Une co­lonne de feu

Lire - - Extrait Roman Étranger - Hu­bert Ar­tus

eu­ro­péen. Le jeune homme se met au ser­vice de la reine Eli­sa­beth, et se donne pour mis­sion de tra­quer un es­pion fran­çais à la solde des ca­tho­liques, dont le nom de cou­ver­ture (Jean Lan­glais…) dis­si­mule des se­crets ra­me­nant Willard à son en­fance. Cette Co­lonne de feu ra­vive alors des que­relles de clo­chers, de fa­milles et d’iden­ti­tés. Epiques comme les meilleures li­vrai­sons de Follett, ces neuf cents pages vi­re­vol­tantes nous mènent de 1558 à 1606, nous ba­la­dant du De­von à l’Es­pagne, de Pa­ris à An­vers, ré­vé­lant une Eu­rope prise entre l’obs­cu­ran­tisme re­li­gieux et les ba­tailles idéo­lo­giques des com­bat­tants de la li­ber­té de culte. Mon­trant com­ment, de la ca­pi­tale du royaume de France, Ma­rie Stuart conspire et crée les pre­miers ser­vices se­crets, l’écrivain gal­lois unit ses deux pas­sions : l’es­pion­nage et la grande his­toire. Le ré­sul­tat est un ré­gal.

Pro­logue

Nous l’avons pen­du sur le par­vis de la ca­thé­drale de King­sbridge. C’est là qu’ont ha­bi­tuel­le­ment lieu les exé­cu­tions. Après tout, si vous n’êtes pas ca­pable de tuer un homme à la face de Dieu, mieux vau­drait sans doute ne pas le tuer du tout.

Le shé­rif l’a fait sor­tir du ca­chot de la halle de la guilde, mains liées dans le dos. Il mar­chait très droit, le vi­sage pâle mais ré­so­lu, sans crainte.

La foule lan­çait des huées et des ma­lé­dic­tions sur son pas­sage. Il sem­blait ne pas la voir. Mais il m’a vu, moi. Nos re­gards se sont croisés et ce bref échange conte­nait toute une vie. J’étais res­pon­sable de sa mort, et il le sa­vait. Je lui avais fait la chasse pen­dant des di­zaines d’an­nées. C’était un po­seur de bombes qui au­rait, si je ne l’en avais em­pê­ché, as­sas­si­né en un unique acte de bar­ba­rie san­gui­naire la moi­tié des gou­ver­nants de notre pays, dont la qua­si-to­ta­li­té de la fa­mille royale.

J’ai pas­sé ma vie à tra­quer ce genre de meur­triers en puis­sance et nombre d’entre eux ont été exé­cu­tés – non seule­ment pen­dus, mais traî­nés sur une claie, dé­mem­brés puis dé­ca­pi­tés, le sup­plice le plus ef­froyable, ré­ser­vé aux crimes les plus graves. Oui, j’ai fait ce­la maintes fois : re­gar­der un homme mou­rir en sa­chant que c’était moi qui, plus que qui­conque, étais res­pon­sable de ce juste mais ter­rible châ­ti­ment. Je l’ai fait pour mon pays, qui m’est cher ; pour ma sou­ve­raine, que je sers ; et pour autre chose, un prin­cipe, la convic­tion que tout homme a le droit de se faire sa propre opi­nion sur Dieu.

Il a été le der­nier de tous ceux que j’ai en­voyés en en­fer, mais il a fait re­sur­gir le pre­mier à ma mé­moire…

Pre­mière par­tie 1558

1.

Ned Willard ar­ri­va à King­sbridge, sa ville na­tale, en pleine tem­pête de neige.

Il avait re­mon­té len­te­ment le fleuve de­puis le port de Combe dans la ca­bine d’une barge char­gée de drap d’An­vers et de vin de Bor­deaux. Quand il es­ti­ma qu’ils de­vaient ap­pro­cher de King­sbridge, il ser­ra sa grande cape fran­çaise plus étroi­te­ment au­tour de lui, ra­bat­tit le ca­pu­chon sur ses oreilles, sor­tit sur le pont ou­vert et re­gar­da de­vant lui.

