LES AGATHOPÈDES DE BRUXELLES

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Ala Bel­gique, nous de­vons une flo­pée de poètes ad­mi­rables, plu­sieurs grands cy­clistes, quelques ro­man­cières à suc­cès, des peintres, des ci­néastes, des gé­nies de la bande des­si­née, cer­tains mer­ce­naires et pas mal de fous su­blimes ( lit­té­raires et autres). Toutes ces lar­gesses ré­clament un té­moi­gnage de re­con­nais­sance. Un jour, cet ho­no­rable ma­ga­zine s’en ac­quit­te­ra peut- être avec un nu­mé­ro spé­cial. En at­ten­dant, voi­ci un livre belge que seuls connaissent les ama­teurs de farces et at­trapes et les col­lec­tion­neurs de bi­zar­re­ries. La chose a pa­ru à Bruxelles en 1849 sous le titre An­nu­laire aga­tho­pé­dique et sau­cial, et ti­rée à trois cent cin­quante exem­plaires. La page de titre est illus­trée d’une vi­gnette re­pré­sen­tant un co­chon cou­ron­né de roses, une ser­viette au cou, te­nant un cou­teau et une four­chette. De­vant lui, deux femmes as­sises sur un ton­neau bercent un pe­tit go­ret. Point n’est be­soin d’être agré­gé de lettres clas­siques pour sa­voir qu’« agathopèdes » si­gni­fie « bons en­fants ». La ba­dine So­cié­té des agathopèdes a été fon­dée à Bruxelles en 1846 par quelques lit­té­ra­teurs po­taches et gour­mands qui ont ima­gi­né de se re­trou­ver pé­rio­di­que­ment pour dire des sot­tises de haulte graisse et mou­rir de rire, avec pour de­vise : « Amis comme co­chons ». Ils ont ou­vert des concours bur­lesques à l’imi­ta­tion des in­ven­tions et ex­cen­tri­ci­tés railleuses de Ra­be­lais, pro­po­sé des ques­tions à ré­soudre, dis­tri­bué des prix et des mé­dailles. Le prin­ci­pal pro­mo­teur de cette so­cié­té lou­foque fut le fa­meux comte de Fort­sas (alias Re­nier Cha­lon), un mys­ti­fi­ca­teur ré­ci­di­viste – au­quel je consa­cre­rai un jour une chro­nique… Sous le pseu­do­nyme de Ra­bo­nis, le pro­fes­seur Ba­ron, qui en­sei­gnait à l’uni­ver­si­té de Liège, s’est fen­du d’un Elo­gium co­cho­nis in res­pon­sio­nem ad unam de quaes­tio­ni­bus pro­po­si­tis per so­cie­ta­tem qui rap­pelle les dis­ser­ta­tions en la­tin ma­ca­ro­nique des étu­diants al­le­mands du XVIIe siècle. La So­cié­té des agathopèdes est par­ta­gée en deux classes : les Bêtes-Laides et les Sciants. Les agathopèdes ne parlent pas comme le com­mun des Belges. L’énu­mé­ra­tion de quelques cha­pitres du livre vous don­ne­ra une idée de leurs ca­nu­lars: Bu­reau des pla­ti­tudes et des éphé­mor­roïdes, Lo­co­mo­tion ané- mique, construc­tion gy­no­ful­gi­lope, Cas­tra­mé­ta­tion pé­la­per­ga­maesque, Phi­lo­so­phie tri­go­no­mé­trique, Lé­gis­la­tion pi­no­pé­nale, etc. Ils ont leur ca­len­drier où les mois sont des mens­trues : hui­tri­maire, cré­pose, jam­bo­nose, truf­fose, bou­di­nal, mé­lo­di­nor, etc. Chaque aga­tho­pède porte le pré­di­cat de « vo­race » et le nom d’un ani­mal. La so­cié­té mère de Bruxelles se nomme la Mé­na­ge­rie, les so­cié­tés af­fi­liées s’ap­pellent des Cages. Le pré­sident de la Mé­na­ge­rie a le titre de Sa Trans­cen­dance, le Grand Maître des Ordres de l’Huître d’or et du Porc d’ar­gent. Tout ce­la n’est pas sans an­non­cer le Col­lège de pa­ta­phy­sique. Les agathopèdes ont fait frap­per des mé­dailles. Elles sont très rares. En 1853, un doc­teur Wall­raf de Ber­lin a pu­blié une mo­no­gra­phie sur la Nu­mis­ma­tique de l’Ordre des agathopèdes, avec une no­tice sur l’ori­gine et l’his­toire de cette so­cié­té se­crète. Se­lon ce far­ceur, l’aga­tho­pé­die re­monte au XVIe siècle au mo­ment des guerres de Religion. Ru­bens, Vol­taire, le ma­ré­chal de Saxe en se­ront ! En France, on n’a pas flai­ré la mys­ti­fi­ca­tion. En 1851, M. Achille Comte, qui fai­sait pour La Pa­trie les comptes ren­dus des aca­dé­mies et so­cié­tés sa­vantes, a ana­ly­sé le plus sé­rieu­se­ment les ar­ticles pré­sen­tés par l’Ordre des agathopèdes de Bruxelles, y com­pris ceux sur les hé­lices des co­quilles uni­valves, les plantes vo­lu­biles et les vrilles des plantes sar­men­teuses, la construc­tion gy­no­fu­gi­lope (un sys­tème de for­ti­fi­ca­tion pour la dé­fense de la ver­tu des femmes), la lé­gis­la­tion pi­no­pé­nale (l’adul­tère com­mis sur un mur mi­toyen peut-il être consi­dé­ré comme per­pé­tré dans le do­mi­cile conju­gal ?) Dans le pays des Lu­mières, le fait est no­toire, on ne blague pas avec les ques­tions scien­ti­fiques ou phi­lo­so­phiques. A la fa­veur de cet in­dé­niable « sé­rieux », cer­tains es­sayistes et « in­tel­lec­tuels » ac­cré­di­tés se laissent co­pieu­se­ment din­don­ner en­core au­jourd’hui par des ca­nu­lars fla­grants. L’en­geance aga­tho­pé­dique sur­vit en Bel­gique. Con­nais­sez-vous Théo­phile Gi­raud, un mo­ro­sophe éhon­té épin­glé par An­dré Bla­vier dans son in­signe ga­le­rie de fous lit­té­raires? In­té­res­sez-vous à ce pro­dige. Il est fa­cile à pis­ter. Et pour vous dis­traire de la foire lit­té­raire de la ren­trée, tâ­chez de dé­go­ter son Art de guillo­ti­ner les pro­créa­teurs (Le Mort-qui-Trompe, Nan­cy, 2006).

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