« Dir­tyHands75006 »

Lire - - Courrier - DIANE DU­CRET

J’ai la même ti­mi­di­té de­vant les livres que de­vant les hommes. Dans une li­brai­rie comme dans un bar, à peine en­tré-je que je rou­gis d’égale fa­çon. Ils sont là, tout au­tour de moi, les pe­tits et les gros, les jeunes et les sans âge, les sou­riants et les maus­sades. Face à cette plé­thore de cou­ver­tures me fai­sant de l’oeil, c’est tou­jours la même chose, im­pos­sible de me dé­ci­der ! Je me tourne vers le li­braire pour lui de­man­der de me pré­pa­rer un cock­tail de son choix, et je ne re­pars ja­mais sans au moins quatre exem­plaires. Pour­tant, qu’il s’agisse de verres, de livres ou d’amou­reux, c’est beau­coup trop, un seul suf­fit à nous ras­sa­sier s’il est de qua­li­té.

Voi­là comment j’ai fi­ni sur l’Ama­zon de la sé­duc­tion, un site de ren­contre sur In­ter­net. Après une pre­mière ten­ta­tive in­fruc­tueuse avec un cer­tain « ChatBau­de­laire1978 » le mois der­nier, je m’ar­rête sur la qua­trième de cou­ver­ture d’un cer­tain « Dir­tyHands75006 ». Il écrit être avide lec­teur de Sartre et re­cher­cher son cas­tor. Moi qui suis plu­tôt bran­chée idéa­lisme al­le­mand, un exis­ten­tia­liste, ça la fout mal, mais je ne vais pas en ra­jeu­nis­sant. Gar­dons l’es­prit ou­vert, les couples mixtes peuvent mar­cher. Ren­dez- vous pris au Flore, j’ai mis mon plus beau tur­ban pi­qué à ma grand- mère. Il ar­rive, 35 ans, dé­jà dé­gar­ni du caillou, à peine quelques lignes sur le crâne. Il en­lève ses lu­nettes, il a un oeil qui dit Mao à l’autre, je ne sais pas dans le­quel lire.

Lorsque le ser­veur vient prendre notre com­mande et lui de­mande ce qu’il veut boire, il re­fuse de choi­sir. « Avons-nous le choix de choi­sir » , m’in­ter­roge-t-il ? « Nous sommes certes une li­ber­té qui choi­sit, mais nous n’avons pas le choix de ne pas choi­sir, car ne pas choi­sir, c’est en­core choi­sir, nous sommes condam­nés à être libres » , me dit- il, avant de fi­na­le­ment se dé­ci­der face à l’in­sis­tance du ser­veur pour un bor­deaux Nor­mal su­pé­rieur.

Il prend la bou­teille et, d’un geste dé­ci­dé, boit di­rec­te­ment au gou­lag avant de s’es­suyer les lèvres d’un re­vers de main. Je m’ap­prête à me le­ver et à par­tir, mais il sou­rit, ré­vé­lant sa pe­tite fau­cille sous le men­ton. Il a un charme aga­çant. « On va s’écla­ter » , me lance-t-il. La tem­pé­ra­ture monte. « Être une conscience, c’est s’écla­ter vers le monde » , pour­suit-il, fai­sant chu­ter mon ther­mo­stat hor­mo­nal d’un coup. Il s’en­file un grand bol­che­vique de ca­fé noir et des oeufs Guy-Mol­let, il parle trop, avec ses yeux en tou­pie, au bout d’une heure j’ai la nau­sée.

Il me prend par la main et me traîne à un match de foot­ball. Dans les gra­dins, sou­dain in­te­nable, il n’ar­rête pas d’in­vec­ti­ver le libre ar­bitre, de mau­vaise foi se­lon lui ! Je lui de­mande : « Qui sont-ils, ces autres qui jouent ? — L’en­fer » , me ré­pond- il. Me voi­là bien ren­sei­gnée. Quel phé­no­mène, ce type.

Se ren­dant compte qu’il est en train de perdre la par­tie, il opte pour une fin de soi­rée plus ro­man­tique et nous voi­là dans un vieux ci­né­ma de quar­tier de­vant Le Hus­serl sur le toit. Dans le noir, pen­dant qu’il me dia­lec­tique l’oreille, je res­sens comme un sur­gis­se­ment exis­ten­tiel en lui, il me dit « j’ai en­vie d’être-en-soi-en-toi ».

La lune monte, nous mar­xons sur les quais, main dans la main, avant d’al­ler chez lui. Il éteint la lu­mière et fait un grand bond en avant vers moi. Je m’at­ten­dais au grand soir, ce fut le néant. « C’est la pre­mière fois que ce­la m’ar­rive » , me dit-il. À d’autres. L’exis­tence pré­cède peut- être l’es­sence, mais là, il était en panne. Es­pé­rons que le sar­trien pré­cède le gent­le­man et que le pro­chain se­ra le bon !

Moi qui suis plu­tôt bran­chée idéa­lisme al­le­mand, un exis­ten­tia­liste, ça la fout mal

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