Ukraine : les dam­nés de Do­netsk

Me­naces, agres­sions, en­lè­ve­ments… Dans le fief des sé­pa­ra­tistes pro­russes, les par­ti­sans de l’uni­té na­tio­nale ukrai­nienne vivent un cau­che­mar. Et leur ave­nir se ré­duit à une ques­tion : se sou­mettre ou par­tir ?

L'Obs - - Sommaire - De notre en­voyée spé­ciale Na­ta­cha Tatu

Dans le fief des sé­pa­ra­tistes pro­russes, les par­ti­sans de l’uni­té na­tio­nale ukrai­nienne vivent un cau­che­mar

Dans ce pe­tit parc en­core dé­sert du centre de Do­netsk, Ju­lia Ma­jae­va sort fur­ti­ve­ment un dra­peau ukrai­nien de son sac, le met sur ses épaules le temps d’une pho­to puis le range, sou­dain an­gois­sée. Elle a vu un type lui adres­ser un geste me­na­çant en sai­sis­sant son té­lé­phone : « On­peut te tuer­pour ça. » Cette ju­riste de 21 ans n’a rien d’une mi­li­tante en­ra­gée. Elle dit juste qu’elle est née dans une Ukraine in­dé­pen­dante, où « on a tou­jours

pu s’ex­pri­mer li­bre­ment » et qu’elle veut que ça dure. Et la voi­là trai­tée de fas­ciste jusque dans sa propre fa­mille. Sa mère qui sou­tient le mou­ve­ment sé­pa­ra­tiste a re­fu­sé de lui par­ler du­rant un mois… Il en faut du cou­rage au­jourd’hui pour as­su­mer des convic­tions pro-ukrai­niennes dans ce Don­bass qui bas­cule chaque jour un peu plus du cô­té de Mos­cou. Le ré­fé­ren­dum a été rem­por­té à une large ma­jo­ri­té par les sé­pa­ra­tistes, mais le taux de par­ti­ci­pa­tion, faute de listes élec­to­rales à jour, est im­pos­sible à vé­ri­fier. Quant aux par­ti­sans d’une Ukraine unie, comme Ju­lia, ils ont re­fu­sé de par­ti­ci­per… Seule cer­ti­tude : ils sont beau­coup plus nom­breux qu’en Cri­mée. Et ils ont peur.

Dans le sa­lon de beau­té que Vi­ta­li Bou­kh­ti­rev di­rige avec sa femme, Ni­na, les langues se dé­lient. « 80% de nos clients­son­top­po­sésàl’in­dé­pen­dan­ce­du Don­bass. Mais on voit bien qu’ils ont peu­ret­veu­lent­sa­voirà­quiil­son­taf­faire avant­de­par­ler. » Comme les Ta­tars en Cri­mée dé­sor­mais sou­mis à toutes les pres­sions, beau­coup songent dé­sor­mais à quit­ter la ré­gion. Di­ma, 23 ans, qui a fait un temps par­tie d’un groupe pro-Maï­dan sur Fa­ce­book, re­çoit ré­gu­liè­re­ment des me­naces sur sa boîte aux lettres électronique : « Toi aus­si, on va

te sai­gner » , ou en­core : « On­vous tue­ra tous. » Rares sont ceux qui se risquent à par­ler ukrai­nien dans les lieux pu­blics. Por­ter ne se­rait-ce qu’un pin’s aux couleurs du pays est une pro­vo­ca­tion. Le ru­ban de Saint-Georges orange et noir, sym­bole de ral­lie­ment des pro­russes, est de­ve­nu un must dans les ma­nifs ou les lieux pu­blics pour ne pas être in­quié­té.

Dans les im­meubles, sur les lieux de travail, la pres­sion est per­ma­nente. Dmi­tro, étu­diant à Kiev, a par­ti­ci­pé aux évé­ne­ments de Maï­dan. Dans le

quar­tier ex­cen­tré de Do­netsk où ha­bi­tents es pa­rents, la nou­velles’ es tpro­pa­gée tel un poi­son. De­puis, ces an­ciens ou­vriers re­trai­tés àla­soixan­taine tran­quille sont de­ve­nus les pa­rias de leur immeuble : « Les voi­sins ne leur disent plus bon­jour. Les conver­sa­tions s’ar­rê­ten tsur le ur pas­sage. On par le dans­leur dos, on­les­traite de “fas­cistes”, c’est­fou », sou­pire leur fils aî­né, Sa­cha. Re­cru­té, dé­but avril, par l’équipe du can­di­dat Pe­tro Po­ro­chen­ko pour par­ti­ci­per ici à l’or­ga­ni­sa­tion de l’élec­tion pré­si­den­tiel le du 25 mai­pro­chain, ce­tech­ni­cien au­chô­mage a je­té l’éponge après avoir été phy­si que ment­me­na­cé. Un de ses col­lègues a dis­pa­ru. Son em­ployeur

lui a conseillé de prendre une bombe

la­cry­mo­gène. « Comme si ça pou­vait suf­fire face àunAK-47! De toute fa­çon, je ne trou­vais per­sonne prêt à te­nir ces bu­reaux de vote. Trop dan­ge­reux, ex­plique-t-il, convain­cu que ces élec­tions, pré­vues le 25 mai, n’au­ront pas lieu. Ils ne le per­met­tront pas. Au­jourd’hui, il faut qu’on se sou­mette ou qu’on­parte. »

