La po­li­tique en vo­lume

Lire - - Indice - PHI­LIPPE ALEXANDRE

La po­li­tique est un jeu per­vers dans le­quel vous lan­cez contre vos ad­ver­saires et quel­que­fois vos amis une ma­chine tel­le­ment in­fer­nale qu’elle fi­nit im­man­qua­ble­ment par vous ex­plo­ser à la fi­gure. Tel est le sort du mal­heu­reux Fran­çois Hol­lande au bout de cinq an­nées au long des­quelles l’an­cien pré­sident a cru être plus fin que ses pre­miers mi­nistres suc­ces­sifs, son par­ti, ses « fron­deurs » et, sur­tout, les Fran­çais qui ne ces­saient de lui je­ter au vi­sage un désa­mour opi­niâtre.

Joués aus­si les chro­ni­queurs po­li­tiques qui croyaient voir clair dans le jeu dia­bo­lique de Fran­çois Hol­lande. Fran­çois Ba­zin, jour­na­liste po­li­tique ex­pé­ri­men­té et ta­len­tueux est de ceux-là, d’au­tant que, comme col­la­bo­ra­teur d’un jour­nal « de gauche », Le Nou­vel Ob­ser­va­teur, l’an­cien chef du Par­ti so­cia­liste ne de­vait pas avoir de se­crets pour lui. Son der­nier livre s’in­ti­tule Rien ne s’est pas­sé comme pré­vu1, une es­pèce d’aveu, de mea culpa, dont il doit être fé­li­ci­té. Mais il n’est pas le seul à n’avoir pré­vu ni la longue des­cente aux en­fers de l’an­cien chef de l’Etat ni le dé­sastre fi­nal. Son livre, plan­tu­reux, mé­ti­cu­leux et sou­vent stu­pé­fiant souffre d’une er­reur de ti­ming : il ar­rive trop tôt et trop tard. Trop tard parce que nous connais­sons à pré­sent tout de ce quin­quen­nat de dé­so­la­tion que nous ont ra­con­té en dé­tail les meilleurs jour­na­listes et les ac­teurs, à com­men­cer par Fran­çois Hol­lande lui-même. Trop tôt aus­si parce qu’il ne se­ra pos­sible d’ana­ly­ser froi­de­ment le der­nier quin­quen­nat que dans quelques an­nées et non dans les cendres en­core fu­mantes d’une cam­pagne élec­to­rale plus longue et éche­ve­lée que toutes celles de la Ve Ré­pu­blique.

Fran­çois Ba­zin com­mence son ré­cit par « ce spec­tacle ahu­ris­sant d’un as­sas­sin, frin­gant et frais, au bras non pas de sa vic­time mais du re­pré­sen­tant d’une gé­né­ra­tion bien­tôt pro­mise à la casse ». Comme la qua­si-to­ta­li­té du monde po­li­tique, ob­ser­va­teurs in­clus, l’au­teur n’a pas vu ve­nir Ma­cron. Dans son livre, le vain­queur « im­pré­vu » de la ré­cente élec­tion pré­si­den­tielle n’ap­pa­raît que dans les der­nières pages, alors qu’il de­vait tout de même être « en marche » de­puis quelques an­nées. « Avant même d’être pré­sident, note Ba­zin, il dic­tait dé­jà la nou­velle gram­maire du dé­bat po­li­tique avec la cer­ti­tude que, de scru­tin en scru­tin, de pré­si­den­tielles en lé­gis­la­tives al­lait s’écrire non pas une autre page, non pas un autre cha­pitre, mais un autre tome du ro­man na­tio­nal. » Es­pé­rons que ce tome-là ne soit pas « le livre qui tue », comme ce­lui qui a frap­pé Fran­çois Hol­lande à mort…

