Les “fous” de Jé­ru­sa­lem

En proie à un étrange dé­lire men­tal qui ne frappe que dans la ville trois fois sainte, cer­tains pè­le­rins se prennent pour le Mes­sie, Da­vid, Sam­son ou d’autres per­son­nages bi­bliques. Prê­cheurs un peu spé­ciaux, ils consti­tuent une at­trac­tion

L'Obs - - Notre Époque - Par Hu­bert Pro­lon­geau

Guide des pè­le­rins en Terre sainte de­puis une quin­zaine d’an­nées, An­dré Com­pa­gnon, la qua­ran­taine, ra­conte: « Un­jourde l’été 2003, alors que j’étais avec un groupe de­vant le mur des La­men­ta­tions, un Amé­ri­cain d’une ving­tai­ned’an­nées s’est tou­tà­coup­mis à ge­noux avant d’in­ter­pel­ler les tou­ristes:“Don’tyou­see? Don’tyou­see? He is here!” [Ne voyez-vous pas ? Ne voyez-vous pas? Il est là!]. Il­di­sait­voir leMes­sie sur­gis­sant du­mur. » C’est là qu’il a dé­cou­vert le « syn­drome de Jé­ru­sa­lem », cette phase psy­cho­tique liée à la Ville sainte et qui frappe tous les ans une qua­ran­taine de per­sonnes qui sou­dain, le plus souvent lors des grandes fêtes re­li­gieuses, ex­priment le sou­hait de se pu­ri­fier, se confec­tionnent des ha­bits an­tiques, prêchent la ré­demp­tion dans la rue, se prennent pour des per­son­nages bi­bliques. « Main­te­nant que le phé­no­mène est connu, ilest­pres­que­de­ve­nuu­neat­trac­tion. Des­tou­ris­tes­me­de­man­den­tré­gu­liè­re­ment:“Et­les­fous, on­va­les­voir?” »

Flo­rence Louis a fait par­tie de ces illu­mi­nés. « C’était àPâques, en2008, re­late-t-elle. J’étais fa­ti­guée, il fai­sait chaud. On m’a dit que je de­ve­nais de plus en plus agitée, que je fai­sais la gueule aux membres du groupe. Un soir, j’ai eu l’im­pres­sion que quelque chose s’ou­vrait à l’in­té­rieur de­moi, et que j’avais une­mis­sion à accomplir. » Après s’être cou­pé les ongles, elle s’est frot­té la peau qua­si­ment jus­qu’au sang. Puis elle a tailla­dé les draps de son lit pour s’en faire une toge, et elle est sor­tie. « Dans la­rue, j’ai com­men­cé à prê­cher, je de­man­dais aux ba­dauds d’évi­ter le pé­ché. Onm’a as­sez ra­pi­de­ment ar­rê­tée et j’ai été trans­por­tée à l’hô­pi­tal, àJé­ru­sa­lem », pour­suit-elle. Quand elle a re­vu ceux qui l’ac­com­pa­gnaient, réa­li­sant ce qui lui était ar­ri­vé, elle a com­pris qu’elle les avait plon­gés dans l’in­quié­tude et l’em­bar­ras. « J’ai eu­hon­te­dem’êtreain­si­don­néeens­pec­tacle com­meun­clown », dit-elle.

Au grand hô­pi­tal pu­blic de san­té men­tale Kfar Shaul, de Jé­ru­sa­lem, un ser­vice est dé­dié à ces ma­lades dé­li­rants. Entre 1980 et 1993, 1200 per­sonnes y ont été conduites. La ma­jo­ri­té (66%) étaient des juifs, les autres, des chré­tiens, à l’ex­cep­tion d’une pe­tite mi­no­ri­té (1%) sans re­li­gion. Le syn­drome a été dé­crit pour la pre­mière fois en 1937. Mais c’est en août 1969 que l’in­ci­dent le plus grave se pro­duit. Un Aus­tra­lien, Mi­chael Den­nis Ro­han, par­vient à mettre le feu à la mos­quée al-Aq­sa, en­dom­ma­geant l’aile orien­tale. Son geste avait pour but de per­mettre l’érec­tion par Is­raël d’un temple des­ti­né à hâ­ter le deuxième avè­ne­ment de Jé­sus- Ch­rist sur terre, mis­sion, se­lon lui, que Dieu lui avait di­rec­te­ment confiée.

Dans la vieille ville, les prê­cheurs af­fichent une pré­di­lec­tion pour le Cal­vaire du Ch­rist. « On­les­voit, la­plu­part du­temps­vê­tus­de­blanc, qui­se­prennent pour­des­pro­phètes », as­sure le gar­dien

Au grand hô­pi­tal pu­blic de san­té men­tale Kfar Shaul, un ser­vice est dé­dié à ces ma­lades dé­li­rants.

du Saint-Sé­pulcre, qui abrite le tom­beau sup­po­sé de Jé­sus. Un homme d’une tren­taine d’an­nées ap­pa­raît, une courte barbe noire, en­ve­lop­pé de la tête aux pieds dans une­longue robe de toile blanche. A sa vue, un pe­tit fris­son de plai­sir par­court la foule des tou­ristes. Il com­mence à prê­cher en an­glais. Se pré­sen­tant comme le Mes­sie, il pro­clame la fin du monde, et la né­ces­si­té de se ra­che­ter. D’un point de vue théo­lo­gique, on est plus proche du Phi­lip­pu­lus de « l’Etoile mys­té­rieuse » de Tintin que de saint Au­gus­tin. Quand on lui de­mande qui il est, l’ap­pren­ti pro­phète ré­pond qu’il est l’en­voyé de Dieu. Il vient en fait du Canada.

Près du mur des La­men­ta­tions aus­si, les per­sonnes at­teintes du syn­drome de Jé­ru­sa­lem sont lé­gion: l’un joue de la harpe en ré­ci­tant des psaumes, un autre af­firme être le roi Da­vid, un troi­sième bé­nit tout ce qui passe à sa por­tée. Par­mi eux se trouvent aus­si ceux qu’on appelle pé­jo­ra­ti­ve­ment des « noirs », des juifs re­li­gieux qui pensent faire par­tie du plan de Dieu. Dans la rue Ben-Ye­hu­da, la grande rue com­mer­çante de la ville, passe un pe­tit homme en cos­tume tra­di­tion­nel, un pa­pier col­lé à la chaus­sure, un livre à la main, une grande barbe jau­nâtre un peu sale qui tombe sur la che­mise. Il se plante de­vant les vi­trines des ca­fés, re­garde les gens, s’avance vers les ser­veurs qui, gen­ti­ment, l’in­vitent à cir­cu­ler. Ins­tal­lé de­vant le ma­ga­sin Kip­pa Man, dont l’en­seigne dit la spé­cia­li­té, il tend, sou­rire béat aux lèvres, un livre à un jeune gar­çon qui po­li­ment lui dé­livre du « sha­lom » long comme le bras sans pour au­tant l’écou­ter. Lui aus­si est ve­nu an­non­cer la fin du monde.

« Les trois quarts de ces per­sonnes dé­li­rantes sont in­of­fen­sives et ne sont donc­pa­shos­pi­ta­li­sées, ob­serve Pe­sach Lich­ten­berg, di­rec­teur du dé­par­te­ment

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