Il fut tout d’abord dé­çu: il ne voyait que la neige qui tom­bait. Mais son dé­sir d’aper­ce­voir la ville était comme une dou­leur et il plis­sa les yeux dans les ra­fales, fré­mis­sant d’es­poir. En­fin, son voeu fut exau­cé: la tour­mente s’apai­sa. Une échap­pée de ciel bleu ap­pa­rut sou­dain. Por­tant le re­gard au-de­là des cimes des arbres qui l’en­tou­raient, il dis­tin­gua la tour de la ca­thé­drale – haute de quatre cent cinq pieds, comme le sa­vaient tous les éco­liers de King­sbridge. L’ange de pierre qui veillait sur la ville de­puis le som­met de la flèche avait au­jourd’hui les ailes our­lées de neige, et l’ex­tré­mi­té des plumes avait vi­ré d’un gris tour­te­relle à un blanc écla­tant. Sous les yeux de Ned, un rayon de so­leil fu­gace frap­pa la sta­tue et la neige en ren­voya l’éclat, telle une bé­né­dic­tion ; puis la tem­pête re­prit de plus belle, et l’ange dis­pa­rut.

Pen­dant un mo­ment, Ned ne vit plus rien que des arbres, mais un flot d’images lui en­va­his­sait l’es­prit. Il al­lait re­trou­ver sa mère après une ab­sence d’un an. Il ne lui di­rait pas com­bien elle lui avait man­qué: à dix-huit ans, un homme de­vait être in­dé­pen­dant et n’avoir be­soin de per­sonne.

Celle qui lui avait le plus man­qué pour­tant était Mar­ge­ry. Il s’était épris d’elle au mau­vais mo­ment, quelques se­maines seule­ment avant de quit­ter King­sbridge pour al­ler pas­ser un an à Ca­lais, un port sous do­mi­na­tion an­glaise si­tué sur la côte nord de la France. Il connais­sait de­puis tou­jours la fille ma­li­cieuse et in­tel­li­gente de sir Re­gi­nald Fitz­ge­rald. Mais elle avait gran­di, et son es­piè­gle­rie s’était pa­rée de nou­veaux at­traits. Il était ar­ri­vé à Ned de se sur­prendre à l’église, les yeux ri­vés sur elle, la bouche sèche et le souffle court. Alors qu’il se se­rait conten­té de la dé­vo­rer du re­gard, car elle avait trois ans de moins que lui, elle n’avait que faire de tels scru­pules. Ils s’étaient em­bras­sés dans le ci­me­tière de King­sbridge, dis­si­mu­lés der­rière la tombe mas­sive du prieur Phi­lip, le moine qui avait com­man­dé la construc­tion de la ca­thé­drale quatre siècles au­pa­ra­vant. Leur long bai­ser pas­sion­né n’avait rien eu d’en­fan­tin; puis elle s’était en­fuie dans un éclat de rire.

Elle lui avait ac­cor­dé un nou­veau bai­ser dès le len­de­main. Et le soir qui avait pré­cé­dé le dé­part de Ned pour la France, ils s’étaient avoué leur amour.

Les pre­mières se­maines, ils avaient échan­gé des lettres en­flam­mées. Ils n’avaient pas par­lé de leurs sen­ti­ments à leurs pa­rents – c’était pré­ma­tu­ré, es­ti­maien­tils –, ce qui leur in­ter­di­sait de s’écrire ou­ver­te­ment, mais Ned s’était confié à Bar­ney, son frère aî­né, qui avait bien vou­lu leur ser­vir d’in­ter­mé­diaire. Mal­heu­reu­se­ment, Bar­ney avait dû quit­ter King­sbridge pour Sé­ville. Si Mar­ge­ry avait un grand frère elle aus­si – Rol­lo – elle ne se fiait pas à lui comme Ned à Bar­ney. Ils avaient donc été contraints de mettre un terme à leur cor­res­pon­dance.

