Valls est-il de gauche ?

L'Obs - - Sommaire - L. J.

Ré­volte fis­cale et po­pu­laire

Quelle dif­fé­rence y a-t-il entre une po­li­tique de droite et une po­li­tique de gauche? Cin­quante milliards. Ain­si peut-on ré­su­mer la po­lé­mique qui s’est ou­verte à gauche de­puis que Ma­nuel Valls a confir­mé le plan d’éco­no­mies an­non­cé par Fran­çois Hollande en dé­but d’an­née. Pour les pro­cu­reurs du Pre­mier mi­nistre, les me­sures de ri­gueur pré­vues par le gou­ver­ne­ment l’ont fait bas­cu­ler avec armes et ba­gages dans le camp du conser­va­tisme ou, au choix, du li­bé­ra­lisme. Ces sa­cri­fices qu’on de­mande aux mé­nages, aux ad­mi­nis­tra­tions pu­bliques, aux col­lec­ti­vi­tés lo­cales frappent les plus mo­destes ou bien han­di­capent l’ac­tion pu­blique. Ils tournent le dos, ajoute-t-on, à la longue tra­di­tion de relance par la consom­ma­tion et la dé­pense pu­blique qui ca­rac­té­rise les po­li­tiques éco­no­miques de gauche. In­utile de tour­ner au­tour du pot: le diag­nos­tic est juste. C’est un fait que l’aus­té­ri­té bud­gé­taire n’a rien de pro­gres­siste. Elle fait por­ter le prin­ci­pal ef­fort sur les fonc­tion­naires et les bé­né­fi­ciaires des pres­ta­tions so­ciales, elle frappe les Fran­çais les moins fa­vo­ri­sés ou, dans le cas des fonc­tion­naires, des sa­la­riés plu­tôt mal payés qui forment le socle de l’élec­to­rat de gauche. So­cia­liste, Ma­nuel Valls re­nie le so­cia­lisme clas­sique. Il fait du Blair et non du Mit­ter­rand, du Schrö­der et non du Mé­len­chon. Mais qu’est-ce qu’une po­li­tique de gau­che­dans les cir­cons­tances pré­sentes? C’est là que les choses se com­pliquent. On pour­rait dé­ci­der, par sou­ci d’éga­li­té, de faire por­ter l’ef­fort sur les seules classes su­pé­rieures et sur les en­tre­prises. La vraie gauche au­rait don­né son im­pri­ma­tur. L’en­nui, c’est que cette voie a dé­jà été em­prun­tée de­puis l’élec­tion de Fran­çois Hollande. Les pré­lè­ve­ments ont été por­tés à un ni­veau in­édit; les taux d’im­po­si­tion des Fran­çais les plus fa­vo­ri­sés sont par­mi les plus éle­vés du monde; les marges de beau­coup d’en­tre­prises sont in­suf­fi­santes. Peut-on al­ler au-de­là? C’est dou­teux. Dé­jà beau­coup de contri­buables for­tu­nés vont cher­cher re­fuge à l’étran­ger. L’en­quête de Caroline Mi­chel dans ce nu­mé­ro de « l’Obs » (voir p. 52) nous ap­prend que les trans­ferts de sièges so­ciaux de grandes en­tre­prises à l’étran­ger ont at­teint la cote d’alerte. L’af­faire des bon­nets rouges a en­fin mon­tré qu’on as­sis­tait en France à un dé­but de ré­volte fis­cale et po­pu­laire, dan­ger ma­jeur pour tout gou­ver­ne­ment. On ac­croît les im­pôts, mais la masse im­po­sable di­mi­nue: les re­cettes stag­nent, les dé­fi­cits per­durent. Trop d’im­pôt tue l’im­pôt. Ce qui est de gauche en ap­pa­rence se re­tourne contre la gauche. L’autre so­lu­tion consiste à re­pous­ser à plus tard les sa­cri­fices en ac­cep­tant de voir les dé­fi­cits per­du­rer et la dette aug­men­ter (en France, elle at­tein­drait alors

