Par les livres et par les champs

Lire - - Indice - SYL­VAIN TES­SON

FAIRE PAR­LER LA POUDRE (D’ES­CAM­PETTE)

Que faire di­sait Lé­nine, et qui est cou­pable ? Il fit la ré­vo­lu­tion. Elle lui échap­pa. Et le monde qui ac­cou­cha de son rêve res­sem­bla à son cau­che­mar. C’est le drame des ré­vo­lu­tion­naires : l’his­toire ne prend jamais la forme de leurs am­bi­tions.

Quand on a ti­ré les conclu­sions de l’im­pos­si­bi­li­té de ré­for­mer le monde, il reste une al­ter­na­tive au sui­cide : la dis­pa­ri­tion. Echap­per aux écrans de contrôle : la so­lu­tion ! Jé­rôme Le­roy, qui aime les armes, l’al­cool et la poé­sie, en fait le su­jet d’un ro­man. C’est un ma­ni­feste pour temps im­pos­sibles à usage des gé­né­ra­tions im­puis­santes. L’hé­roïne, Agnès, cherche son père. Il l’a aban­don­née, elle lui en veut. Elle tra­vaille dans les ser­vices se­crets (de fa­mille), elle va le tra­quer pour lui faire payer sa dette. Lui s’en­fuit sur les routes, non pas parce qu’il craint sa fille, mais parce qu’il est frap­pé par un virus psy­chique qui conta­mine des mil­liers de ci­toyens : « L’Eclipse. »

« LES GENS S’EN VONT »

Ex­pli­ca­tion : les gens ont consta­té que « le sys­tème s’ef­fon­drait sur lui-même ». Le monde est de­ve­nu une farce hi­deuse, « un Dis­ney­land pré­fas­ciste, un asile ir­ra­dié, une soue psy­chique ». Dé­cou­ra­gés à l’idée de jouer les ter­ro­ristes, ils prennent le large, laissent tout en plan. Leur idée : s’« abo­lir dans une ville », vivre en­fin le « fantasme de dis­pa­raître », re­joindre une « com­mu­nau­té af­fi­ni­taire ». En d’autres termes, s’éclip­ser. « Et j’ai sou­dain com­pris que l’in­vi­si­bi­li­té était un jeu d’enfant. Il suf­fit de choi­sir le mo­ment et l’angle. » Qui dé­cide de dis­pa­raître ? Des gens or­di­naires, de braves ci­toyens. Puis le mou­ve­ment gagne, un mi­nistre suc­combe. « Le com­por­te­ment se gé­né­ra­lise dans les élites. » Même les membres des ser­vices de sé­cu­ri­té de l’Etat fi­nissent par ti­rer l’échelle. Tout le monde se tire pour s’es­sayer à « des re­trou­vailles qui se­ront for­cé­ment se­crètes et so­li­taires ». C’est la dis­pa­ri­tion gé­né­rale. Les can­di­dats ne convoitent ni pou­voir ni ri­chesse. Ils veulent vivre dans la « dou­ceur ». « Je n’ai rien à voir avec ce sys­tème, pas même assez pour m’y op­po­ser », sa­vait dé­jà Walt Whit­man.

Les pou­voirs pu­blics s’af­folent. Car le sys­tème a be­soin de ceux qui le contestent et le sa­botent. Ne se­rait-ce que pour lé­gi­ti­mer les ins­ti­tu­tions de ré­pres­sion. « L’éclip­sé » de Le­roy re­pré­sente un dan­ger réel pour la puis­sance pu­blique. Bien pire que le « cas­seur ». Le mé­pris de ce­lui qui se re­tire et sa cer­ti­tude que la vie se danse ailleurs qu’en lui est la han­tise de tout sys­tème. « Si tout le monde ar­rête, si tout le monde s’en va, nos so­cié­tés vont s’ef­fon­drer en quelques an­nées. » L’éclip­sé de Le­roy est un lec­teur de De­bord, plus ef­fi­cace que Cio­ran et at­ti­ré par Le Re­cours aux fo­rêts de Jün­ger. Tout Le­roy est là : un déses­poir, un re­fus, un goût de l’ac­tion, un art de peindre la ca­tas­trophe, mais trop d’élé­gance pour faire jou­jou avec des bom­bi­nettes bri­co­lées par des al­ter­mon­dia­listes.

L’ANAR­CHIE NE VAINCRA PAS. LA FUITE, OUI

On re­trou­ve­ra l’écho de la pro­po­si­tion de Le­roy dans le der­nier livre du Co­mi­té in­vi­sible, Main­te­nant. C’est un ap­pel, écrit dans une langue par­faite. Un bon point! Si l’in­sur­rec­tion vient, au­tant qu’elle soit me­née par des gens qui s’ex­priment prin­ciè­re­ment. La pein­ture de notre so­cié­té épui­sée par son obé­si­té gro­tesque et ses épi­lep­sies mar­chandes est su­perbe – si­tua­tion­nisme oblige. Le Co­mi­té in­vi­sible si­gnale l’« of­fen­sive tech­no­lo­gique en cours », le plus grand bluff de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té, ce­lui qui an­nule le charme de la vie, as­sure le contrôle de cha­cun et étend « à l’in­fi­ni l’ère du va­lo­ri­sable » . Dans un cha­pitre in­ti­tu­lé « Des­ti­tuons le monde », le Co­mi­té re­prend le thème de l’éclipse de Le­roy : « Se sous­traire aux ins­ti­tu­tions, c’est tout sauf lais­ser un vide, c’est po­si­ti­ve­ment les étouf­fer. »

Mais le livre est pol­lué par cette fas­ci­na­tion pour la vio­lence de groupe. Quelle fa­tigue, ce goût de la meute ! L’ado­les­cent de 15 ans qui som­meille dans le sty­liste écrit des choses comme : « L’émeute or­ga­ni­sée est à même de pro­duire ce que cette so­cié­té est in­ca­pable d’en­gen­drer : des liens vi­vants et ir­ré­ver­sibles. » Tu parles ! C’est la phrase de quel­qu’un qui n’a pas vu que la vic­time d’un dé­fi­lé de cas­seurs n’est pas le ban­quier, mais le pauvre cloche pleu­rant sur les cendres de sa ba­gnole. Double peine pour lui : la so­cié­té le spo­lie, les contes­ta­teurs lui re­passent des­sus. Al­lons Cou­pat, en­core un ef­fort ! Bien­tôt vous par­vien­drez à l’in­sur­rec­tion in­té­rieure dé­bar­ras­sée des cor­tèges (même de tête) !

Ce se­ra la classe du re­fuz­nik sans la crasse de Nuit De­bout. Jé­rôme Le­roy, quoi.

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