L’ab­sence de com­mu­ni­ca­tions n’avait pas eu rai­son de l’in­cli­na­tion de Ned. Il sa­vait ce qu’on di­sait des jeunes amours, et ne ces­sait de son­der son âme, s’at­ten­dant à voir évo­luer ses sen­ti­ments ; ils n’avaient pas chan­gé. Quelques se­maines après son ar­ri­vée à Ca­lais, sa cou­sine Thé­rèse lui avait fait com­prendre qu’elle était folle de lui et prête à tout, ou peu s’en fal-

lait, pour le lui prou­ver. Ned n’avait même pas été ten­té. Cette sa­gesse n’était pas sans le sur­prendre, car il n’avait ja­mais été du genre à re­non­cer à une oc­ca­sion d’em­bras­ser une jo­lie fille aux seins af­frio­lants.

Un autre mo­tif de pré­oc­cu­pa­tion l’agi­tait à pré­sent. Après avoir écon­duit Thé­rèse, il s’était convain­cu que l’éloi­gne­ment ne chan­ge­rait rien à ses sen­ti­ments pour Mar­ge­ry ; et voi­là qu’il se de­man­dait com­ment il ré­agi­rait en la re­voyant. La vraie Mar­ge­ry lui pa­raî­trai­telle aus­si ra­vis­sante que le sou­ve­nir qu’il en avait gar­dé? Son amour ré­sis­te­rait-il à leurs re­trou­vailles?

Et elle? Une an­née, c’était bien long pour une jeune fille de qua­torze ans – quinze main­te­nant, certes, mais tout de même. Peut- être son af­fec­tion s’était- elle émous­sée lorsque leur cor­res­pon­dance s’était in­ter­rom­pue. Elle avait fort bien pu en em­bras­ser un autre der­rière la tombe du prieur Phi­lip. Quelle dé­cep­tion s’il lui était de­ve­nu in­dif­fé­rent! Et même si elle l’ai­mait en­core, le vrai Ned pour­rait-il ri­va­li­ser avec l’image idéa­li­sée qu’elle s’était faite de lui?

À la fa­veur d’une nou­velle ac­cal­mie, il consta­ta que la barge tra­ver­sait les fau­bourgs ouest de King­sbridge. Les deux rives étaient oc­cu­pées par les in­dus­tries grosses consom­ma­trices d’eau: tein­ture, fou­lage des tis­sus, pa­pe­te­rie et abat­toirs. Du fait des odeurs nau­séa­bondes que dé­ga­geaient gé­né­ra­le­ment ces opé­ra­tions, le quar­tier ouest était le moins pri­sé de la ville.

L’île aux Lé­preux sur­git à l’ho­ri­zon. Son nom était an­cien: ce­la fai­sait des siècles qu’il n’y avait plus de lé­preux. Sur la pointe la plus proche se dres­sait l’hô­pi­tal de Ca­ris, fon­dé par la re­li­gieuse qui avait sau­vé la ville lors de la peste noire. Lorsque la barge s’ap­pro­cha, Ned dis­tin­gua, der­rière l’hô­pi­tal, les gra­cieux cintres ju­meaux du pont de Mer­thin qui re­liait l’île à la terre, au nord et au sud. Les amours de Ca­ris et Mer­thin fai­saient par­tie de la lé­gende lo­cale, trans­mise de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion quand les ha­bi­tants se ras­sem­blaient de­vant les flam­bées hi­ver­nales.

La barge s’in­tro­dui­sit dou­ce­ment dans un mouillage, au pied des quais bon­dés. Ned trou­va que la ville n’avait pas beau­coup chan­gé en un an. Les lieux comme King­sbridge évo­luaient len­te­ment, sup­po­sa-t-il ; les ca­thé­drales, les ponts et les hô­pi­taux étaient faits pour du­rer.

Il avait une sa­coche à l’épaule, et le ca­pi­taine lui ten­dit alors le reste de ses ba­gages, consti­tués en tout et pour tout d’une pe­tite malle de bois conte­nant quelques vê­te­ments, une paire de pis­to­lets et plu­sieurs livres. Il sou­le­va le coffre, fit ses adieux et prit pied sur le quai.

