Jé­sus, es-tu là ?

L'Obs - - Livres - Da­vid Caviglioli Claire Jul­liard

En 1853, pen­dant que Ner­val ba­lade son ho­mard à Pa­ris, Vic­tor Hu­go re­çoit So­crate, Moïse, Ma­ho­met, Alexandre le Grand et Ga­li­lée au­tour de sa table tour­nante de Jer­sey. Dans la pre­mière édi­tion com­plète du « Livre des Tables », bour­rée d’in­édits (Fo­lio, 8,40 eu­ros, édi­tion de Pa­trice Boivin), on ap­prend qu’en fé­vrier 1855 Jé­sus en per­sonne a char­gé Hu­go de fon­der une re­li­gion: un néo­chris­tia­nisme, un so­cia­lisme de la ré­in­car­na­tion, ou­vert à l’ani­mal, la plante et le mi­né­ral. Hu­go, « frère de la pierre [et] cou­sin du chien », in­vente la gauche ani­miste. Mais pour­quoi n’en a-t-il pi­pé mot? C’est qu’on le lui a in­ter­dit. « Si­lence bouches pro­fanes, s’écrie l’Ombre du Sé­pulcre, ne­mon­trez ànul mor­tel ces pages flam­boyantes! Le­mo­mentn’est­pas­ve­nu. » Hu­go, convain­cu que son re­cueil se­ra « une desBibles de l’ave­nir », craint « un im­mense éclat de rire », le monde mo­derne ai­mant mieux construire des asiles que des églises. Du coup, les pro­cès-ver­baux de ces soi­rées d’outre-tombe ont eu un par­cours mys­té­rieux. Deux ca­hiers sont ven­dus ano­ny­me­ment à la Bi­blio­thèque na­tio­nale dans un se­cret ab­so­lu, en 1962 puis en 1972. Cer­tains manquent en­core. Ce qui est trou­blant, c’est ce con­seil de la Mort à Hu­go: « Eche­lon­ne­dans­ton­tes­ta­ment te­soeuvres post­humes de dix ans en dix ans. […] Tu di­ras en­mou­rant […] vous me ré­veille­rez en1960, vousme ré­veille­rez en 1980, vousme ré­veille­rez en l’an 2000. » Peut-être y a-t-il quelque part un prêtre hu­go­lien, qui dis­tille les textes saints de sa re­li­gion si­len­cieuse, gui­dé par le tes­tament d’un fou. L’amour est éter­nel tant qu’il dure, par Franz-Oli­vier Gies­bert, Flam­ma­rion, 360 p., 20 eu­ros.

Parce que les amours changent de cou­leur, de force, de to­na­li­té, Franz- Oli­vier Gies­bert dé­ploie dans son nou­veau ro­man toute la gamme des si­tua­tions sen­ti­men­tales, du coup de foudre à la ven­geance, de la fé­li­ci­té conju­gale à la rup­ture. Une ri­bam­belle de per­son­nages se croisent et s’unissent et se sé­parent avant de lais­ser place à d’autres, comme dans « la Ronde » de Sch­nitz­ler. Des in­di­vi­dus se jurent de s’ai­mer tou­jours, mais l’amour éter­nel, c’est long, sur­tout vers la fin. D’où ce titre, « L’amour est éter­nel tant qu’il dure », une ci­ta­tion em­prun­tée au mé­lan­co­lique Hen­ri de Ré­gnier. Le poète sa­vait de quoi il par­lait, lui dont la femme eut un en­fant de son ami Pierre Louÿs. Sa maxime a ins­pi­ré à l’au­teur un livre en­dia­blé, à la fois joyeux et pes­si­miste.

La fa­ran­dole amou­reuse de FOG se danse tout au­tour du monde. Elle com­mence à Tombouctou au Ma­li. Ma­ma-Nioc gave Ami­na, sa fillette de 12ans afin de pou­voir la ma­rier. Puis on pré­sente à Ami­na son époux, l’imam de Goun­dam, un homme de près de 60ans, dé­jà pour­vu de nom­breuses femmes et en­fants. Mais au mo­ment où elle com­mence à l’ai­mer, l’imam est abattu par un com­man­do dji­ha­diste. Six ans après la tra­gé­die, Ami­na vit à As­sise. Elle y fait des études et tra­vaille à un « Dic­tion­naire des fat­was les plus ri­di­cules ». Al­ber­to, un in­tel­lec­tuel de gauche, tombe fol­le­ment amou­reux d’elle. Il dit res­sen­tir à ses cô­tés la « joie par­faite » de saint Fran­çois. Hé­las, alors que les noces sont en vue, Ami­na dé­couvre qu’Al­ber­to est dé­jà ma­rié. La jeune femme dé­chante mais re­bon­dit. Elle part pour Pa­ris où elle est em­bau­chée dans un res­tau­rant à la mode. Elle fait alors la connais­sance de Marc Pi­geon, Nar­cisse bla­sé. Qui à son tour ren­contre Ma­ria. On ou­blie Ami­na, on la re­trou­ve­ra à la fin du ro­man. Tant mieux car on s’y est at­ta­ché.

Dé­filent dans cette suite d’his­toires des gens de toutes sortes. Il en est de tou­chants comme Ar­chi­bald, le vieillard à la re­cherche de ses amours mortes, de pa­thé­tiques comme Vir­gi­nia la femme aban­don­née et abu­sée, de ré­pu­gnants comme Wal­de­mar, le gar­çon vi­cieux qui profite de la pas­sion que lui voue In­grid, la femme de son père, pour la dro­guer, l’hu­mi­lier et l’ini­tier à la zoo­phi­lie. Il y a souvent des fi­gures de per­vers chez Gies­bert. Ses per­son­nages ont les pieds dans la fange et la tête tour­née vers les étoiles. Ils aiment, désaiment et conti­nuent de vivre. Un Créa­teur fa­cé­tieux et go­gue­nard, comme l’au­teur, semble contem­pler ces pé­ris­sables créa­tures sans les ju­ger.

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