EN­QUÊTE

Le re­tour des sa­gas lit­té­raires

Lire - - Indice - Lou-Eve Pop­per

Quelques titres suf­fisent : Har­ry Pot­ter, Cin­quante Nuances de Grey, Hun­ger Games, Ver­non Su­bu­tex, Millé­nium, L’Amie pro­di­gieuse… On ne compte en ef­fet plus le nombre de sa­gas ayant rem­por­té d’écla­tants suc­cès au­près des lec­teurs ces vingt der­nières an­nées – un phé­no­mène qui, d’ailleurs, s’ac­cen­tue. Simple ef­fet de mode pas­sa­ger ? Ou, au contraire, ten­dance de fond, avec une forme lit­té­raire correspondant à nos dé­si­rs contem­po­rains d’être face à des his­toires (presque) sans fin? Il fau­drait tou­te­fois ne pas ou­blier que cette forme est loin, bien loin, d’être une nou­veau­té…

Pe­tit re­tour en ar­rière sur la sa­ga que Mat­thieu Le­tour­neux, spé­cia­liste des lit­té­ra­tures po­pu­laires, dé­signe comme « un en­semble de ré­cits ou de ro­mans dont les in­trigues sont re­la­ti­ve­ment liées entre elles et qui ont en com­mun des uni­vers et des per­son­nages ré­cur­rents ». Le terme même pro­vient de l’is­lan­dais seg­ja : dire, ra­con­ter. Au XIIe siècle, l’Is­lande sombre peu à peu dans le chaos, la guerre ci­vile couve, et le pays est sur le point de perdre son in­dé­pen­dance face à la Nor­vège. Pour­tant, c’est à ce mo­ment-là qu’on in­vente là-bas un genre lit­té­raire in­édit à tra­vers le­quel les ha­bi­tants ra­content la vie et les aven­tures de leurs an­cêtres. D’après Mat­thieu Le­tour­neux, « la culture de la sa­ga n’a, de­puis, jamais ces­sé d’exis­ter. Mais les au­teurs ont plus ou moins in­ves­ti le genre se­lon les pé­riodes » . En France, on a bien connu le ro­man-feuille­ton, ap­pa­ru au XIXe siècle à l’époque du dé­ve­lop­pe­ment de la presse, sous l’égide de Bal­zac ou de Zo­la. Pro­gres­si­ve­ment, les his­toires à re­bon­dis­se­ments de­viennent de vé­ri­tables opé­ra­tions pu­bli­ci­taires, et les écri­vains se voient contraints de pro­duire ra­pi­de­ment des textes en s’adap­tant au goût du pu­blic. De nom­breuses voix s’élèvent alors pour fus­ti­ger ces ré­cits po­pu­laires, ju­gés sté­réo­ty­pés et naïfs, à l’image des cri­tiques vé­hé­mentes de Sainte-Beuve. Et, dans la pre­mière moi­tié du XXe siècle, les au­teurs de po­lar, qui af­fec­tionnent le re­gistre sé­riel, sont à la fois ap­pré­ciés par le grand pu­blic et (sou­vent) mé­pri­sés par le mi­lieu in­tel­lec­tuel. « Seul Mau­rice Druon avec sa sé­rie des Rois mau­dits s’en tire avec une se­mi-re­con­nais­sance », re­marque Mat­thieu Le­tour­neux. Dans l’Hexa­gone, il faut at­tendre les an­nées 1970 pour que la littérature de genre connaisse une cer­taine ré­ha­bi­li­ta­tion et que la sa­ga re­trouve ses lettres de no­blesse.