Il se tour­na vers le vaste en­tre­pôt en pierre construit le long du fleuve, siège de l’en­tre­prise fa­mi­liale, mais il avait à peine fait trois pas qu’une voix ty­pi­que­ment écos­saise ré­son­na à ses oreilles :

« Alors ça ! Ce se­rait-t’y pas notre Ned? Bien­ve­nue chez toi, mon gars ! »

C’était Ja­net Fife, la gou­ver­nante de sa mère. Tout heu­reux de la voir, Ned lui adres­sa un im­mense sou­rire.

« Je suis sor­tie ache­ter du pois­son pour le dî­ner de ta ma­man », lui dit-elle. Ja­net était maigre comme une brin­dille, ce qui ne l’em­pê­chait pas d’ado­rer nour­rir les autres. « Il y en au­ra pour toi aus­si. » Elle le cou­va d’un re­gard af­fec­tueux. « Tu as chan­gé, re­mar­qua-t-elle. Tes joues sont plus creuses, mais tes épaules plus larges. As­tu au moins man­gé cor­rec­te­ment chez ta tante Blanche? Oui, mais oncle Dick m’a fait pel­le­ter des cailloux. — Ce n’est pas un tra­vail pour un gar­çon qui a étu­dié comme toi. Ça ne me dé­plai­sait pas. » Ja­net éle­va la voix. « Mal­colm, Mal­colm, regarde qui est là! » Mal­colm, le ma­ri de Ja­net, était le pa­le­fre­nier de la fa­mille Willard. Il tra­ver­sa le quai en boi­tant ; il avait pris un mau­vais coup de sa­bot plu­sieurs an­nées au­pa­ra­vant, quand il était jeune et in­ex­pé­ri­men­té. Il ser­ra cor­dia­le­ment la main à Ned et lui an­non­ça : « Le vieil Acorn est mort. — C’était le che­val pré­fé­ré de mon frère », lui ré­pon­dit Ned en dis­si­mu­lant un sou­rire: don­ner des nou­velles des bêtes avant celles des gens, c’était du Mal­colm tout cra­ché. « Ma mère va bien?

— La pa­tronne est en ex­cel­lente san­té, grâce à Dieu. Ton frère aus­si, en­fin, il l’était la der­nière fois qu’il a don­né de ses nou­velles – c’est qu’il n’écrit guère et puis, les lettres mettent un ou deux mois à ar­ri­ver d’Es­pagne. At­tends, je vais t’ai­der avec tes ba­gages, jeune Ned. »

Ned n’avait pas l’in­ten­tion de ren­trer chez lui im­mé­dia­te­ment. Il avait d’autres pro­jets en tête.

« Tu veux bien por­ter mon coffre jus­qu’à la mai­son? » de­man­da-t-il à Mal­colm. Il in­ven­ta un pré­texte au dé­bot­té. « Dis que je suis al­lé à la ca­thé­drale re­mer­cier le ciel d’avoir fait bon voyage. Je n’en ai pas pour long­temps. — Très bien. » Mal­colm re­par­tit en clau­di­quant et Ned lui em­boî­ta le pas plus len­te­ment, se re­pais­sant du spec­tacle fa­mi­lier des bâ­ti­ments au mi­lieu des­quels il avait gran­di. Il nei­geait en­core un peu. Les toits étaient tout blancs, mais les rues étaient en­com­brées de gens et de char­rettes qui trans­for­maient la chaus­sée en boue. Ned pas­sa de­vant la cé­lèbre ta­verne du Che­val-Blanc, lieu ha­bi­tuel des rixes du sa­me­di soir, et re­mon­ta la rue prin­ci­pale jus­qu’à la place de la ca­thé­drale. Pas­sant de­vant le pa­lais de l’évêque, il s’ar­rê­ta un ins­tant de­vant l’école, pris de nos­tal­gie. À tra­vers les étroites fe­nêtres en ogive, il aper­çut des éta­gères de livres éclai­rées. C’était là qu’il avait ap­pris à lire et à comp­ter, à sa­voir quand se battre et quand prendre ses jambes à son cou, et à se faire cor­ri­ger avec des verges de bou­leaux sans ver­ser une larme.

