Re­tour vers le fu­tur

Il a été pu­ceau, Pas­cal Bru­tal, beau gosse. Au­jourd’hui, il em­barque pour un voyage dans sa jeu­nesse, près de Homs. Une BD au­to­bio­gra­phique, en écho à la guerre qui dé­vaste la Sy­rie

L'Obs - - L’Homme De La Semaine - Par Ma­rie Gui­choux Pho­to de William beau­car­det

On ne van­te­ra ja­mais as­sez les mé­rites des res­tosU. C’est en ef­fet dans le self es­tu­dian­tin de la Sor­bonne que Clé­men­tine, ve­nue de Bre­tagne, et Ab­del­Ra­zak, Sy­rien de la ré­gion de Homs, se sont ren­con­trés. Plateau contre plateau. Ain­si est né Riad Sat­touf, au­jourd’hui au­teur­des­si­na­teur de BD, l’un des plus brillants de sa gé­né­ra­tion, et réa­li­sa­teur re­mar­qué des « Beaux Gosses » et de « Ja­cky au royaume des filles ». « EnSy­rie, dit-il, j’étai­sun Fran­çais. Et en France, j’étais un Arabe avec un nom bi­zarre. » Vite ho­mo­lo­gué comme « sa­touffe » au sein de son ly­cée ren­nais. Il faut di­re­qu’à l’époque, cô­té coif­fure, il y avait ma­tière à jeux de mots. Ses che­veux, qu’il lais­sait pous­ser, ne re­tom­baient ja­mais. « Tout le temps où j’ai vé­cu à TerMaa­leh, de l’âge de 4 ans jus­qu’à l’ado­les­cence, j’ai été un en­fant blond pla­tine avec des che­veux raides. Enar­ri­vant ici, je suis­de­ve­nu­bru­net fri­sé. »

Lâ­chant la gui­tare élec­trique dont il pince les cordes de­puis qu’on est en­tré dans son ate­lier, rue d’Avron à Pa­ris ( « Je ne fume plus, et les clopes élec­tro­niques, ça fait truc de jun­kie » ), il sort deux pièces à convic­tion : une fiche sco­laire avec la pho­to d’iden­ti­té d’un ado ti­mide et, sur son por­table, un cli­ché plus an­cien. On y voit une vieille femme en hid­jab et deux hommes, l’un en dis­h­da­sha, l’autre vêtu à l’oc­ci­den­tale, pre­nant la pose au­tour d’un en­fant blond. « J’ai tou­jours pen­sé que­ma grand-mère, mon oncle, mon père, les­membres de­ma fa­mille étaient des per­son­nages de fic­tion. » Ran­gés au fond de sa mé­moire jus­qu’au « prin­temps arabe ». Bas­tion du sou­lè­ve­ment contre le ré­gime de Ba­char al-As­sad, Homs de­vient une ville mar­tyre. La guerre gronde à Ter Maa­leh, le vil­lage des Sat­touf.

Le mo­ment était ve­nu pour Riad de ra­con­ter son his­toire. Celle d’un en­fant blond, gran­di dans la Li­bye de

Kadha­fi, puis au pays de Ha­fez al-As­sad, où il dé­couvre sa fa­mille, sun­nite, pauvre, vi­vant sous l’em­prise de la mi­no­ri­té alaouite. Celle de son père aus­si, doc­to­rant ve­nu en­sei­gner aux siens, qui croyait en l’idéal pan­arabe, so­cia­liste et laïque. Qui avait foi en « l’Arabe du fu­tur », titre de ce ré­cit dont le pre­mier volume sort au­jourd’hui. « Edu­qué, ap­pa­rem­ment li­bé­ré du re­li­gieux, mon père étai­tob­sé­dé­par lep­ro­grès, mais il es­sayaitd’al­lier çaà­la tra­di­tion. Une­part­de­lui-mê­me­croyai­taux­for­ces­du­mal,

àla­ma­gie. » Les sou­ve­nirs de Riad Sat­touf ont la pré­ci­sion du trait de son des­sin, le ton est faus­se­ment en­fan­tin, la vio­lence sous-ja­cente, l’hu­mour sal­va­teur. Des­sine-moi quelque chose, de­mande l’en­fant. Dans ce pays où rien ne roule, Ab­del-Ra­zak es­quisse la Mer­cedes de ses rêves avec des roues… rec­tan­gu­laires. Riad, lui, ap­prend ses pre­miers mots. « Ya­hou­di ! » crient les gosses du vil­lage à ses trousses – « Juif ! », for­cé­ment, puis­qu’il ne leur res­semble pas. Ses cou­sins se chargent de lui en­sei­gner les in­sultes sy­riennes de base. Sa grand-mère, sil­houette noire, lèche les yeux des pe­tits pour les net­toyer des pous­sières. Sa mère dé­couvre la beau­té des pay­sages et la lai­deur des rues, jon­chées de dé­tri­tus. Son père, le seul homme du vil­lage à ne pas por­ter la mous­tache, croit en sa mis­sion.

