Ren­dez-vous avec la mort

Mo­ritz Erhardt, 21 ans, sta­giaire dans une banque lon­do­nienne, est dé­cé­dé après avoir tra­vaillé soixante-douze heures d’af­fi­lée. Ré­cit

L'Obs - - Dossier - Par Ma­rie Lemonnier

Mo­ritz Erhardt en­voyait de plus en plus souvent ses e-mails aux heures avan­cées de la nuit. Sa mère Ul­rike com­men­çait d’ailleurs à s’en alar­mer. Le 14 août 2013, son der­nier mes­sage lui par­vient à 5 heures du ma­tin. Elle l’avait trou­vé très pâle quand ils s’étaient briè­ve­ment par­lé par Skype le di­manche pré­cé­dent. Mais le jeune Al­le­mand de 21 ans était si en­thou­sias­mé par son travail… Un stage d’été de sept se­maines, pour un sa­laire men­suel de 3150 eu­ros, dé­cro­ché chez Mer­rill Lynch à la Ci­ty de Londres, le Graal pour dé­bu­ter une car­rière dans le monde de la fi­nance. Mo­ritz rê­vait d’une vie à la Gor­don Gek­ko, le gol­den boy de Wall Street in­car­né par Mi­chael Dou­glas dans le film d’Oli­ver Stone. Sur sa page Fa­ce­book, il avait même pos­té une pho­to de lui che­veux go­mi­nés, en che­mise et bre­telles pour pa­ro­dier le per­son­nage. Il ne lui res­tait plus qu’une se­maine pour mon­trer tout ce dont il était ca­pable.

Alors quand son res­pon­sable, Juer­gen Schroe­der, a re­çu un e-mail en­voyé à 4 heures du ma­tin, il n’y a rien vu d’ex­tra­or­di­naire. II était en­ten­du que dans le dé­par­te­ment des fu­sions et ac­qui­si­tions où se trou­vait Mo­ritz, « la meute des M&A » (Mer­gers and Ac­qui­si­tions), on ne par­tait que lorsque le travail était fi­ni. D’une ma­nière gé­né­rale, dans la banque, la ve­ry long-hours culture était bien an­crée. Dans leur contrat, les em­ployés de Bank of America-Mer­rill Lynch, comme ceux de tous les éta­blis­se­ments du Square Mile, signent une clause sti­pu­lant qu’ils ac­ceptent de tra­vailler au-de­là du temps lé­gal. La moyenne dé­passe les cent heures par se­maine pour les sta­giaires qui tra­vaillent six jours et de­mi sur sept. En contre­par­tie, pas­sé 21 heures, les li­vrai­sons de re­pas et les taxis sont pris en charge. Cer­tains se lancent même des défis, à ce­lui qui tien­dra éveillé le plus long­temps. L’es­prit de com­pé­ti­tion fait par­tie des ver­tus car­di­nales d’un as­pi­rant fi­nan­cier… Mo­ritz était sans conteste un des plus com­ba­tifs.

Le brillant gar­çon avait bien confié à son su­per­vi­seur qu’il était un peu triste d’ar­ri­ver à la fin de son stage, mais Schroe­der l’avait ras­su­ré en lui pro­met­tant qu’on al­lait l’em­bau­cher. « Il ne sem­blait pas fa­ti­gué et avait le même en­train que d’ha­bi­tude » , ex­pli­que­rat-il aux en­quê­teurs. Quand le len­de­main Schroe­der a vu que Mo­ritz n’était pas à son poste, il ne s’est pas in­quié­té, pen­sant qu’il était en train de ré­cu­pé­rer de sa nuit blanche. Mais quand ses col­lègues lui ont si­gna­lé le soir qu’il n’était pas ve­nu au dé­jeu­ner des sta­giaires, il a eu « un très mau­vais pres­sen­ti­ment » . Avec l’un de ses ca­ma­rades, il se rend alors à la ré­si­dence étu­diante où Mo­ritz loge dans le quar­tier est de Beth­nal Green, à vingt mi­nutes en bus de la Ci­ty. Le gar­dien leur ouvre l’appartement, l’en­droit semble dé­sert. Mais il y a un bruit de douche et de­vant la salle de bains l’eau qui s’échappe sous la porte a fi­ni par créer une vé­ri­table piscine. Mo­ritz est là, son grand corps re­cro­que­villé sur lui-même, contre la pa­roi de la ca­bine, il ne res­pire plus.

Mo­ritz rê­vait d’une vie à la Gor­don Gek­ko, le gol­den boy de Wall Street in­car­né par Mi­chael Dou­glas dans le film d’Oli­ver Stone.

Ce 15 août au­ra donc été son der­nier tour sur le « ma­nège ma­gique », le ma­gic roun­da­bout ain­si qu’on sur­nomme ici le ballet des taxis qui ra­mènent chez eux les sta­giaires au pe­tit ma­tin, at­tendent qu’ils se douchent et en­filent un cos­tume propre, avant de les re­con­duire au bu­reau pour une nou­velle jour­née de travail. D’après ses co­lo­ca­taires, ce n’était pas d’une mais de trois nuits blanches consé­cu­tives pas­sées à ana­ly­ser des lis­tings et des ta­bleaux que Mo­ritz Erhardt sem­blait ne pas s’être re­le­vé. Un rythme in­hu­main qu’il se se­rait im­po­sé huit fois dans les deux se­maines pré­cé­dentes.

« Les gars du M&A sont des ma­chines de guerre, on ne sait pas comment ils tiennent, ra­conte Anne (1), une consul­tante de la Bank of America, qui pra­tique plu­tôt le 8 heures-18 heures. Même si nous avons ré­gu­liè­re­ment des mis­sions de plu­sieurs mois du­rant les­quelles on sait qu’il fau­dra tra­vailler tous les soirs jus­qu’à 2heures du ma­tin. » Fon­da­teur de Sti­mu­lus, le pre­mier ca­bi­net spé­cia­li­sé dans la pro­blé­ma­tique du stress et du bien-être au travail en France, le psy­chiatre Pa­trick Lé­ge­ron (2) les dé­crit comme des risk ta­kers, des pre­neurs de risques, qui ont « une ap­proche ka­mi­kaze » de la vie. Mo­ritz Erhardt a-t-il pous­sé la mise en dan­ger jus­qu’au ka­ro­shi, du nom don­né par les Ja­po­nais aux cas de mort su­bite de cadres par sur­tra­vail? « Ces fi­nan­ciers qui pi­lotent leur vie comme une for­mule 1 cu­mulent tous les fac­teurs de stress qui y conduisent: une lourde charge cog­ni­tive, des exi­gences émo­tion­nelles fortes et le su­rin­ves­tis­se­ment. C’est le même type d’ef­fon­dre­ment de l’or­ga­nisme par stress ai­gu ou mas­sif qui peut sur­ve­nir lors d’une guerre. » Ne dit-on pas que ces sol­dats de la banque, cos­tume pour ar­mure, vont au front of­fice?

« Nous sommes pro­fon­dé­ment cho­qués et at­tris­tés par la nou­velle de la mort de Mo­ritz Erhardt. Il était ap­pré­cié

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