Livres ou­bliés ou mé­con­nus

Lire - - Indice - GÉ­RARD OBERLÉ

L’in­con­nu au­quel va ma pe­tite ré­vé­rence du mois date de l’époque où, sous les ar­cades du Pa­lais-Royal, pul­lu­laient les filles de joie, les tri­pots et les bou­tiques des « mar­chands de nou­veau­tés ». L’in­di­ca­tion « A Pa­ris, chez les mar­chands de nou­veau­tés » ser­vait d’adresse sur les pages de titre de pe­tits livres avec les­quels les édi­teurs spé­cia­li­sés en « cu­rio­si­tés » agui­chaient les cha­lands naïfs et les go­gos pro­vin­ciaux. Avec plus de soixante titres pu­bliés entre 1806 et 1839, J. R. C. Cuisin fut un des plus gé­né­reux pour­voyeurs des vi­trines de ces bou­ti­quiers. Po­ly­graphe pro­li­fique (qui si­gnait tour à tour P. C., Un Ecou­teur aux portes, Un Mi­que­let trans­fuge, Un Pâtre de l’île d’Otaï­ti, Usin­ci ou en­core M. Vé­lo­ci­fère, Un Rô­deur, Un Lynx ma­gi­cien, Une Ve­dette du Pa­laisRoyal, Un Pa­ra­site lo­gé à pouf dans un gre­nier), Cuisin fut pro­pre­ment écar­té par les bio­graphes des XIXe et

XXe siècles. Un os­tra­cisme à per­pé­tui­té sans doute, car il per­dure en­core. Cuisin était pauvre. Pous­sé par la faim, il fit feu de tout bois : bro­chures po­li­tiques fla­gor­neuses dic­tées par la conjonc­ture, ro­mans éro­ti­co-noi­râtres ( Le Bâ­tard de Lo­ve­lace, Clémentine or­phe­line et an­dro­gyne, L’Em­poi­son­neuse contu­mace), des ou­vrages pour la jeu­nesse et les mai­sons d’édu­ca­tion, des codes épis­to­laires, des conseils pour briller en so­cié­té, pour se bien ma­rier, des guides pour les chas­seurs, les ber­gers et les éle­veurs de che­vaux ain­si que di­verses ba­ga­telles de cir­cons­tance. Au­to­di­dacte in­ac­com­pli, Cuisin pioche dans les ou­vrages de vul­ga­ri­sa­tion pour « cui­si­ner » sa propre fri­cas­sée. Son or­tho­graphe est cor­recte, mais sa syn­taxe est dé­fi­ciente et ses in­trigues sont ru­di­men­taires. Tous ses livres, si mer­veilleu­se­ment mal écrits, ne ré­clament pas une ex­hu­ma­tion, mais il fau­drait sau­ver de l’ou­bli ceux qui se rap­portent aux moeurs du Pa­ris de l’époque. Cuisin ne pré­tend pas se me­su­rer aux Ta­bleaux de Pa­ris d’un Louis-Sé­bas­tien Mer­cier ou aux Nuits de Pa­ris de Ni­co­las Edme Res­tif de La Bre­tonne. Il n’est pas homme de lettres. Dé­li­vré du sou­ci de littérature, il ra­conte ce qu’il a vu et en­ten­du avec la franche et re­po­sante niai­se­rie d’un mo­ra­liste de trot­toir rô­dant nuit et jour dans les jar­dins du Pa­lais-Royal. Le Nu­mé­ro 113 ou les Ca­tas­trophes du jeu (1814) re­late l’his­toire d’une vic­time d’un cé­lèbre tri­pot du quar­tier, une his­toire dont Bal­zac s’est peut-être sou­ve­nu lors­qu’il écri­vit La Peau de cha­grin. En 1815, Cuisin ré­gale les ama­teurs avec cinq titres consa­crés aux fo­lies éro­tiques des Nymphes du Pa­lais- Royal et de leurs clients. Le bois de Bou­logne aus­si lui ser­vi­ra de théâtre. « Ca­ché dans un arbre creux de ce bois » , il as­siste à toutes sortes d’in­trigues, duels, sui­cides, com­plots cri­mi­nels et pria­pées de plein air dont il fe­ra un re­cueil en 1821. De tous ses livres, La Vie de gar­çon dans les hô­tels gar­nis de la ca­pi­tale (1820) est le plus pi­quant. Ta­bleau de la vie de bo­hème des étu­diants, des ar­tistes, des gri­settes et de cer­tains bour­geois dans les gar­nis, les es­ta­mi­nets et les cercles de plai­sir des deux rives, ce re­cueil re­cèle une dé­so­pi­lante co­cas­se­rie : dans sa chambre d’hô­tel, Ca­si­mir, un jeune ca­ra­bin, dis­sèque une tête de femme au lieu de s’oc­cu­per de l’af­frio­lante gri­sette qui se tré­mousse sur sa couche. Hen­ry Mon­nier a pi­ra­té cet épi­sode pour sa say­nète po­lis­sonne La Gri­sette et l’Etu­diant (1866). Cuisin est né à Ver­sailles en 1777. Il se­rait mort vers 1845. Po­ly­graphe par né­ces­si­té, il fut aus­si poète pour ca­ra­mels. Les pa­pillotes des su­cre­ries du Fi­dèle Ber­ger et autres confi­seurs ont long­temps por­té des dis­tiques de sa confec­tion. On ne sait rien de sa vie. Sur le tard il ob­tint un poste de garde-ma­ga­sin des Poudres, une si­né­cure mé­ri­tée pour avoir, en 1830, cé­lé­bré Les Bar­ri­cades im­mor­telles du peuple de Pa­ris.

Mes amis, je vous sou­haite un bel été et livre à votre mé­di­ta­tion cette ré­flexion de Cuisin : « Puisque l’abus ne peut être ré­for­mé, rions-en du moins un peu et fai­sons sur ce nou­veau champ de ri­di­cules d’abon­dantes mois­sons et traits de gaî­té, dont notre san­té et sur­tout notre rate fe­ra son pro­fit : car le rire est si bon. »

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