Le maître ès sciences po­li­tiques Pas­cal Per­ri­neau consacre, quant à lui, son der­nier ou­vrage à Cette France de gauche qui vote FN. En­core un phé­no­mène que nous n’avions pas vu ve­nir. L’au­teur éva­lue à 700 000 le nombre d’élec­teurs de gauche qui ont vo­té Le Pen en 2012, et à 466 000 ceux qui ont pré­fé­ré Fran­çois Fillon à la der­nière pré­si­den­tielle. En de­hors de l’ana­lyse « po­li­to­lo­gique » de ce phé­no­mène, on li­ra avec pro­fit les nom­breux té­moi­gnages qui émaillent cette étude. Tel ce­lui-ci : « Je pense qu’on est beau­coup de Fran­çais dans ce cas… Vo­ter pour les so­cia­listes puis se mettre à vo­ter FN une fois au chô­mage… Des gens comme moi, j’en vois tous les jours à la té­lé. »

Du beau tra­vail de jour­na­liste, ce­la dit sans iro­nie in­tem­pes­tive : avec La Ré­pu­blique des ap­pa­rat­chiks, Jean-Baptiste For­ray pu­blie le ré­sul­tat d’une en­quête fouillée, mé­ti­cu­leuse et sur­tout pas­sion­nante sur ces pro­fes­sion­nels qui n’ont connu rien d’autre dans la vie que la po­li­tique. « Dé­pour­vus de la culture d’Etat, comme de la culture d’en­tre­prise, écrit l’au­teur, ils consti­tuent un phé­no­mène mas­sif. » Moins élé­gam­ment, on peut dire que ce sont les pa­ra­sites de notre Ré­pu­blique. Des pa­ra­sites éle­vés presque comme des « poules de luxe », avec des sa­laires qui n’ont rien de mi­ni­mum et un jo­li train de vie. Leur point de dé­part le plus clas­sique, c’est le job d’at­ta­ché par­le­men­taire au­près d’un dé­pu­té ou d’un élu lo­cal. A par­tir de là, sans être énarque ou po­ly­tech­ni­cien, on a vite fait de dé­cro­cher le même man­dat que son pa­tron.

Le livre de Jean-Baptiste For­ray four­mille de cas par­ti­cu­liers dont les ti­tu­laires ne se­ront sû­re­ment pas en­chan­tés de se voir épin­glés, chiffres à l’ap­pui, ain­si que d’ins­truc­tions et de conseils au lec­teur pour de­ve­nir un jour ap­pa­rat­chik à son tour. Au ta­bleau d’hon­neur, on re­trouve Tho­mas Thé­ve­noud, cet an­cien se­cré­taire d’Etat au Com­merce ex­té­rieur qui n’avait pas dé­cla­ré ses re­ve­nus de­puis trois ans. Ou en­core Sé­bas­tien Gros, for­mé à la mai­rie d’Evry, à qui son pa­tron Ma­nuel Valls a per­mis de tou­cher le « gros lot » en le nom­mant pré­fet hors cadre. Cer­taines fi­lières sont ré­pu­tées in­faillibles : par exemple, au Par­ti so­cia­liste, le MJS, le mou­ve­ment des jeunes que Mit­ter­rand ap­pe­lait l’« école du vice ». Autre fi­lière de choix, l’UNEF, syn­di­cat étu­diant où Bru­no Jul­liard est pas­sé sans coup fé­rir de la pré­si­dence à la case d’ad­joint au maire de Pa­ris. Mais le pom­pon re­vient à la maire d’Aix-en-Pro­vence, Ma­ryse Jois­sains, qui a nom­mé di­rec­teur de son ca­bi­net son ma­ri, an­cien maire condam­né il y a quinze ans, puis sa fille à la com­mu­nau­té d’agglomération. Celle-ci, en­trée au Sé­nat, s’est em­pres­sée de prendre son pa­pa comme at­ta­ché par­le­men­taire. A ! Les braves gens! L’au­teur, en conclu­sion, dit que « l’heure du re­tour de ba­lan­cier a son­né… » On n’est pas obli­gé de le croire.

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