Tintin

Un jour, il n’y a plus cru, l’Arabe du fu­turn’avait-il au­cun fu­tur? Ou peut-être était-ce autre chose? « Je­ne­vais­pas vous ré­pondre. C’est comme si je vous­di­sai­sau­dé­but­du film­queDarkVa­do­ré­tai­ten­fait­le­pè­re­deLuke ! Je­ra­con­te­rai la suite dans les pro­chains vo­lumes. » Un ac­cord pin­cé sur sa Jack­son (en fait, il a six gui­tares dif­fé­rentes, est dingue de me­tal – « C’es­tun­peu­com­me­la­ban­de­des­si­née, c’es­tun­peu­pleà­part » ), Riad Sat­touf s’amuse: « Le sus­pen­seest in­to­lé­rable… » Mi­miques d’acteur de sé­rie, il se met à par­ler en an­glais. Fa­cé­tieux et inébranlable. Le vo­lume1 s’ar­rête à la veille de son en­trée à l’école. On ne sau­ra pas (pas tout de suite) pour­quoi les Sat­touf ont, un jour, re­pris l’avion pour la France, pour­quoi ils ont di­vor­cé, pour­quoi Riad et son père ne se par­laient plus de­puis des an­nées. On ne sau­ra pas non plus si l’au­teur de BD a trou­vé simple ou dou­lou­reux de faire re­vivre sous son crayon nu­mé­rique la fi­gure d’Ab­del-Ra­zak, mort voi­là cinq ans. Si lui vi­vant, il au­rait pu…

Avant de sor­tir ce pre­mier opus, Riad a at­ten­du que le reste de sa fa­mille ait pu ga­gner Pa­ris. « Cô­té­sy­rien, c’était simple : un billet glis­sé dans une poche. Dans un Etat en guerre, cha­cu­nes­saie­de­se­sau­ver­par­lui-même. C’est­cô­té fran­çais que j’ai ga­lé­ré sur les au­to­ri­sa­tions. J’ai eu tel­le­ment de dif­fi­cul­tés… » Ça aus­si, il le ra­con­te­ra. N’a pas en­core idée du nombre de tomes qu’il lui fau­dra. « C’est une oeuvre fon­da­trice pour lui », es­time son ami Emile Bra­vo. Au­teur de BD jeu­nesse, ce der­nier l’a en­cou­ra­gé à ses dé­buts à ne pas se conten­ter d’être un des­si­na­teur : « J’avais­le­sen­ti­ment­qu’ilé­tai­tun­gran­dau­teur­dansl’âme, du fait de sa culture. Il en amarre du ton consen­suel visà‑vis­du­mon­dea­rabe, nour­rid’un­com­plexe­co­lo­nia­liste. »

« LaBDest­ma­lan­gue­ma­ter­nelle », dit Riad, évo­quant les al­bums de Tintin que sa mère lui don­nait à lire. Avec

les casques de pi­lote de Mig-25 qu’il a chi­nés, il mar­che­rait presque sur la Lune. Du plus loin qu’il se sou­vienne, il des­sine. Ra­conte en riant les affres de « Ma cir­con­ci­sion », fait un sort à l’ado­les­cence avec « Ma­nuel du pu­ceau ». « Pe­tit, j’étais un elfe aux yeux de mes pa­rents, je suis sou­dain de­ve­nu un troll. » Bou­ton­neux, in­hi­bé… Passant du sta­tut de centre du monde à ce­lui d’ « in­vi­sible ». Un jour, rue du Temple, il suit une fille aux che­veux longs et aux jambes élan­cées. « Je vois le re­gard des hommes

qu’elle croise. » Il mime : yeux fur­tifs, re­gards lourds, bouches béates, sou­rires li­bi­di­neux… « Je crois que la fa­çon dont vous êtes re­gar­dé condi­tionne la fa­çon dont vous re­gar­dez le monde. » Tout à sa co­lère de jeune dé­pu­ce­lé, il s’in­té­resse à celle des autres. Ce se­ra « la Vie se­crète des

J’ai la chance de ne ja­mais avoir été croyant.

jeunes », chaque se­maine dans « Char­lie Heb­do », scènes de la vie quo­ti­dienne dans le mé­tro, la rue, les ca­fés. Une chro­nique so­ciale ta­len­tueuse. Les Noirs, les Arabes, les Blancs tombent dans ses fi­lets. Sans ju­ge­ment, sans ta­bou. « A moi­tié arabe, il peut par­ler de toutes les ori­gines sans être ac­cu­sé de ra­cisme », dit Emile Bra­vo.

Riad « pré­tend qu’il ne sait plus par­ler arabe », ra­conte Ma­thieu Sa­pin (chro­ni­queur de la « Cam­pagne pré­si­den­tielle »), son com­pa­gnon de l’ate­lier rue d’Avron avec Ch­ris­tophe Blain (au­teur de la BD « Quai d’Or­say »).

« Je ne me sens pas ap­par­te­nir à un peuple quel­conque », confirme Riad Sat­touf, qui, dans un ul­time ulu­le­ment de gui­tare, re­tient cette sen­tence de Sal­man Ru­sh­die :

« Un homme n’a pas de ra­cines, il a des pieds. »

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