Le prieu­ré de King­sbridge se dres­sait du cô­té sud de la ca­thé­drale. Il tom­bait en ruine de­puis que le roi Hen­ri VIII avait dis­sous les mo­nas­tères et of­frait un triste spec­tacle avec ses toits per­cés, ses murs à de­mi écrou­lés, ses fe­nêtres en­va­hies par la vé­gé­ta­tion. Les bâ­ti­ments étaient à pré­sent la pro­prié­té de l’ac­tuel maire, le père de Mar­ge­ry, Sir Re­gi­nald Fitz­ge­rald, mais il les lais­sait à l’aban­don.

Heu­reu­se­ment, la ca­thé­drale était bien en­tre­te­nue, et s’éle­vait plus al­tière et so­lide que ja­mais, sym­bole de pierre de la ville vi­vante. Ned en­tra dans la nef par le grand por­tail ouest. Il ren­drait grâce à Dieu d’être ren­tré chez lui sain et sauf, trans­for­mant ain­si en vé­ri­té le men­songe fait à Mal­colm.

Comme à l’ac­cou­tu­mée, l’église était un lieu de tran­sac­tions au­tant que de culte : frère Mur­do avait ins­tal­lé un pla­teau de fla­cons conte­nant de la terre de Pa­les­tine, dont il ga­ran­tis­sait l’au­then­ti­ci­té ; un homme que Ned ne connais­sait pas pro­po­sait des pierres brû­lantes à un pen­ny pièce pour se ré­chauf­fer les mains ; quant à Puss Lo­ve­joy, fris­son­nante dans sa robe rouge, elle ven­dait ce qu’elle ven­dait tou­jours.

Ned ob­ser­va les ner­vures de la voûte, sem­blables aux bras d’une foule dres­sés vers le ciel. Chaque fois qu’il ve­nait là, il pen­sait aux hommes et aux femmes qui avaient construit cette ca­thé­drale. La mé­moire de nombre d’entre eux était cé­lé­brée dans le Livre de Ti­mo­thée, une his­toire du prieu­ré que l’on étu­diait à l’école: les ma­çons Tom le Bâ­tis­seur et son beau-fils Jack, le prieur Phi­lip, Mer­thin Fitz­ge­rald qui avait construit non seule­ment le pont mais aus­si la tour cen­trale, aux­quels s’ajou­taient les car­riers, les pré­pa­ra­trices de mor­tier, les char­pen­tiers et les vi­triers, tous ces gens or­di­naires qui avaient ac­com­pli une oeuvre ex­tra­or­di­naire et s’étaient his­sés au-des­sus de leur humble condi­tion pour créer une beau­té éter­nelle.

Ned s’age­nouilla quelques ins­tants de­vant l’au­tel. Un voyage sans in­ci­dent était un réel mo­tif de re­con­nais­sance. Même lors de la courte tra­ver­sée de la Manche, les na­vires n’étaient pas à l’abri de tout dan­ger et il ar­ri­vait que des gens trouvent la mort.

Mais il ne s’at­tar­da pas. Son étape sui­vante était la de­meure de Mar­ge­ry.

La ta­verne de la Cloche était si­tuée au nord de la place de la ca­thé­drale, en face du pa­lais de l’évêque, et, juste à cô­té de cet éta­blis­se­ment, on construi­sait un nou­veau bâ­ti­ment. Ce­lui-ci oc­cu­pant un ter­rain qui ap­par­te­nait au prieu­ré, Ned sup­po­sa que les tra­vaux avaient été en­tre­pris par le père de Mar­ge­ry. L’édi­fice se­rait im­po­sant, consta­ta-t-il, avec des fe­nêtres en en­cor­bel­le­ment et plu­sieurs che­mi­nées: cette de­meure se­rait as­su­ré­ment la plus gran­diose de King­sbridge.

Ned conti­nua à re­mon­ter la rue prin­ci­pale jus­qu’au car­re­four. L’ac­tuelle mai­son de Mar­ge­ry se trou­vait à un angle, en face de la halle de la guilde. Bien que moins ma­jes­tueux que ne pro­met­tait de l’être la fu­ture ré­si­dence des Fitz­ge­rald, c’était un grand bâ­ti­ment à co­lom­bages qui oc­cu­pait tout un ar­pent de ter­rain, dans le quar­tier le plus cher de la ville.