LITTÉRATURE MÉ­DIA­TIQUE

Tout est ques­tion de temps et, d’ailleurs, cette littérature re­pose de­puis ses dé­buts sur une concep­tion his­to­rique de ce­lui-ci. Au XIXe siècle dé­jà, il fal­lait que les per­son­nages évo­luent, que l’his­toire soit mar­quée par des évé­ne­ments et qu’elle tra­verse les époques. C’est dans cet es­prit que, par exemple, le cé­lèbre feuille­to­niste Eu­gène Sue fit pa­raître entre 1849 et 1857 Les Mys­tères du peuple ou l’His­toire d’une fa­mille de prolétaires à tra­vers les âges. Cette concep­tion a na­tu­rel­le­ment trou­vé des héritiers di­rects, et, au­jourd’hui, « la tri­lo­gie de Ver­non Su­bu­tex, qui em­prunte à la littérature de genre, est l’in­car­na­tion même de cette littérature mé­dia­tique, as­sure Mat­thieu Le­tour­neux. Elle fait pro­gres­ser les per­son­nages et s’ins­crit dans la tem­po­ra­li­té ». D’ailleurs, pour Ju­liette Joste, l’édi­trice de Vir­gi­nie Despentes chez Gras­set, « son au­teur porte sur le monde le même re­gard hu­main et so­cial que Bal­zac, qui a lui-même écrit des grandes sa­gas ». Même Le Trône de fer, la sa­ga fan­ta­sy de George R. R. Mar­tin, s’ins­crit dans cette concep­tion his­to­rique – comme Le Sei­gneur des an­neaux de J. R. R. Tol­kien avant lui. Car, pré­cise Le­tour­neux, « peu im­porte que l’uni­vers soit ima­gi­naire, l’es­sen­tiel est que l’his­toire pro­gresse dans le temps ».

Ain­si, aux Etats- Unis, la sa­ga a été bien plus po­pu­laire qu’en France. Rien d’éton­nant à ce­la. « La littérature nord-amé­ri­caine est beau­coup plus mé­dia­tique que chez nous et se prête mieux au genre sa­ga, rap­pelle l’uni­ver­si­taire. Là­bas, les grands écri­vains sont des au­teurs de fan­ta­sy, comme Ste­phen King. » Le maître du fantastique a en ef­fet si­gné l’un des som­mets du genre avec sa sé­rie La Tour sombre, pa­rue ini­tia­le­ment en 1982. Mais ce n’est pas la seule rai­son. Si la sa­ga a aus­si bien fonc­tion­né aux Etats-Unis, c’est aus­si que ce genre lit­té­raire fait la part belle à la nar­ra­tion.

« PEU IM­PORTE QUE L’UNI­VERS SOIT IMA­GI­NAIRE, L’ES­SEN­TIEL EST QUE L’HIS­TOIRE PRO­GRESSE DANS LE TEMPS »

Les cha­pitres se doivent d’être courts, en­le­vés et il faut avoir le sens du sus­pens. Or les An­gloSaxons, et plus par­ti­cu­liè­re­ment les Nor­dA­mé­ri­cains, n’ont pas leur pa­reil pour ra­con­ter des his­toires. Edi­teur chez Po­cket Jeu­nesse, Xavier D’Al­mei­da rap­pelle que les Amé­ri­cains « ap­prennent à fa­bri­quer des his­toires au cours d’ate­liers de crea­tive wri­ting. Ils connaissent toutes les fi­celles ». Ré­sul­tat, nos amis d’outre-At­lan­tique ont pu­blié ces der­nières an­nées plu­sieurs sa­gas ayant car­ton­né chez les ado­les­cents, mais aus­si chez les jeunes adultes de moins de 30 ans. Par­mi les plus cé­lèbres, on peut ci­ter Twi­light de Ste­phe­nie Meyer (2005), Hun­ger Games de Su­zanne Col­lins (2010) ou plus ré­cem­ment Di­ver­gente de Ve­ro­ni­ca Roth (2011).

« Cette littérature young adult, le plus sou­vent fantastique et dys­to­pique, dans la­quelle des ado­les­cents évo­luent gé­né­ra­le­ment dans des uni­vers or­wel­liens, a fait naître de vé­ri­tables com­mu­nau­tés de fans », af­firme Xavier D’Al­mei­da. Chez eux, l’ob­jet livre est ré­vé­ré. « Les ado­les­cents adorent avoir les bou­quins en grand for­mat et sont très at­ta­chés aux cou­ver­tures ori­gi­nales. C’est pour ce­la que le for­mat poche ne sus­cite pas le même en­thou­siasme que chez les adultes », ex­plique-t-il. Par­mi les der­niers suc­cès en date, il faut si­gna­ler La Ci­té des té­nèbres, re­bap­ti­sée The Mor­tal Ins­tru­ments de­puis son adap­ta­tion au ci­né­ma, ou en­core la sé­rie U4 écrite par quatre au­teurs fran­çais. Ce­pen­dant, le phé­no­mène de ces sa­gas dys­to­piques est, de­puis peu, en baisse de ré­gime. Jo­han­na Mar­ti­nez, ad­jointe livre au ma­ga­sin Cul­tu­ra de La Villette, as­sure que « ces ro­mans ne sont plus ten­dance. Leurs ventes ont chu­té de­puis un an et de­mi en même temps que les en­trées au ci­né­ma pour les adap­ta­tions. Les ado­les­cents qui li­saient Hun­ger

