Mon­sieur Va­lé­ry

L'Obs - - Livres - Jacques Drillon Laurent Le­mire

Va­lé­ry. Ten­ter de vivre, par Be­noît Pee­ters, Flam­ma­rion, 416 p., 23 eu­ros.

C’est une bio­gra­phie comme au­tre­fois, bien chro­no­lo­gique, avec ce qu’il faut de thé­ma­tique, ce qu’il faut de per­son­nel (l’au­teur dit « Je »). Une bio­gra­phie qui n’es­saie pas d’être plus in­tel­li­gente que son su­jet – lors­qu’il s’appelle Paul Va­lé­ry (ci-des­sus, en 1935), l’opé­ra­tion est vouée à l’échec. Avec même, à la fin, une sorte d’ini­tia­tion à l’oeuvre, après le ré­cit de la vie, qui n’avait pas for­cé­ment sa place dans l’ou­vrage. Une bio­gra­phie bour­rée de lettres, de ci­ta­tions, de do­cu­ments, dans la­quelle on se plonge et se re­plonge avec gour­man­dise. C’est que Va­lé­ry n’y ap­pa­raît pas comme un Com­man­deur sta­tu­fié vi­vant. Mais comme un homme étouf­fé, plus que sou­le­vé, par les pas­sions (que de femmes!), li­go­té par le be­soin (l’ar­gent, qui manque tou­jours!), ri­vé à ses « Ca­hiers » du ma­tin, avec ci­ga­rette rou­lée et ca­fé, at­ta­ché à ses amis (ir­rem­pla­çable Pierre Louÿs!), n’écri­vant ses livres que pour ne pas écrire le Livre, la grande Mé­thode qui rem­pla­ce­rait le Sys­tème… (Avec Va­lé­ry, la ma­jus­cule arrive sans qu’on l’appelle.) Mais aus­si écoeu­ré de gloire, Mon­sieur Teste en ha­bit vert ( « et je ne parle pas de l’épée », raille Ara­gon), sté­rile à force de dis­cours, de pré­faces, de dis­tri­bu­tions des prix, écri­vant presque étour­di­ment sur tout et tous (cet hom­mage à Sa­la­zar!), ma­chi­na­le­ment. Et là-des­sous, presque ca­chée sous la crasse de la dés­illu­sion, une des plus brillantes ma­chines à pen­ser, et à sen­tir, que le siècle ait pro­duites. L’En­fant de Schind­ler, par Leon Ley­son, tra­duit de l’an­glais par Ju­liette Lê, Po­cket Jeu­nesse, 230 p., 15,90 eu­ros.

Vous êtes le pe­tit Ley­son. » En 1965, à l’aé­ro­port de Los An­geles, Os­kar Schind­ler dis­tingue im­mé­dia­te­ment le gar­çon à qui il a sau­vé la vie. Dans un livre poi­gnant, Leon Ley­son ra­conte: son his­toire, le ghet­to de Cra­co­vie et le cu­rieux per­son­nage qui s’était at­ta­ché à lui: « Op­por­tu­niste na­zi, ma­ni­pu­la­teur, homme de cou­rage, non confor­miste, bien­fai­teur, hé­ros. » C’est beau­coup pour un seul homme, c’est as­sez pour faire un Juste. Ce té­moi­gnage se dis­tingue par son ton, sa sim­pli­ci­té, ce re­gard d’un gosse qui ne com­prend pas pour­quoi il ne peut plus mon­ter à l’avant des tram­ways. De­ve­nu adulte, il se fe­ra la même re­marque aux Etats-Unis lors­qu’on lui ex­pli­que­ra que l’ar­rière d’un bus est ré­ser­vé aux Noirs…

Leib Le­j­zon – il amé­ri­ca­ni­se­ra son nom – est le cin­quième en­fant d’une fa­mille ou­vrière po­lo­naise. Quand dé­butent les per­sé­cu­tions na­zies contre les juifs, il a 10 ans. Il dé­couvre la vio­lence quo­ti­dienne, la faim, la peur. Des sol­dats al­le­mands rouent son père de coups de­vant lui. Deux de ses frères tentent de s’en­fuir et sont tués. Les Le­j­zon, comme des mil­liers d’autres, sont en­fer­més dans le ghet­to de Cra­co­vie. Pour leur épar­gner Au­sch­witz, Os­kar Schind­ler dé­cide d’em­bau­cher des juifs dans son en­tre­prise d’émaillage, dont le père, la mère et un frère de Leon. Em­pri­son­né dans le camp de Plas­zow où sé­vit Amon Göth, sur­nom­mé « le bou­cher de Hit­ler », le ga­min ne fi­gure pas sur la liste, mais réus­sit à convaincre le res­pon­sable du trans­fert des pri­son­niers vers l’usine que son nom a été bar­ré par er­reur. Schind­ler l’em­bauche. Dans l’ate­lier, il est si pe­tit qu’il doit grim­per sur des caisses en bois pour at­teindre les ma­chines…

Ce livre dé­crit au­tant qu’il in­ter­roge. Pour­quoi un na­zi a-t-il sau­vé un mil­lier de juifs? Pour­quoi les Po­lo­nais sont-ils res­tés in­dif­fé­rents à leur sort et pour­quoi a-t-on fait croire qu’on ne sa­vait rien après? La vie de Leon a chan­gé à la sor­tie du film de Ste­ven Spiel­berg en 1993. La Po­logne aus­si semble avoir re­dé­cou­vert ce dou­lou­reux pas­sé. L’usine Schind­ler, jus­qu’alors dé­lais­sée, dans un quar­tier ex­cen­tré, est de­ve­nue un musée à Cra­co­vie. C’est au­jourd’hui l’un des plus vi­si­tés de la ville. Grâce à Hol­ly­wood, les Po­lo­nais ont fi­ni par re­gar­der leur his­toire tout comme Leon a fi­ni par écrire la sienne. Il est mort en jan­vier 2013, à 83 ans, juste après avoir re­mis le ma­nus­crit à son édi­teur amé­ri­cain.

« La Liste de Schind­ler », avec Liam Nee­son

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