Ned s’ar­rê­ta sur le seuil. Ce­la fai­sait un an qu’il at­ten­dait ce mo­ment, mais à pré­sent, l’ap­pré­hen­sion lui ser­rait le coeur. Il frap­pa. Une vieille ser­vante, Nao­mi, lui ou­vrit et l’in­vi­ta à en­trer dans la grande salle. Bien qu’elle connût Ned de­puis tou­jours, elle avait l’air aus­si in­quiète que s’il était un in­con­nu sus­pect ; et quand il de­man­da à voir Mar­ge­ry, elle lui ré­pon­dit qu’elle al­lait voir si c’était pos­sible.

Ned exa­mi­na la pein­ture du Ch­rist en croix sus­pen­due au-des­sus de la che­mi­née. On trou­vait à King­sbridge deux sortes de ta­bleaux: des scènes bi­bliques et de ma­jes­tueux por­traits de nobles. Ned avait été sur­pris de découvrir dans les de­meures de riches Fran­çais des re­pré­sen­ta­tions de dieux païens comme Vé­nus et Bac­chus dans des fo­rêts fan­tas­tiques, vê­tus de tu­niques qui sem­blaient tou­jours sur le point de tom­ber.

Mais une autre image re­tint son re­gard. Sur le mur op­po­sé à ce­lui de la cru­ci­fixion était ac­cro­chée une carte de King­sbridge. N’ayant ja­mais vu pa­reil plan, Ned l’étu­dia avec in­té­rêt. On y voyait clai­re­ment la ville cou­pée en quatre par la rue prin­ci­pale qui sui­vait une orien­ta­tion nord-sud, et par la grand-rue, d’est en ouest. La ca­thé­drale et l’an­cien prieu­ré oc­cu­paient le quart sud-est, le quar­tier in­dus­triel mal­odo­rant le quart sud-ouest. Toutes les églises étaient in­di­quées ain­si que cer­taines mai­sons, dont celles des Fitz­ge­rald et des Willard. Le fleuve mar­quait la li­mite est de la ville, avant de des­si­ner un coude qui fai­sait son­ger à une patte de chien. Au­tre­fois, il avait aus­si bor­né la ville du cô­té sud, mais elle s’était dé­ve­lop­pée de l’autre cô­té du cours d’eau grâce au pont de Mer­thin, et un vaste fau­bourg s’était construit sur la rive op­po­sée.

Les deux ta­bleaux étaient à l’image des pa­rents de Mar­ge­ry, son­gea Ned: son père, l’homme po­li­tique, avait dû ac­cro­cher la carte ; et sa mère, la fer­vente ca­tho­lique, la scène de cru­ci­fixion.

Au lieu de Mar­ge­ry, ce fut Rol­lo, son frère, qui fit son en­trée dans la grande salle. Plus grand que Ned, c’était un beau jeune homme aux che­veux noirs. Ned et Rol­lo avaient fré­quen­té la même école, sans être amis pour au­tant. De quatre ans l’aî­né de Ned, Rol­lo était l’élève le plus brillant de l’éta­blis­se­ment et en tant quel tel, il s’était vu confier la res­pon­sa­bi­li­té des plus jeunes. Mais Ned avait obs­ti­né­ment re­fu­sé de le consi­dé­rer comme un maître et n’avait ja­mais re­con­nu son au­to­ri­té. Pour comble, il était vite ap­pa­ru que Ned était aus­si in­tel­li­gent que Rol­lo, si­non plus. Les que­relles et les pu­gi­lats s’étaient mul­ti­pliés jus­qu’à ce que Rol­lo parte à Ox­ford faire ses études à King­sbridge Col­lege.

Une Co­lonne de feu (A Co­lumn of Fire) par Ken Follett, tra­duit de l’an­glais (Royaume-Uni) par C. Ar­naud, J.-D. Brèque, O. De­mange, N. Gouyé-Guil­bert et D. Haas, 928 p., 24,50 €. Co­py­right Ro­bert Laf­font. En li­brai­rie, le 14 sep­tembre

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