La pe­tite mu­sique d’un grand ter­roir

De­puis trois gé­né­ra­tions, ce cru de Pes­sac-Léo­gnan sé­duit les ama­teurs de bor­deaux pour les­quels la fraî­cheur et l’élé­gance sont les pre­mières qua­li­tés d’un grand vin

L'Obs - - Spécial Primeurs - Par Gé­rard Mu­teaud

Le pre­mier mou­ve­ment du « Qua­tuor K 465 » de Mo­zart par le qua­tuor Ta­lich pour l’in­tel­li­gence de sa com­po­si­tion et la fa­çon dont les ins­tru­ments se mettent en place, se frôlent, se croisent et se ré­pondent dans une al­ter­nance d’émo­tions tan­tôt in­quiètes, tan­tôt guille­rettes ? A moins que ce ne soient les « Va­ria­tions Gold­berg » de Bach par Glenn Gould dans cette ma­nière de re­bon­dir, d’ex­plo­rer des ter­ri­toires in­con­nus pour mieux pro­vo­quer de nou­veaux sai­sis­se­ments ? L’avan­tage avec un verre de haut-bailly, c’est qu’il vous trans­porte là où votre coeur aime vous en­traî­ner, comme une mu­sique qui vous touche. Pre­nez le 2001. Sa vi­va­ci­té et son éclat le rendent fa­cile à boire. Au nez comme en bouche, l’élé­gance et la fi­nesse do­minent der­rière les notes de pe­tits fruits noirs et rouges, le grillé et la touche d’épices douces. Les mer­lots (35% et les ca­ber­nets (65%) sont en place et la par­ti­tion im­pec­ca­ble­ment in­ter­pré­tée : une ex­trac­tion au mil­li­mètre, un éle­vage pré­cis pour un vin en ape­san­teur. Avec haut-bailly, l’ivresse res­sen­tie n’est pas due à l’al­cool, elle est liée au simple plai­sir de boire et de se lais­ser ga­gner par d’inef­fables sen­sa­tions.

De­puis 1996, Vé­ro­nique San­ders pi­lote le do­maine ra­che­té en 1998 à sa fa­mille par un ban­quier de Buffalo. Par bon­heur, Ro­bert Wil­mers, nom­mé ban­quier de l’an­née en 2011, ne vibre pas au seul son de la cloche qui si­gnale l’ou­ver­ture et la fer­me­ture des mar­chés à Wall Street. Chaque se­maine, voire chaque jour du­rant les ven­danges et les pri­meurs, il s’en­quiert par té­lé­phone au­près de Vé­ro­nique de la marche du do­maine. Homme de culture, il a vite com­pris la spé­ci­fi­ci­té du cru et l’in­té­rêt pour lui de confir­mer la pe­tite-fille de Jean San­ders à la tête du do­maine pour le main­te­nir à son meilleur ni­veau. Et de conti­nuer à le faire pro­gres­ser sans ja­mais pour au­tant suc­com­ber à la ten- dance des vins au style in­ter­na­tio­nal ou­tra­geu­se­ment ma­quillé de bois neuf en vogue du­rant les an­nées 1990-2000. Le haut-bailly qui sort au­jourd’hui des chais plai­rait à Jean San­ders. Au­cun re­nie­ment, au­cune mode ne semble avoir eu prise sur lui si ce n’est les in­flexions des pro­grès ac­com­plis dans la conduite du vi­gnoble, la pré­ci­sion des tailles et la jus­tesse des vi­ni­fi­ca­tions. « Au­jourd’hui, ex­plique Ga­briel Via­lard, le res­pon­sable tech­nique du do­maine, les­vins­pa­rais­sent­plus­ju­teux, plu­sin­ten­se­sa­lors­qu’ona­le­vé­le­pied­sur les ex­trac­tions. Mais on a aug­men­té la qua­li­tédes rai­sins ré­col­tés. »

Rien d’ar­ro­gant à Haut-Bailly, ni dans les chais, ni dans le « châ­teau », im­po­sante mai­son de maître, car­rée, en­tiè­re­ment ré­no­vée par le nou­veau pro­prié­taire. Le vi­gnoble d’une tren­taine d’hec­tares – sa sur­face n’a pas bou­gé au cours des siècles – se trouve re­mar­qua­ble­ment si­tué sur une croupe de graves plan­tée à 10 000 pieds/ha dont un quart est âgé de plus de 80 ans. Il y a un style Haut-Bailly, fait de flui­di­té

en­tiè­re­ment ré­no­vé

et de pré­ci­sion aro­ma­tique. Une bou­teille de 1945 dé­gus­tée il y a onze ans dans la cave de Vi­nis Il­lus­tri­bus de Lio­nel Mi­che­lin (48, rue de la Mon­ta­gneSainte-Ge­ne­viève, Pa­ris 5e), pas­sion­né de vieux mil­lé­simes, en pré­sence de Vé­ro­nique San­ders, est en­core pré­sente à mon es­prit : un vin à la tex­ture et à l’am­pleur in­tactes, vo­lup­tueux et dé­li­cat, avec un cô­té fu­mé, ré­glis­sé et une pointe men­tho­lée lui confé­rant une fraî­cheur in­soup­çon­née. Même émo­tion avec un ma­gnum de 1964 au nez fu­mé et au par­fum d’épices douces à la bouche à la fois ample et soyeuse. Le 2013, mil­lé­sime in­croya­ble­ment dif­fi­cile, ap­porte la preuve de la cons­tance de Haut-Bailly. Ch. Haut-Bailly 2011 : un vin ci­se­lé, bien dans le style de la mai­son. Ce n’est pas un monstre de puis­sance, il se boi­ra bien avant le somp­tueux 2010, mais la struc­ture est là et sa dou­ceur fraîche est un bon­heur pour les pa­pilles. Prix: 75€ (en­vi­ron). Le 2012 offre un peu plus de char­nu avec tou­jours une trame ta­nique in­tense et dé­li­cate. Ch. Haut-Bailly 2008 : mil­lé­sime sau­vé par l’été in­dien. Souple, soyeux, frais dans ses arômes, plein d’éclat et de dou­ceur. Ch. Haut-Bailly 2005 : puis­sant et sé­veux mais dans un équi­libre par­fait. En­core jeune et fou­gueux. A at­tendre en­core quelques an­nées. La Parde Haut-Bailly 2010: le se­cond vin est un mo­dèle de gour­man­dise et d’équi­libre. On peut dé­jà s’en ré­ga­ler en at­ten­dant que le Haut-Bailly s’épa­nouisse en cave. Mais il peut très bien vieillir une dou­zaine d’an­nées. As­sem­blage ca­ber­net sau­vi­gnon (40%), mer­lot (40%) et ca­ber­net franc (20%). Prix: 25€ le 2011 et 35 € le 2010. Ch. Le Pape 2012: le pe­tit der­nier is­su d’un vi­gnoble de 7 ha (sables sur ar­gile) à do­mi­nante mer­lot (80%). Un vin gour­mand au fruit cro­quant à boire dans ses jeunes an­nées. Prix: 20 €

Le châ­teau Haut-Bailly,

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.