PAR­TIR À TOUT PRIX

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C’est la ren­trée. Quel triste mot ! Il sent la cire de par­quet. Com­ment une ren­trée se pré­ten­drai­telle lit­té­raire alors que la lit­té­ra­ture in­vite à prendre l’air ? Dans la vie, des hommes rêvent de chan­ger le monde (les cuistres !), veulent bâ­tir des em­pires (les ra­paces !), tentent de lais­ser une trace (les fats !). Mais il en est qui prennent le large, sans sou­ci de pos­té­ri­té. Ils passent leur vie sur les routes. Lar­guant les amarres, ils s’al­lègent, évi­tant la mé­dio­cri­té de la vie sé­den­taire ou pire, conju­gale ! VOYAGES ET POÉ­SIE

Vic­tor Se­ga­len était de ceux-là, il était même le prince des er­rants et Jean-Luc Coa­ta­lem lui dresse une somp­tueuse stèle – quoique so­phis­ti­quée. Mes pas vont ailleurs n’est pas une bio­gra­phie fron­tale consa­crée au poète des Im­mé­mo­riaux mais une vio­lente dette de sang payée à son maître par-de­là siècles et steppes. Il faut dire que Coa­ta­lem est pas­sa­ble­ment pi­qué. Jeune homme, il a contrac­té une « crise de se­ga­le­nisme » en dé­ni­chant un re­cueil, rue de Vau­gi­rard. Pour cette ma­la­die, « il n’existe pas d’an­ti­dote » . Est-ce de cette in­toxi­ca­tion que l’écri­vain tire sa mé­lan­co­lie ? De livres en livres, de la Co­rée du Nord au Pa­ra­guay, du Der­nier roi d’Ang­kor au Gou­ver­neur d’An­ti­po­dia, Coa­ta­lem bat les terres ou­bliées en pro­me­nant une noble tris­tesse que les ki­lo­mètres ne consolent pas.

Dans Mes pas vont ailleurs, il choi­sit de s’adres­ser à Se­ga­len, son men­tor fan­tôme, son père gy­ro­vague en l’apos­tro­phant: « vous ne m’avez plus quit­té » . Il mêle le sou­ve­nir de ses propres di­va­ga­tions au ré­cit des aven­tures du mé­de­cin bre­ton. C’est la mé­thode de l’au­teur. Rien ne se­ra simple, rien ne se­ra li­vré tout de go, rien ne se ré­dui­ra à la chronologie. Le sa­lut du bio­graphe au po­ly­graphe gé­nial tient davantage du « jeu de piste » . Et les pièces de la mar­que­te­rie se­ga­le­nienne fi­nissent par s’em­boî­ter par­fai­te­ment, de la Polynésie à la Chine, de la Grande Guerre aux al­côves, des marches du Ti­bet à la fo­rêt de Huel­goat où Se­ga­len est mort d’une mort in­ex­pli­cable dont Coa­ta­lem semble connaître l’ex­pli­ca­tion.

Et de cette mé­di­ta­tion, riche de bi­fur­ca­tions, se des­sine le pro­jet im­mense du poète: Se­ga­len a mis sa fièvre, sa soif, son éru­di­tion « mons­trueuse » au ser­vice de la seule chose qui vaille en ce monde de pous­sière : la li­ber­té. Lui, l’aven- tu­rier, s’est vou­lu « libre d’al­ler aux quatre points car­di­naux, en sau­tant les obs­tacles, en in­ver­sant les contraintes » . Il a su « quit­ter les che­mins d’hier pour étreindre la clar­té » . Et de stèles en tra­duc­tions, d’em­bar­que­ments en che­vau­chées, de dé­cou­vertes en « es­tam­pages » , il s’est construit une vie, un « poème en ac­tion » sur le « pla­teau de jeu » du monde. Il a com­pris que l’es­sen­tiel était de « s’achar­ner dans le réel » plu­tôt que de spé­cu­ler sur des chi­mères. Il s’est ré­fu­gié dans un « kiosque in­té­rieur où l’exis­tence [est] moins ab­jecte ». Il a pro­non­cé sur le cul d’un che­val et dans les bras des femmes « un ser­ment de ré­sis­tance envers et contre tout ce qui en­trave, sou­met, fige. Tue » . C’est à ce­la que servent les voyages et la poé­sie. À fuir les mondes uni­formes et laids. Hé­las ! « le di­vers dé­croît. Là est le grand danger ter­restre » et la mort mé­dié­vale du poète dans la fo­rêt de Huel­goat à l’air d’un adieu en san­glots à un monde de­ve­nu l’ombre de lui-même. FUITE DANS LES IDÉES

Dans des pa­rages se­ga­le­niens, en plein Tur­kes­tan, s’avance un autre hé­ros. Il s’ap­pelle Ver­ken. C’est un of­fi­cier fran­çais qu’Ar­naud de La Grange fait en­trer en scène dans un (pre­mier) ro­man d’acier et de mé­moire: Les Vents noirs. Le sol­dat est en­voyé par son état-major pour re­trou­ver Emile Thel­liot ar­chéo­logue mi-cin­glé, mi-es­pion, qui traque des mo­mies dans les dé­serts d’Asie. Là, comme dans un man­da­la, tout n’est que pas­sage, mys­tères, fan­tasme. Les Co­saques dans la steppe, les re­belles dans le Tak­la­ma­kan, les sa­vants sur les pistes, Ver­ken dans son la­by­rinthe men­tal : cha­cun fuit ses fan­tômes ou pire ! « une image dé­plai­sante de soi-même » . Cha­cun vou­drait « être ca­pable de re­pous­ser les grands pro­blèmes jus­qu’au soir de sa vie, quand il se­rait trop tard pour qu’ils vous em­bar­rassent » . La Grange et Coa­ta­lem pour­raient sous­crire à cette phrase car­di­nale des Vents noirs: « L’un et l’autre étaient en mau­vais termes avec la réa­li­té et s’étaient mis en fuite. »

Lec­teurs ! Je vous mets au défi de lire ces deux mis­sels du « culte du mou­ve­ment » sans sau­ter im­mé­dia­te­ment dans le 17 h 52 de Vla­di­vos­tok ou le 16 h 32 de Tchong­king ! Dé­pê­chez-vous, le vent se lève, le temps presse.

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