L’avis d’Adèle

L’ÉCLAI­RAGE DE FER­NAN­DO PES­SOA

Lire - - Indice - ADÈLE VAN REETH

« Qu’est- ce que voya­ger, et à quoi ce­la sert- il ? Tous les so­leils cou­chants sont des so­leils cou­chants, nul be­soin d’al­ler les voir à Cons­tan­ti­nople. » Ami va­can­cier, vous qui pré­pa­rez un beau voyage, pre­nez le temps, avant de plier ba­gage, de lire ces quelques lignes écrites par ce­lui qui ai­mait contem­pler, à tra­vers la fu­mée de sa ci­ga­rette, les gouttes de pluie s’écra­ser sur sa fe­nêtre, et qui af­firme sans plai­san­ter : « L’idée de voya­ger me donne la nau­sée. » Vous vou­lez tout pla­quer ? vous li­bé­rer du poids du quo­ti­dien ? ou tout sim­ple­ment buller ? Vous faites fausse route. Fer­nan­do Pes­soa, poète por­tu­gais, atra­bi­laire de gé­nie, sait mieux qu’au­cun autre qu’il ne suf­fit pas de par­tir pour chan­ger. La rai­son ? Le voyage n’est un re­mède qu’à ce­lui qui connaît dé­jà le mal, et qui a la sa­gesse de le nom­mer. « Je com­prends que l’on voyage si on est in­ca­pable de sen­tir. […] L’en­nui du constam­ment nou­veau, l’en­nui de dé­cou­vrir, sous la dif­fé­rence fal­la­cieuse des choses et des idées, la per­ma­nente iden­ti­té de tout, la si­mi­li­tude ab­so­lue de la mos­quée, du temple et de l’église, l’iden­ti­té entre la ca­bane et le pa­lais, le même corps struc­tu­rel dans le rôle d’un roi ha­billé ou d’un sau­vage al­lant nu, l’éter­nelle concor­dance de la vie avec elle-même, la stag­na­tion de tout ce que je vis – au pre­mier mou­ve­ment, tout ce­la s’ef­face. » Et que reste-t-il ? Rien. C’est-à-dire soi-même, ce « moi » que nous trim­bal­lons dans nos va­lises bour­rées et qui trans­porte avec lui le même lot de dou­leurs et de las­si­tude nous ayant fait fuir bien loin d’ici.

Pour­quoi voya­geons-nous, si ce n’est pour re­pro­duire ce trouble dont nous sommes faits? L’im­pos­si­bi­li­té de dire sans hé­si­ter : ce­lui-là, c’est moi ! sans im­mé­dia­te­ment pen­ser à un autre moi, puis un autre, et en­core un autre, une plu­ra­li­té de moi in­avouables dont l’exis­tence n’ap­pa­raît clai­re­ment qu’au mo­ment où elle est tue. Dire « je », c’est faire souf­frir ceux qui en moi n’ac­cèdent pas au sta­tut de su­jet. Quand Rim­baud lance « je est un autre », il ré­sume en quatre mots l’im­pos­si­bi­li­té de coïn­ci­der avec soi, et c’est dé­jà beau­coup. Mais c’est l’au­teur du Livre de l’in­tran­quilli­té qui fait cé­der le der­nier ver­rou de l’iden­ti­té en re­non­çant au su­jet sin­gu­lier pour lui sub­sti­tuer l’im­pla­cable for­mule : « Vivre, c’est être un autre. » « Ah, qu’ils voyagent donc, ceux qui n’existent pas ! Pour ceux qui ne sont rien, comme les fleuves, c’est le flux qui doit être la vie. Mais tous ceux qui pensent et qui sentent, tous ceux qui sont vi­gi­lants, ceux-là, l’hor­rible hys­té­rie des trains, des voi­tures et des ba­teaux ne les laisse ni dor­mir ni être éveillés. » Ils les laissent in­tran­quilles. Ce qui compte n’est pas où je vais, ni où même où je suis, mais ce que je sens, ce qui me lie au monde par un autre biais que ce­lui de l’in­tel­lect et de la vo­lon­té. Quoi de plus fu­gace que la sen­sa­tion? Quoi de plus dé­li­cat, aus­si, que cette ap­ti­tude à sen­tir les choses au lieu de les ob­ser­ver, que cette fa­cul­té de te­nir pour vrai ce que je sens et non ce que je sais ? At­tendre d’un voyage qu’il nous montre ce que nous ne pou­vons pas voir, le sup­plier de nous of­frir ce qui nous manque, c’est feindre de ne pas com­prendre que le ver est dans le fruit. « Que peut me don­ner la Chine que mon âme ne m’ait dé­jà don­né? Et si mon âme ne peut me le don­ner, com­ment la Chine me le don­ne­ra-t-elle ? »

La so­lu­tion n’est pas l’in­tros­pec­tion, en­core moins la mé­di­ta­tion, mais une cer­taine at­ten­tion à ces sen­sa­tions in­tran­quilles qui ne nous laissent au­cun ré­pit et, sans cesse, nous poussent à re­par­tir. « Sen­tir au­jourd’hui la même chose qu’hier, ce­la n’est pas sen­tir – c’est se sou­ve­nir au­jourd’hui de ce qu’on a res­sen­ti hier, c’est être au­jourd’hui le vi­vant ca­davre de ce que fut hier la vie, dé­sor­mais per­due. » L’in­tran­quilli­té, ce n’est ni la peur, so­luble dans son ob­jet, ni l’an­goisse, fer­me­ture à soi comme au monde. C’est ce qui fait que nous sommes à jamais des voya­geurs im­mo­biles, à qui il suf­fit de fer­mer les yeux pour bien re­gar­der. « Nous sommes tous myopes, sauf vers le de­dans. Seul le rêve peut voir avec le re­gard. » A la nau­sée de voya­ger cor­res­pond le dé­lice de l’in­tran­quilli­té, qui, s’il fait perdre pied par­fois, est aus­si la ma­nière la plus sûre de sans cesse re­com­men­cer. « Tout ef­fa­cer sur le ta­bleau, du jour au len­de­main, se re­trou­ver neuf à chaque au­rore, dans une re­vir­gi­ni­té per­pé­tuelle de l’émo­tion – voi­là, et voi­là seule­ment, ce qu’il vaut la peine d’être, ou d’avoir, pour être ou avoir ce qu’im­par­fai­te­ment nous sommes. Cette au­rore est la pre­mière du monde. […] Col­lines es­car­pées de la ville ! Vastes ar­chi­tec­tures que les flancs abrupts re­tiennent et am­pli­fient, éta­ge­ments d’édi­fices di­ver­se­ment amon­ce­lés, que la lu­mière en­tre­tisse d’ombres et de taches brû­lées, vous n’êtes au­jourd’hui, vous n’êtes moi que parce que je vous vois, vous se­rez de­main ce que je se­rai, et je vous aime, voya­geur pen­ché sur le bas­tin­gage, comme un na­vire en mer croise un autre na­vire, lais­sant sur son pas­sage des re­grets in­con­nus. »

« Nous sommes tous myopes, sauf vers le de­dans. Seul le rêve peut voir avec le re­gard » Fer­nan­do Pes­soa

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