Viet Thanh Nguyen

l’Amé­rique de Trump et les ré­fu­giés de par le monde

Lire - - Le Témoin Du Mois - Pro­pos re­cueillis par Hu­bert Ar­tus Le Sym­pa­thi­sant (The Sym­pa­thi­zer) par Viet Thanh Nguyen, tra­duit de l’an­glais (États-Unis) par Clé­ment Baude, 504 p., Bel­fond, 23,50 €

Chaque mois, Lire donne la pa­role à un écrivain pour qu’il nous ouvre les portes de sa réa­li­té. Ce mois­ci : Viet Thanh Nguyen, né au Viêt Nam en 1971 et ar­ri­vé aux Etats-Unis en 1975. Vivant dé­sor­mais à Los An­geles, il fut lau­réat du prix Pu­lit­zer 2016 pour son pre­mier ro­man, Le Sym­pa­thi­sant, et fi­na­liste la même an­née du Na­tio­nal Book Award pour son es­sai No­thing Ever Dies. Deux livres qui traitent de la guerre du Viêt Nam dans la mé­moire col­lec­tive amé­ri­caine.

Je suis ar­ri­vé aux Etats-Unis à l’âge de 4 ans. A cette époque, tous les ré­fu­giés viet­na­miens étaient pla­cés dans des camps – le mien était en Penn­syl­va­nie. Pour les quit­ter, il fal­lait avoir une fa­mille d’ac­cueil. C’était une ga­ran­tie d’in­té­gra­tion, aux yeux des Amé­ri­cains. Car quand toutes ces per­sonnes sont ar­ri­vées aux USA, ce pays n’en vou­lait pas, en réa­li­té. Qua­rante ans plus tard, la com­mu­nau­té est tout à fait ac­cep­tée, et même très ap­pré­ciée : nous sommes de­ve­nus un exemple du rêve amé­ri­cain!

Dans tous les pays du monde, on consi­dère sou­vent les ré­fu­giés d’au­jourd’hui plus ef­frayants que ceux du pas­sé. Ces der­niers, on les connaît, ils vivent avec nous do­ré­na­vant. Par dé­fi­ni­tion, ce n’est pas – en­core – le cas de ceux d’au­jourd’hui. La peur que l’on a de ces der­niers est si ré­pan­due qu’on leur « colle » nos peurs. On voit en eux une conta­mi­na­tion à plu­sieurs ni­veaux : l’hy­giène, les idées, la religion, etc. On re­doute qu’ils soient un poids pour “notre” éco­no­mie. Qu’ils changent trop la so­cié­té telle qu’elle est. Et ce en dé­pit des preuves que l’his­toire nous a don­nées : des “boat-people” aux “mi­grants”, les ré­fu­giés n’ont ja­mais chan­gé une so­cié­té, mais ont au contraire tou­jours eu ten­dance à s’ap­pro­prier la culture lo­cale et à s’in­té­grer. La so­cié­té n’aime pas qu’ils nous rap­pellent que nous pou­vons tous, un jour, de­ve­nir nous-mêmes des ré­fu­giés ! Il suf­fit d’une ca­tas­trophe na­tu­relle, d’une guerre… Et ils nous forcent à le voir, à l’ad­mettre.

La guerre du Viêt Nam avait en­gen­dré une scis­sion au sein du peuple amé­ri­cain : tout le monde en a ti­ré une le­çon, mais tout le monde n’en a pas dé­duit la même! Cer­tains ont af­fir­mé que cette guerre était une mau­vaise idée et qu’il ne fal­lait plus ja­mais en faire. D’autres ont dit : on a per­du, mais on au­rait pu ga­gner. Ceux-là se sont de­man­dé où l’ar­mée et le com­man­de­ment avaient pé­ché. Ce que les gou­ver­ne­ments ont ap­pli­qué, en Irak, en Af­gha­nis­tan et par­tout au MoyenO­rient, est is­su des conclu­sions de la dé­faite au Viêt Nam: la fa­çon d’iso­ler la po­pu­la­tion ci­vile des ter­rains d’opé­ra­tions, la ma­nière de pro­duire et de tes­ter de nou­velles tech­no­lo­gies, ou en­core la vo­lon­té d’écar­ter la presse.

Tout ce­la s’in­clut dans une his­toire plus longue, celle de l’ex­pan­sion des Etats-Unis et de son es­prit de guerre qui per­dure de­puis ses ori­gines. Ac­tuel­le­ment, les USA dis­posent de 800 bases mi­li­taires à tra­vers le monde. C’est un “ef­fort de guerre” per­ma­nent. Et il ne s’agit pas d’une stra­té­gie mise en place in­no­cem­ment, sans vou­loir uti­li­ser ces contin­gents. Les in­ter­ven­tions en Irak ou au Moyen-Orient sont des ma­ni­fes­ta­tions de ce dé­sir amé­ri­cain de contrô­ler par le con­flit ar­mé.

Les pre­miers mois de Do­nald Trump à la Mai­son-Blanche montrent d’ailleurs que ce­lui-ci est une me­nace mor­telle, à mon sens, pour les Etats-Unis et pour le monde en­tier. Je crains beau­coup l’im­pact qu’il va avoir. Pour­tant, il est le pré­sident que ce pays mé­rite : il a été élu, et ceux qui ont vo­té pour lui le sou­tiennent en­core. Il par­tage avec cette Amé­rique-là des croyances et des cer­ti­tudes. Il en est même de­ve­nu l’émis­saire. Si Oba­ma re­pré­sen­tait une par­tie du peuple amé­ri­cain, Trump en re­pré­sente une autre. Ces deux pré­si­dents suc­ces­sifs sym­bo­lisent les pro­fondes contra­dic­tions de notre peuple. »

Des Cam­bod­giens et des Viet­na­miens en par­tance pour les Etats-Unis, à l’aé­ro­port de Bang­kok, en 1976.

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