Ce qu’elles doivent à “Bon­jour tris­tesse”

Elles sont ro­man­cières et n’ont ja­mais ou­blié le choc qu’a re­pré­sen­té, pour elles, la lec­ture du pre­mier ro­man de Fran­çoise Sa­gan. Témoignages

L'Obs - - Livres -

“Le goût dan­ge­reux et somp­tueux de l’été”

C’était l’été, près du mi­mo­sa, pas très loin de la plage, à l’heure de la sieste, quand on ne dor­mait ja­mais, ma mère et moi. Elle choi­sis­sait ce si­lence pour me tendre ses der­nières lec­tures, comme si elle vou­lait me faire goû­ter de mer­veilleux fruits: tiens, c’est dé­li­cieux, elle avait presque ton âge quand elle l’a écrit et pen­dant tout un été au lieu d’al­ler à la mer elle l’a com­po­sé, c’est un chef-d’oeuvre, tu ne l’ou­blie­ras plus, tu es peut-être un peu jeune, mais tant pis, ou tant mieux. J’ai pris le livre, j’ai dé­cou­vert le goût dan­ge­reux et somp­tueux de l’été, dès les pre­mières phrases. Cé­cile est de­ve­nue ma com­plice, j’avais 16 ans et de­mi, moi aus­si j’avais un Cy­ril, moi aus­si la plage et les bai­sers. Elle était cette grande soeur in­so­lente que je n’avais ja­mais eue, celle qui sa­vait des­si­ner en quelques phrases les am­bi­guï­tés de la vie et son ver­tige, celle qui osait tout, le whis­ky, l’amour, les ma­chi­na­tions les plus ter­ribles, celle qui jouait sa vie de fa­çon non­cha­lante et fa­tale. Le livre est res­té tout l’été près de mon lit, il me ma­gné­ti­sait, m’ef­frayait, m’at­ti­rait. Le corps de Cé­cile, la com­pli­ci­té amou­reuse avec le père, la cruau­té qui pou­vait sur­gir d’un coup. Le ba­teau, la Mé­di­ter­ra­née, la vil­la, les îles, tout se su­per­po­sait à ma vie et m’ou­vrait le che­min du dé­sir, de la li­ber­té qu’on pou­vait faire en­trer en soi, de son propre pou­voir. Je le­vais les yeux vers le mi­mo­sa, der­rière il y avait la mer, comment en si peu de pages ce livre avait-il pu élar­gir au­tant ma vie? Je plon­geais à nou­veau au coeur du pa­pier brû­lant: « Un jour, j’ai­me­rai quel­qu’un pas­sion­né­ment et je cher­che­rai un che­min­vers­lui, ain­si, avec­pré­cau­tion, avec dou­ceur, la­main­trem­blante. » (*) Der­nier livre pa­ru : « la Pré­pa­ra­tion de la vie » (Gal­li­mard).

My­lène De­mon­geot et Jean Se­berg, dans « Bon­jour tris­tesse » d’Ot­to Pre­min­ger, en 1958

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.