieu pa­ra­di­siaque et mé­lan­co­lique, où l’on peut em­bras­ser du re­gard les lacs et les col­lines. L’une des fermes est la re­pro­duc­tion par­faite de celle des Ne­shov : une construc­tion modeste où l’on peut sans peine re­cons­ti­tuer la grange, la re­mise et la por­che­rie fa­mi­liale. En fait, la ro­man­cière ex­plique qu’elle a « pré­fé­ré mé­lan­ger plu­sieurs bâ­ti­ments pour consti­tuer sa propre bâ­tisse ima­gi­naire ». Un peu plus loin, sur la hau­teur, trône la pe­tite église ro­mane du XIe siècle de By­ne­set avec ses fresques pri­mi­tives ex­po­sant les sept pé­chés ca­pi­taux. Anne Ragde adore jouer les guides tou­ris­tiques et dé­tailler les pein­tures de grands ser­pents ava­lant les pauvres hu­mains cou­pables de luxure, d’ava­rice ou de co­lère. Mais on en­tend son­ner la cloche du re­pas, mo­ment sa­cré par ici. Anne nous a dé­jà in­di­qué un res­tau­rant spé­cia­li­sé dans le ha­reng et la sa­lade de pommes de terre pour ce soir, mais l’heure est au dé­jeu­ner chez elle, et on ne man­que­ra cette in­vi­ta­tion pour rien au monde.

LE PLAI­SIR DE LA TABLE

Jus­qu’à l’an­née pas­sée, Anne ha­bi­tait une jo­lie mai­son rouge et bis­cor­nue qu’elle a tro­quée pour un ap­par­te­ment spa­cieux avec as­cen­seur, en der­nier étage et face au fleuve. La pe­tite ter­rasse est de­ve­nue son « coin fu­meuse » et l’oc­ca­sion de rê­ver en re­gar­dant le pay­sage. Mais la pièce prin­ci­pale reste la cui­sine ou­verte sur la salle à man­ger et sa grande table d’hôtes. Un lieu par­fait pour re­ce­voir et par­ta­ger. Dans l’en­trée, on a en­le­vé les chaus­sures, en­fi­lé des chaus­sons ré­cu­pé­rés dans les chambres d’hô­tel du monde en­tier et c’est dé­jà le mo­ment de par­ta­ger un verre de vin, quelques toasts au sau­mon ma­ri­né, un peu de ha­reng – évi­dem­ment –, mais aus­si une tarte sa­lée, un ra­goût de viande, un gra­tin de pâtes, du fro­mage. Sans ou­blier plu­sieurs des­serts, tous réa­li­sés par la maî­tresse de mai­son qui ne plai­sante pas avec la nour­ri­ture. On com­prend mieux son sens du dé­tail dans ses ro­mans. « Mais sa­chez que je ne veux pas trom­per le lec­teur. Il doit sa­voir ce qu’il y a dans le fri­go de cha­cun de mes per­son­nages. Ce­lui de Mar­gi­do, qui pour­suit son tra­vail aux pompes fu­nèbres de Trond­heim, comme ce­lui de To­runn, ins­tal­lée à Os­lo, ou d’Er­lend et Krumme, en fa­mille à Co­pen­hague », ex­pli­quet-elle avec concen­tra­tion. Certes, on connaît le ré­fri­gé­ra­teur de cha­cun en pa­no­ra­mique, mais aus­si le quo­ti­dien de ces hé­ros qu’on a tant ai­més dans les trois pre­mières aven­tures et qu’on se ré­jouit de re­trou­ver au­jourd’hui dans la nou­velle. Anne Ragde est d’hu­meur ba­dine car elle vient juste d’ache­ver le cin­quième tome, pro­met­tant qu’il s’agi­ra « vrai­ment » du der­nier, à pa­raître dans un an. Mais ne di­sait-elle pas la même chose pour le livre pré­cé­dent? Anne et ses lec­teurs n’ont guère en­vie de quit­ter ces hé­ros du quo­ti­dien, se dé­bat­tant dans leurs his­toires d’amour, de couple, d’en­fants, de so­li­tude et d’ave­nir en ten­tant de faire face aux dou­leurs du pas­sé. Tous ha­bitent des lieux dif­fé­rents et rêvent de trou­ver leur place dans un monde qui change et qui ne les épargne pas.

L’ap­par­te­ment de notre hô­tesse est lu­mi­neux et peint de cou­leurs vives. On re­père tout de suite les ob­jets du pas­sé qu’elle a vou­lu conser­ver : un vieux coffre aux lettres gra­vées ap­par­te­nant à sa grand-mère, des por­ce­laines an­ciennes dans une vi­trine et sur­tout un meuble à cou­ture qui se dé­plie, comme toutes

