Etre une femme

Le ré­cit du long et dou­lou­reux che­min d’une femme en­fer­mée dans son corps d’homme. Laurent de­vien­dra d’ailleurs Lau­ren.

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Léo­nor de Récondo adopte la conci­sion pour dé­crire la vio­lence des hommes et la maî­trise des corps. Dans Amours, son pré­cé­dent ro­man, elle était au coeur d’une mai­son bour­geoise du Cher, ob­ser­vant Vic­toire et Cé­leste dans leurs ap­pren­tis­sages du dé­sir et des hu­mi­lia­tions. Avec Point car­di­nal, la ro­man­cière quitte l’es­prit flau­ber­tien de la fin du XIXe siècle pour une ban­lieue contem­po­raine, à deux pas d’un su­per­mar­ché. Sur un par­king, à la tom­bée du jour, Ma­thil­da se dé­ma­quille sur une mu­sique su­crée de Me­lo­dy Gar­dot. Elle est mé­ti­cu­leuse, ac­cu­mu­lant les co­tons sales pour re­trou­ver son vi­sage pur. Puis elle re­tire sa robe et sa per­ruque et de­vient Laurent. « Du désordre on ne voit plus rien », écrit la ro­man­cière. Mais où vient se pla­cer le désordre? Dans ce dé­sir de mé­ta­mor­phose ou de vé­ri­té, dans ce plai­sir à être une femme ca­chée der­rière les ap­pa­rences, dans cette peur d’avouer aux autres qui on est ? « Je suis Laurent, faire sem­blant… », mur­mure ce­lui qui re­trouve son épouse et ses deux en­fants, presque ado­les­cents. Sans ex­cès ni dé­mons­tra­tion, Léo­nor de Récondo ac­com­pagne Laurent dans son désar­roi et sa cer­ti­tude. Elle choi­sit des lieux clos, comme au théâtre, pour mar­quer les scènes prin­ci­pales: la voi­ture sym­bo­li­sant la trans­for­ma­tion phy­sique, la mai­son fa­mi­liale où cha­cun mène sa vie sans se voir, le lit du couple, l’en­tre­prise et la sor­tie du ly­cée. Des cadres mar­qués par l’ha­bi­tude et le si­lence feu­tré. C’est jus­te­ment en pla­çant son his­toire dans la ba­na­li­té so­ciale que l’au­teure vise juste. Il n’y au­ra pas de drames sha­kes­pea­riens, mais des étapes à fran­chir, des ex­pli­ca­tions à don­ner, une in­cré­du­li­té à dé­pas­ser pour que Laurent et Ma­thil­da se ren­contrent en­fin et sur­tout que Laurent de­vienne Lau­ren en chan­geant de sexe. Ce ro­man ne donne pas de le­çon, n’af­fiche au­cune mo­rale bê­ti­fiante ou lé­ni­fiante, mais pro­pose un re­gard juste por­té par une écri­ture poin­tue pour évo­quer la vie qui fa­çonne et bous­cule, per­met de vivre ou de tuer.

Ch­ris­tine Fer­niot

Point car­di­nal par Léo­nor de Récondo, 236 p., Edi­tions Sa­bine Wes­pie­ser, 20 €

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