En­tre­tien avec Mi­chel On­fray ................................

Au­teur d’un bel hom­mage à Hen­ry Da­vid Tho­reau, Mi­chel On­fray s’est sou­vent in­ter­ro­gé sur la poé­sie et le rôle des fo­rêts. En­tre­tien avec le philosophe.

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Quelle dé­fi­ni­tion don­ne­riez­vous de la fo­rêt?

> Mi­chel On­fray. Elle est la mé­moire d’un temps que les hommes ont désap­pris à connaître, le con­ser­va­toire d’un monde vé­gé­tal avec le­quel nous sommes in­justes, comme nous l’avons long­temps été avec le monde ani­mal. Di­sons qu’elle est le lieu où les arbres mènent leur vie en com­pa­gnie d’ani­maux qui com­prennent leur lan­gage. Car le vé­gé­tal com­mu­nique par gaz. On connaît l’exemple d’aca­cias qu’une sur­po­pu­la­tion d’im­pa­las avait mis en pé­ril et qui, pour se dé­fendre, ont gé­né­ré une sub­stance toxique qui dé­ci­mait ces ani­maux. Les aca­cias avaient com­mu­ni­qué le danger aux autres arbres qui se sont mis à leur tour à pro­duire cette toxine. Les ani­maux les ont donc dé­lais­sés après avoir com­pris qu’il ne fal­lait pas les ron­ger. Une fois le danger écar­té, les arbres se sont trans­mis l’in­for­ma­tion. Ils ont alors ces­sé d’émettre cette toxine.

Com­ment ce lieu a-t-il été ap­pré­hen­dé dans l’his­toire de la phi­lo­so­phie?

> M.O. Comme le lieu des mys­tères dont il faut s’échap­per pour re­joindre l’ago­ra, où la rai­son met en mot les puis­sances qu’elle croit ain­si conju­rer : la vi­ta­li­té, le dio­ny­sisme, la vi­gueur, ce que Nietzsche nom­mait « la vo­lon­té de puis­sance » dont il voyait l’exis­tence si­gni­fiée par une liane tueuse : le si­po ma­ta­dor.

La Vie se­crète des arbres de Pe­ter Wohl­le­ben est un suc­cès en li­brai­rie, tant en Al­le­magne qu’en France. Com­ment ex­pli­quez-vous ce re­gain d’in­té­rêt du grand pu­blic pour la vie vé­gé­tale?

> M.O. C’est une ex­cel­lente nou­velle ! Le re­flux de la re­li­gion chré­tienne a mis l’homme de­vant un vide on­to­lo­gique et exis­ten­tiel qu’il tâche de rem­plir avec du sens. Le mo­no­théisme était une re­li­gion de la culture et du livre. Son ef­fa­ce­ment laisse place à une spi­ri­tua­li­té qui in­ter­roge la na­ture, le cos­mos, la terre. Les arbres sont une voie d’ac­cès à ce que le même Nietzsche ap­pe­lait le « sens de la terre » sem­blable à l’étoile qui, elle, conduit au cos­mos.

Si­vens, Notre-Dame-des-Landes, Bure… Les fo­rêts sont de­ve­nues des es­paces où s’in­carne la lutte. Qu’en pen­sez-vous?

> M.O. Je crois que la na­ture im­porte moins dans ces aven­tures que le com­bat an­ti­ca­pi­ta­liste qui prend pré­texte d’une na­ture idéo­lo­gi­sée à dé­fendre contre le mé­chant ca­pi­tal… L’amour de la na­ture pra­ti­qué par les ur­bains est sou­vent sem- blable à ce­lui qu’avait Ma­rie-An­toi­nette pour les poules et les vaches de son Pe­tit Tri­anon. La fo­rêt im­pose le si­lence et la vie so­li­taire, re­cluse – à la Tho­reau…

Pour être heu­reux et libre, faut-il, comme Tho­reau ou Dé­mo­crite, s’ex­traire de la so­cié­té et vivre au coeur même de la na­ture, par­mi les arbres ?

> M. O. C’est en ef­fet le comble de la sa­gesse… Mais les phi­lo­sophes oc­ci­den­taux en­tre­tiennent, pour la plu­part, un rap­port d’op­po­si­tion avec la na­ture. Ils la pensent en re­gard de la culture en­ten­due comme une an­ti­na­ture, une contre­na­ture. Les phi­lo­sophes qui ont vé­ri­ta­ble­ment ai­mé et com­pris la na­ture sont rares. Il faut pour ce­la l’avoir connue en­fant parce que, sur le mode prous­tien, elle a contri­bué à la construc­tion d’une psy­ché par­ti­cu­lière.

N’est-il pas dan­ge­reux de se cou­per du monde pour al­ler vivre dans la fo­rêt, à la fois lieu de re­fuge, certes, mais aus­si de so­li­tude, voire de mort?

> M.O. Le film In­to the Wild de Sean Penn est très in­té­res­sant parce qu’il montre qu’un ci­ta­din, un être culti­vé par les livres, en­tre­tient avec la na­ture une re­la­tion mé­dia­ti­sée, li­vresque. So­li­taire dans son bus en Alas­ka, le hé­ros se voit contraint de man­ger des plantes qu’il ne connaît pas. Il consulte alors un livre de bo­ta­nique, se trompe, confond deux plantes et en mange une qui le tue. Des In­diens sans livres n’au­raient pas com­mis ce genre d’er­reur. Du moins avant l’ar­ri­vée des co­lons eu­ro­péens qui les ont dé­truits… Je di­rais que la na­ture n’est pas une culture – c’est une na­ture…

Pro­pos re­cueillis par Lou-Eve Pop­per Vivre une vie phi­lo­so­phique: Tho­reau le sau­vage par Mi­chel On­fray, 128 p., Le Pas­seur, 14,90 €

Les arbres sont une voie d’ac­cès à ce que Nietzsche ap­pe­lait le « sens de la terre » sem­blable à l’étoile qui, elle, conduit au cos­mos.

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