« AVEC LE SUC­CÈS DES SÉ­RIES, LES ÉCRI­VAINS SE SONT REN­DU COMPTE DE TOUS LES AVAN­TAGES QU’OF­FRAIT LA SA­GA »

Games à 16 ans sont pas­sés à autre chose, et la re­lève ne semble pas as­su­rée » . Se­lon Mat­thieu Le­tour­neux, cette littérature young adult a triom­phé car elle est ve­nue com­bler le vide né de la dis­pa­ri­tion pro­gres­sive de la littérature po­pu­laire, por­tée par les édi­tions Har­le­quin et Fleuve noir. Pour Xavier D’Al­mei­da, ce sont sur­tout « les an­ciens rayons de ro­mance et de fan­ta­sy qui ont été ab­sor­bés par le young adult ». Pour ex­pli­quer son suc­cès, Mat­thieu Le­tour­neux avance éga­le­ment un ar­gu­ment d’ordre so­cio­lo­gique : « Au­pa­ra­vant, on dé­con­seillait aux en­fants de lire de la science- fic­tion, con­si­dé­rée comme de la mau­vaise littérature. Au­jourd’hui, on a tel­le­ment peur que les jeunes soient ob­nu­bi­lés par leurs écrans qu’on les en­cou­rage à lire de tout, y com­pris de la littérature po­pu­laire sé­rielle. »

PHÉ­NO­MÈNE ÉDITORIAL

Au-de­là des ro­mans young adult, la sa­ga a éga­le­ment re­don­né un coup de fouet à une littérature de genre pour un pu­blic a prio­ri plus âgé. Et très fé­mi­nin. Du cô­té de la ro­mance, les mères de fa­milles se sont ain­si lit­té­ra­le­ment je­tées, de ma­nière ad­dic­tive, sur la té­tra­lo­gie éro­tique Cin­quante Nuances de Grey, écrite par la Bri­tan­nique E. L. James. Les aven­tures amou­reuses sa­do­ma­so­chistes de Ch­ris­tian et d’Anas­ta­sia ont ain­si pas­sion­né toute une gé­né­ra­tion de femmes, au point que les quatre tomes se sont ven­dus à plus d’une cen­taine de mil­lions d’exem­plaires dans le monde. Et qu’im­portent les mo­que­ries! Du cô­té du po­lar, on pour­rait éga­le­ment quit­ter les Etats- Unis et ci­ter la sa­ga sué­doise Millé­nium qui, avec plus de soixante-dix mil­lions d’exem­plaires ven­dus, fait fi­gure de phé­no­mène éditorial. Très at­ten­du, le cin­quième vo­let, in­ti­tu­lé La Fille qui ren­dait coup sur coup, doit d’ailleurs pa­raître en sep­tembre sous la plume de Da­vid La­ger­crantz (re­pre­nant de­puis le pré­cé­dent tome le flam­beau de Stieg Lars­son).

Cette forme nar­ra­tive à épi­sodes ne se ré­sume bien sûr pas seule­ment aux écrits, et les sé­ries TV sé­duisent au­jourd’hui un vaste pu­blic, très bi­gar­ré. Leur suc­cès n’est d’ailleurs pas étran­ger à ce­lui des sa­gas. Se­lon Xavier D’Al­mei­da, « elles fonc­tionnent se­lon les mêmes res­sorts ». Un constat que par­tage Mat­thieu Le­tour­neux, qui as­sure que « le mo­dèle ré­fé­ren­tiel des sa­gas lit­té­raires est dé­sor­mais té­lé­vi­suel ». Les sé­ries in­fluen­ce­raient la littérature ? C’est en tout cas l’avis de Be­noît La­gane, cri­tique de sé­ries TV sur France In­ter : « Tout a com­men­cé dans les an­nées 1990-2000. A cette époque, toute une gé­né­ra­tion d’uni­ver­si­taires et de ci­né­philes a dé­cou­vert des sé­ries amé­ri­caines de qua­li­té comme Oz, Les So­pra­no ou The Wire, qui l’a ins­pi­rée pour écrire des ro­mans. A l’image de Vir­gi­nie Despentes. » Cette in­fluence des sé­ries TV sur les ro­man­ciers au­rait ain­si sti­mu­lé leur créa­ti­vi­té. « Avec le suc­cès des sé­ries, les écri­vains se sont ren­du compte de tous les avan­tages qu’of­frait la sa­ga, comme l’hé­té­ro­gé­néi­té des vo­lumes ou la