Na­tal­ca, 35 ans, qui tra­vaille « pour

l’ad­mi­nis­tra­tion », re­gret te amè­re­ment d’avoir naï­ve­ment fait connaître son point de vue : « Au­dé­but de l’an­née, ça ne­por­ta it pasà con­sé­quence. On­se­dis­pu­tait, mais rien de grave. » Quel­que­fois­même, il le urar­ri­vait de ma­ni­fes­ter côte à côte, cha­cun sous son dra­peau. Im­pen­sa bleau jourd’hui. Alors Na­tal­ca s’in­quiète, n’al­lume plus la lu­mière qu’une fois les ri­deaux de son­mo des te appartement ti­rés, tan­dis que son­ma­ri, Ser­gueï, monte le son de la té­lé­vi­sion pour em­pê­cher que les voi­sins en­tendent… Le ban­dit is me­quis’ est ré­pan­du le sa­la rmeau­moin sa utant que d’éven­tuel les ré­tor­sions idéo­lo­giques. « Les sé­pa­ra­tistes ont sur­ar­mé des groupes de voyous qui se croient tout per­mis. Ils at­taquent des conces­sion­naires, des banques, ra­ckettent en­tre­pre­neurs et com­mer­çants som­més de ver­ser leur par­ti­ci­pa­tion, de 70 à 100 eu­ros, à “la cause”. » Et ilsne peuvent comp­ter sur

per­sonne pour les dé­fendre ou sim­ple­ment ap­pli­quer la loi : voi­là long­temps que, à Do­netsk, la plu­part des po­li­ciers, qui es­pèrent voir ali­gner leur sa­laire sur ce­lui des Russes, ont choi­si leur camp, ar­bo­rant le ru­ban de Saint- Georges pen­dant leurs heures de ser­vice. Pour les mi­li­tants, les jour­na­listes ou en­core les ac­ti­vistes po­li­tiques, la pres­sion est de­ve­nue in­te­nable. De­puis la tra­gé­die d’Odessa, qui a coû­té le 2mai la vie à plus de qua­rante ci­vils pro­russes, qui s’étaient ré­fu­giés dans la Mai­son des Syn­di­cats in­cen­diée par des pro-ukrai­niens, les ap­pels à la ven­geance se mul­ti­plient. Les pho­tos, les noms et les co­or­don­nées d’ac­ti­vistes de Kiev ou de la ré­gion, pré­su­més res­pon­sables, ont été ba­lan­cés sur les ré­seaux so­ciaux.

Sur les fo­rums an­ti-Maï­dan, des vi­sages de mi­li­tants tu­mé­fiés sont ex­hi­bés « pour l’exemple » : « Voi­là ce qui

at­tend no sen­ne­mis. » De l’in­ti­mi­da­tion au meurtre, le pas est fran­chi. Le 23avril, le corps tor­tu­ré du dé­pu­té d’op­po­si­tion Vla­di­mir Ri­bak, qui avait ten­té d’ar­ra­cher un dra­peau in­dé­pen­dan­tiste, a été re­trou­vé dans une ri­vière avec ce­lui de Yu­ri Pro­pav­ko, un étu­diant pro-Maï­dan. Le 6mai, à 23heures, la dat­cha du ré­dac­teur en chef du site d’op­po­si­tion Os­tro, Ser­gueï Gar­mach, était ba­layée de ra­fales de ka­lach­ni­kov. Il s’y trou­vait avec l’ac­ti­viste pro-ukrai­nien Igor Fit­sov, co­or­di­na­teur des forces pa­trio­tiques du Don­bass et quelques amis. De­puis plu­sieurs jours, Igor Fit­sov, qui se sa­vait menacé, ne se dé­pla­çait plus sans une arme dis­si­mu­lée dans un sac de sport. Ils ont ri­pos­té. Les agres­seurs se sont en­fuis. « Sans­ça,