les bonnes mai­sons d’au­tre­fois en pos­sé­daient. La ro­man­cière ca­resse le nom gra­vé sur le bois, ouvre pour nous les pe­tits ti­roirs, ran­geant les laines pour ra­vau­der les chaus­settes ou les bou­tons et les fer­me­tures à glis­sière de toutes les cou­leurs qu’on ne je­tait jamais. Elle fait ad­mi­rer quelques nap­pe­rons au cro­chet par­fai­te­ment « vin­tage » avec leurs tons dé­la­vés. C’est toute la mo­des­tie d’une fa­mille pay­sanne qu’on re­trouve en un ins­tant. Un peu comme la table bleue ser­vant de bu­reau à l’au­teure. Un tout pe­tit meuble à la pein­ture écaillée pour ne pas la dé­tour­ner du la­beur. Va­gue­ment bran­lant et si étroit que, par­fois, la ro­man­cière écrit de­bout avant de se re­lire à voix haute. « Cet ob­jet est fon­da­men­tal, et c’est lui que je sau­ve­rais en pre­mier s’il y avait un in­cen­die. Avec ce bu­reau mi­nus­cule, je suis obli­gée d’al­ler à l’es­sen­tiel. » Lors­qu’elle écrit, Anne Ragde met la musique à fort vo­lume, mar­quant une pré­fé­rence pour… Brit­ney Spears. Ses chan­sons lui donnent en ef­fet en­vie de dan­ser tout en res­tant concen­trée sur son or­di­na­teur. Au­tour de la table bleue, des pho­tos, quelques livres ( ses tra­duc­tions dans toutes les langues), des do­cu­ments et même un coffre-fort mys­té­rieux qu’elle ou­vri­ra plus tard. Anne mime ces heures d’écri­ture avec mal de dos en prime. « En fait, l’his­toire mi­jote long­temps dans ma tête. Je pré­pare ma do­cu­men­ta­tion, je sais ce qu’il y au­ra dans le der­nier cha­pitre, puis, je me lance, nuit et jour. Car je vois mes per­son­nages, je de­viens cha­cun d’eux, je leur parle, ils me parlent. J’en sors vi­dée, ma­lade, mais sou­la­gée. Et le bon­heur vient après. » L’air de rien, on re­vient vers le cof­fre­fort. Anne Ragde ac­cepte en­fin de for­mer la com­bi­nai­son. De­dans, pas de liasses de cou­ronnes ou d’eu­ros, mais une montre de col­lec­tion et sur­tout un gros re­vol­ver à ba­rillet qui fait son pe­tit ef­fet. Cette arme im­po­sante n’est pas ici pour la pro­té­ger des vo­leurs, mais pour sa mai­son de cam­pagne du cô­té de Stok­koya, une île per­due dans le nord du pays. L’hi­ver der­nier, elle a failli être bles­sée par un ours po­laire. De­puis, elle ne se pro­mène plus sans être ar­mée, « juste pour ne pas avoir peur ». Inu­tile de dire que ce genre d’anec­dote ob­tient un franc suc­cès au­près d’une Pa­ri­sienne qui ne croise guère de bêtes sau­vages en de­hors des sou­ris et des chats er­rants.

UN ANI­MAL FÉ­TICHE

La vi­site conti­nue dans la chambre de la ro­man­cière, aus­si sobre que celle des in­vi­tés, si ce n’est le lit à bar­reaux pour le pe­tit-fils roi, pré­nom­mé Sverre, à qui elle com­mence à lire les livres illus­trés qu’elle écri­vit pour son fils, trente ans au­pa­ra­vant. « Ce chan­ge­ment de gé­né­ra­tion m’en­chante », af­firme-t-elle.

Mais une ques­tion s’im­pose quand on aper­çoit une pho­to d’Anne en­tou­rée de pe­tits co­chons. « Mais oui, c’est vrai, j’adore les co­chons, leur peau rose et si douce au tou­cher. C’est pour ça que j’ai ima­gi­né la ferme des Ne­shov avec une por­che­rie ! » Un pied de lampe en forme de co­chon at­tire alors notre re­gard, mais le reste de la col­lec­tion est dans ses pla­cards. Au­jourd’hui, le do­maine n’élève plus d’ani­maux et la pré­sence de To­runn, la nièce de Mar­gi­do et Er­lend, n’est pas un ha­sard. Une nou­velle gé­né­ra­tion vient s’ins­tal­ler dans cet en­droit qui est de­ve­nu le nôtre de­puis que l’écri­vaine scan­di­nave ac­cepte de le par­ta­ger avec ses lec­teurs.

Le quart d’heure de nos­tal­gie est pas­sé, il est temps main­te­nant de se tour­ner vers l’aqua­vit et de je­ter un coup d’oeil sur la bi­blio­thèque de la ro­man­cière. « Je ne lis pas de fic­tion, dit-elle. Sur­tout lorsque j’écris. Mais j’aime les ré­cits his­to­riques et, en ce mo­ment, je m’in­té­resse aux Ro­ma­nov ! » Quant à son livre de che­vet, il n’a jamais chan­gé. Il s’agit du Vi­lain Pe­tit Ca­nard d’An­der­sen. « Le plus beau livre que je connaisse, d’une struc­ture par­faite, avec une fin ma­gni­fique. Il m’a beau­coup in­fluen­cé. » Avant les co­chons roses, il y eut donc… les ca­nards !

Ci-des­sus : un pied de lampe « co­chon » rap­pelle l’af­fec­tion qu’Anne Radge voue à cet ani­mal. A gauche : un coffre de fa­mille an­cien qui ne quitte pas l’au­teure.

A droite : une cui­sine ou­verte sur la salle à man­ger fait of­fice de pièce prin­ci­pale du nou­vel ap­par­te­ment de l’au­teure. Ci-des­sous : notre hôte met la der­nière main au dé­jeu­ner pan­ta­grué­lique qu’elle nous a pré­pa­ré.

Pour tout bu­reau, l’au­teure se contente d’une pe­tite table bleue qui fait par­tie de son pro­ces­sus créa­tif.

Pho­tos : G. Musk pour Lire

Ci-des­sus : un re­vol­ver qu’Anne Radge garde dans un coffre-fort et qu’elle em­porte dans sa mai­son de cam­pagne pour évi­ter d’avoir peur des ours po­laires. A gauche : un pe­tit meuble à cou­ture ren­fer­mant des tré­sors de mer­ce­rie.

1. Dis­po­nible en 10/18. HHH L’Es­poir des Ne­shov (All­tid til­gi­velse) par Anne B. Ragde, tra­duit du nor­vé­gien par Hé­lène Her­vieu, 360 p., Fleuve, 19,90 €

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