« C’EST AVANT TOUT UNE LEC­TURE PLAI­SIR, ON NE LIT PAS POUR BRILLER EN SO­CIÉ­TÉ MAIS AVEC PAS­SION »

ca­pa­ci­té à faire évo­luer les per­son­nages », ajoute Le­tour­neux. De nos jours, la sé­rie – dé­rin­gar­di­sée de­puis les an­nées 1980 – est de­ve­nue une vé­ri­table cau­tion cultu­relle, et les au­teurs n’ont plus peur de les ci­ter comme ré­fé­rence. « Phi­lippe Djian, par exemple, évoque Six Feet Un­der très sé­rieu­se­ment », as­sure Be­noît La­gane.

Et qu’en est-il de la littérature dite « gé­né­rale » ? Elle a, bien en­ten­du, elle aus­si, pro­duit ces der­nières an­nées de grandes sa­gas. Il n’y a qu’à évo­quer l’en­goue­ment pla­né­taire sus­ci­té par la fresque na­po­li­taine d’Ele­na Fer­rante, L’Amie pro­di­gieuse. Pour Guillaume Le Doua­rin, li­braire pa­ri­sien à L’Ecume des Pages, le suc­cès fou­droyant de ces ro­mans tient d’abord à la ca­pa­ci­té de leur au­teure « à faire évo­luer les per­son­nages dans leur his­toire per­son­nelle, mais aus­si dans la grande his­toire de l’Ita­lie ». Tou­jours en Eu­rope, le Nor­vé­gien Karl Ove Knausgaard s’est, lui, ren­du cé­lèbre dans le monde en­tier avec son cycle de ro­mans au­to­bio­gra­phiques in­ti­tu­lé Mon com­bat. Même les Fran­çais s’y sont es­sayés avec bon­heur. Comme Da­niel Pen­nac avec sa fa­cé­tieuse sé­rie des Ma­laus­sène, ou en­core, bien sûr, la ré­cente tri­lo­gie de Vir­gi­nie Despentes, Ver­non Su­bu­tex. Com­ment ex­pli­quer une telle ad­dic­tion des lec­teurs? Se­lon Ch­ris­tine Ba­ker, édi­trice chez Gal­li­mard, la rai­son en est simple : « Ces vingt der­nières an­nées, la littérature a pro­duit des ro­mans qui s’ap­pa­ren­taient à de grands clas­siques. C’était des livres poin­tus, in­tel­lec­tuels, ré­ser­vés à une élite. Alors, quand les sa­gas sont ap­pa­rues, avec leur pas­sion pour les grandes aven­tures et leur langue simple, ac­ces­sible, tout le monde s’est pré­ci­pi­té des­sus. » Pour elle, pas de doute, les sa­gas in­carnent bien une littérature po­pu­laire, mais qu’il ne faut pas sous-es­ti­mer. « C’est avant tout une lec­ture plai­sir, on ne lit pas pour briller en so­cié­té mais avec pas­sion. Un conseil : si vous vou­lez lire L’Amie pro­di­gieuse, faites-vous por­ter pâle au­près de votre em­ployeur », conclut-elle. A bon en­ten­deur…

L’ac­trice Jennifer La­wrence in­car­nant Kat­niss Ever­deen dans le film Hun­ger Games.

Ho­no­ré de Bal­zac ai­mait à faire re­pa­raître ses per­son­nages.

Séance de dé­di­cace pour E. L. James chez Barnes & Noble, à New York, en juin 2015.

Les trois tomes de la sa­ga na­po­li­taine, L’Amie pro­di­gieuse, au suc­cès pla­né­taire.

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