nous se­rions­morts » , ex­plique Ser­gueï Gar­mach, qui s’est, comme d’autres, ré­fu­gié à Kiev. Les jour­na­listes contraints à l’exil sont en ef­fet nom­breux : « Nos­pho­tos son­ta ffi­chées dans les postes de contrôle », af­firme le jour­na­liste De­nis Ka­zans­ki, éga­le­ment ré­dac­teur à Os­tro. Et c’est l’in­ti­mi­da­tion per­ma­nente. Il est le seul de toute la ré­dac­tion à être en­core dans la ré­gion. Toutes les chaînes d’in­fo prou­krai­niennes ont éva­cué leurs équipes. A To­rez, la ville nom­mée en hom­mage à l’an­cien di­ri­geant com­mu­niste fran­çais, deux ré­dac­tions ont été at­ta­quées à coups de cock­tails Mo­lo­tov et sac­ca­gées.

De­puis un mois, les dis­pa­ri­tions d’ac­ti­vistes se sont mul­ti­pliées. Of­fi­ciel­le­ment ils se­raient en per­ma­nence une bonne tren­taine dans les sous-sols de la for­te­resse de Sla­viansk. On en croise ré­gu­liè­re­ment, les mains me­not­tées dans le dos et le visage en sang, en­ca­drés par des hommes en­ca­gou­lés et ar­més jus­qu’aux dents. Les li­bé­ra­tions sont souvent le ré­sul­tat d’échanges de pri­son­niers avec le camp ad­verse, qui n’hé­site pas, en ef­fet, à uti­li­ser les mêmes mé­thodes… « Si­non, on ne les

re­ver­rait pas » , jus­ti­fie le jour­na­liste mi­li­tant Ev­gue­ni Chi­ba­lov. Le crâne cou­vert de nom­breux points de su­ture, il est l’un des nom­breux bles­sés de la ma­nif du 28avril, qui a mar­qué un point culmi­nant dans la ré­pres­sion. Sous les dra­peaux, ils étaient ve­nus nom­breux, avec des en­fants, des grands-mères pour une ma­nif pacifique. En moins de dix mi­nutes, une nuée de mi­li­tants pro­russes ar­més de battes leur sont tom­bés des­sus, à grands coups de gre­nades as­sour­dis­santes et de gaz la­cry­mo­gènes. Il n’y a eu au­cune sanc­tion. Les po­li­ciers an­ti­émeute cen­sés en­ca­drer la ma­ni­fes­ta­tion n’ont rien fait pour les dé­fendre. De­puis, toutes les ma­ni­fes­ta­tions pré­vues ont été an­nu­lées.

« Les au­to­ri­tés au­to­nomes nous ont pré­ve­nus que si elles voyaient en­core le moindre éten­dard ukrai­nien, elles se ré­ser­va i en tle­droit de­ti­rer, qu’ilyau­rait des­morts. On a pré­fé­ré tout an­nu­ler », ex­plique Dia­na qui fait par­tie d’un der­nier car­ré de ré­sis­tants s’étant pla­cé sous la pro­tec­tion de l’Eglise. Tous les soirs, à 18heures, ils sont une ving­taine à se re­trou­ver, sur un pont, en plein centre-ville, au­tour d’un pasteur, d’un pope et d’un imam pour une prière oe­cu­mé­nique, au nom de l’uni­té de l’Ukraine. Ils ne re­ven­diquent rien, ne portent pas le moindre signe dis­tinc­tif qui pour­rait pas­ser pour une pro­vo­ca­tion. Seul un mo­deste dra­peau orange et bleu, qu’ils ont réus­si à his­ser à plus de 20 mètres pour qu’il ne soit pas ar­ra­ché comme tous les pré­cé­dents, marque leur camp. Par deux fois dé­jà, leur tente a été dé­vas­tée, leur haut­par­leur bri­sé. Qu’im­porte! « On­vien­dra aus­si long­temps qu’on le pour­ra » , af­firme le phi­lo­logue Igor Koz­lovs­kii, qui co­or­donne le mou­ve­ment. Souvent des types avec des ru­bans de SaintGeorges viennent le pro­vo­quer. Ce soir­là, un homme ivre s’ap­proche, me­na­çant : « Tous ces­morts, çane vous suf­fit pas ? Vous cher­chez vrai­ment les en­nuis? » Igor se contente de sou­rire. De­main c’est sûr, ils re­vien­dront.

Un par­ti­san de Kiev bles­sé par des pro­russes lors d’une ma­ni­fes­ta­tion pour une Ukraine unie, le 28avril à Do­netsk

De­nis Ka­zans­ki, ré­dac­teur pour le site Os­tro

Ni­na et Vi­ta­li Bou­kh­ti­rev dans leur sa­lon de beau­té

Ju­lia, une mi­li­tante de 21 ans

Ev­gue­ni Chi­ba­lov, jour­na­liste ukrai­nien

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