Il arrive tou­jours un mo­ment où une dette se paie. A la fin des fins, il faut rem­bour­ser ce qu’on a em­prun­té. Cette réa­li­té n’est ni de droite ni de gauche. Elle est.

plus de 100% de la pro­duc­tion). Est-ce pos­sible? On di­ra que le dé­fi­cit exerce un ef­fet bé­né­fique sur l’ac­ti­vi­té et qu’une meilleure crois­sance aug­men­te­ra les ren­trées fis­cales, ce qui ré­dui­ra les dé­fi­cits. Le rai­son­ne­ment a été te­nu souvent en France, par­fois avec suc­cès. Mais cette arme s’est émous­sée. La France ac­cepte de­puis des an­nées un dé­fi­cit de plus de 4% du PIB; elle a fait pas­ser sa dette pu­blique de 60% à plus de 90%. Pour­tant sa crois­sance est res­tée atone, et elle par­vient tout juste en 2014 à pro­duire ce qu’elle pro­dui­sait en 2008. Du coup, le chô­mage n’a ces­sé d’aug­men­ter. Une va­riante du même scé­na­rio consis­te­rait à sor­tir de l’eu­ro et à dé­va­luer la mon­naie pour re­ga­gner des parts de mar­ché à l’ex­por­ta­tion. Mais outre qu’elle por­te­rait un coup ter­rible au pro­jet eu­ro­péen, cette dé­ci­sion dra­ma­tique ne dis­pen­se­rait en au­cune ma­nière la France de ré­équi­li­brer ses comptes. Ren­du à ses seules forces, le pays se­rait d’au­tant plus te­nu de re­cou­vrer sa sou­ve­rai­ne­té fi­nan­cière, c’est-à-dire de ré­duire ses dé­penses pu­bliques pour li­mi­ter ses em­prunts à l’étran­ger. Il arrive tou­jours un mo­ment où une dette se paie. A moins de faire ban­que­route, ce qui n’est pas ar­ri­vé de­puis le Di­rec­toire, la France doit ho­no­rer ses en­ga­ge­ments. Il eût mieux va­lu le faire en pé­riode de crois­sance? Certes. Mais les gou­ver­ne­ments pré­cé­dents ne l’ont pas vou­lu, pré­fé­rant pas­ser le mis­ti­gri à leurs suc­ces­seurs. Les choses étant ce qu’elles sont, il faut donc, à la fin des fins, rem­bour­ser ce qu’on a em­prun­té. Cette réa­li­té n’est ni de droite ni de gauche. Elle est.

Re­gar­der le vaste monde

Les exemples étran­gers sont en­core plus éclai­rants. Les pays qui ont au­jourd’hui les meilleurs ré­sul­tats so­ciaux, me­su­rés par le taux de chô­mage et le pou­voir d’achat, sont ceux qui ont pro­cé­dé le plus tôt à des ré­formes si­mi­laires à celles que pro­jette Ma­nuel Valls: les pays scan­di­naves, l’Al­le­magne ou le Canada. Avec des re­cettes de droite (aux yeux des Fran­çais), ils ar­rivent à des ré­sul­tats de gauche. On fus­tige vo­lon­tiers le « mo­dèle al­le­mand ». Mais le gou­ver­ne­ment fran­çais qui au­rait ob­te­nu un taux de chô­mage de 5% avec un équi­libre bud­gé­taire et un ex­cé­dent de la ba­lance com­mer­ciale se­rait te­nu en France pour une équipe de ma­gi­ciens. On peut com­prendre les dé­pu­tés so­cia­listes: ils doivent dé­fendre une po­li­tique qui frappe en prio­ri­té leurs élec­teurs les plus fi­dèles. Ma­nuel Valls ne leur de­mande pas de la so­li­da­ri­té, mais de l’hé­roïsme. Alors ils pro­testent. A moins qu’ils ne consentent à le­ver les yeux au-de­là de leur cir­cons­crip­tion pour je­ter un oeil sur le vaste monde…

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