Su­créG­raal

Dans son deuxième ro­man, riche et mu­si­cal, l’au­teur nous in­vite sur une île des Ca­raïbes où il est ques­tion de tré­sor et de canne à sucre.

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Du rhum, des femmes : et si c’était le se­cret du suc­cès de l’écrivain Mi­guel Bon­ne­foy ? Quand, en 2013, ce char­mant jeune homme écoute l’édi­trice Emi­lie Colombani lui de­man­der s’il a un ro­man en cours d’écri­ture, il n’hé­site pas. Af­fir­mant qu’il tra­vaille sur une fic­tion dé­jà bien avan­cée, ce­lui- ci pro­pose de lui en­voyer le texte dans les pro­chaines se­maines. Pour­tant, Mi­guel n’a rien dans ses ti­roirs, même s’il vient de re­ce­voir le prix du Jeune Ecri­vain pour sa nou­velle Icare. Le gar­çon est comme ça, sûr de lui et ma­ta­more, ca­pable de jouer à quitte ou double son ave­nir et ses pas­sions à condi­tion d’avoir du pa­nache. « Je suis ren­tré chez moi et me suis mis à écrire Le Voyage d’Oc­ta­vio. J’avais l’idée en tête, je la por­tais de­puis long­temps ». Fresque sud- amé­ri­caine, belle mo­saïque gour­mande de mots, avec pour per­son­nage prin­ci­pal le Ve­ne­zue­la (à la fois ici peuple et femme), Le Voyage d’Oc­ta­vio est une oeuvre pi­ca­resque ca­ra­co­lant au­tour de l’écri­ture, la lec­ture et l’amour qui, en­semble, per­mettent de tout ré­in­ven­ter. Au­teur et édi­trice ont ain­si tra­vaillé, main dans la main, pour domp­ter les ex­cès de langue, mais le ré­sul­tat fut une in­dé­niable réus­site, mul­ti­pliant les dis­tinc­tions. On sou­li­gnait alors le choix du fran­çais, qui n’est pas la langue ma­ter­nelle de Mi­guel Bon­ne­foy, né d’une mère vé­né­zué­lienne et d’un père chi­lien. « Mais j’ai vu le jour en France et j’ai tou­jours été ins­crit au ly­cée fran­çais, quel que soit le pays où je gran­dis­sais » , rap­pelle ce fils de di­plo­mate qui sui­vit ses pa­rents dans le monde en­tier. Ce­pen­dant, ar­ri­vé à sa ma­jo­ri­té, Mi­guel dé­cide de po­ser ses ba­gages et de s’ins­crire à la Sor­bonne pour suivre un Mas­ter sur Ro­main Ga­ry et Ara­gon tout en ima­gi­nant de de­ve­nir écrivain. Il ne quit­te­ra plus beau­coup Pa­ris tout en pré­ser­vant un ac­cent su­da­mé­ri­cain qui ac­cen­tue en­core sa res­sem­blance avec le co­mé­dien mexi­cain Gael García Ber­nal.

UNE NOU­VELLE IN­VI­TA­TION

Deux ans après Le Voyage d’Oc­ta­vio, son deuxième ro­man, Sucre noir, nous offre une aven­ture de pi­rates des Ca­raïbes, de tré­sors et de lé­gendes qui com­mence ain­si : « Le jour se le­va sur un na­vire nau­fra­gé, plan­té sur la cime des arbres, au mi­lieu d’une fo­rêt. C’était un trois-mâts de dix-huit ca­nons, à voiles car­rées, dont la poupe s’était en­fon­cée dans un man­guier à plu­sieurs mètres de hau­teur. » Tout y est dé­jà, l’exo­tisme et la fan­tai­sie, le mer­veilleux et le folk­lore, les mi­rages et le réa­lisme, sans ou­blier quelques ton­neaux de rhum pour ir­ri­guer les veines des hommes et des femmes. On com­mence par un nau­frage d’an­tho­lo­gie avant de fi­ler trois siècles plus tard dans la fa­mille Ote­ro, qui a construit sa pro­prié­té sur les lieux mêmes du drame pour faire pous­ser la canne à sucre. Eze­quiel et Can­de­la­ria Ote­ro ont une fille, Se­re­na. Une beau­té dont les che­veux clairs et le charme re­belle font rê­ver tous les hommes. Plus tard ap­pa­raî­tra au bord de la route un cer­tain Se­ve­ro Bra­ca­monte et l’his­toire la plus folle pour­ra vrai­ment com­men­cer.

Bro­dant dé­li­ca­te­ment ces tri­bu­la­tions pi­ca­resques entre mer et terre, Mi­guel Bon­ne­foy réus­sit un ro­man mu­si­cal qui donne en­vie de par­tir à la re­cherche d’un coffre rem­pli d’or, de construire un alam­bic pour dé­gus­ter le meilleur al­cool du siècle et ren­con­trer les plus belles filles du monde. Mais au- de­là de ce conte, peu­plé de cor­saires et d’ex­plo­ra­teurs, l’au­teur dé­crit éga­le­ment un pays contem­po­rain aux prises avec ses dé­mons. La canne à sucre et la fa­bri­ca­tion du rhum sont la ver­sion my­tho­lo­gique de la course au pé­trole vé­né­zué­lien qui rend les hommes fous d’am­bi­tion, prêts à tout dé­truire pour plus de ri­chesses et moins de bon­heur. Sau­tant d’une époque à une autre avec l’élé­gance joyeuse d’un dan­seur de jo­ro­po, Mi­guel fait scin­tiller une langue fran­çaise qu’il ne craint pas de rendre poé­tique et brû­lante comme l’in­cen­die fi­nal. Sucre noir s’im­pose comme l’une des belles sur­prises de cet au­tomne, loin des re­gards nom­bri­listes et des sou­bre­sauts his­to­riques. Ici, tout se vit plei­ne­ment, la pas­sion amou­reuse et le dé­sir de puis­sance, la fi­dé­li­té et l’am­bi­tion, le par­fum des goya­viers. Et ce­lui des aman­diers ca­chant l’odeur des corps cou­verts de sucre noir.

Ch­ris­tine Fer­niot

« Je suis ren­tré chez moi et me suis mis à écrire Le Voyage d’Oc­ta­vio…

Sucre noir par Mi­guel Bon­ne­foy, 208 p., Ri­vages, 19,50 €

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