Ni­ge­ria : Abu­ba­kar She­kau, l’as­sas­sin de Bo­ko Ha­ram

Qui est Abu­ba­kar She­kau, le chef san­gui­naire du mou­ve­ment ter­ro­riste qui a en­le­vé les ly­céennes dans le nord du Ni­ge­ria ?

L'Obs - - Sommaire - Par Jean-Bap­tiste Nau­det

Il a des al­lures de psy­cho­pathe fa­na­tique et illu­mi­né. Abu­ba­kar She­kau, le leader de Bo­ko Ha­ram, mou­ve­ment ter­ro­riste is­la­miste du Ni­ge­ria, est l’un des dji­ha­distes les plus re­cher­chés d’Afrique. Mais c’est aus­si l’un des plus secrets. Sa­vam­ment en­tre­te­nu, le mys­tère qui l’en­toure est sans doute des­ti­né à le pro­té­ger. Les Etats-Unis ont offert 7mil­lions de dol­lars pour sa cap­ture. Le se­cret a sans doute aus­si pour but d’en­tre­te­nir sa mys­tique et fu­neste lé­gende. De­puis des an­nées, plus per­sonne ne l’a vu en chair et en os, en pu­blic. Don­né plu­sieurs fois pour mort par les forces de sé­cu­ri­té ni­gé­rianes, le leader is­la­miste a tou­jours re­sur­gi triom­phant et dé­fiant les « incroyants ».

Dans la der­nière vi­déo où il ap­pa­raît, il af­firme qu’il ne li­bé­re­ra les quelque 200 ly­céennes (conver­ties à l’is­lam) qu’il a en­le­vées qu’en échange de pri­son­niers de son or­ga­ni­sa­tion. Dans sa pré­cé­dente ap­pa­ri­tion, « l’imam ca­ché » de Bo­ko Ha­ram avait menacé de « les

vendre sur le­mar­ché, au­nomd’Al­lah » . Barbe, treillis, doigt poin­té vers le ciel, Abu­ba­kar She­kau singe vi­si­ble­ment le dé­funt leader d’Al- Qai­da, Ben La­den. Peu de choses sont connues sur lui, à part son goût pro­non­cé pour le meurtre. « J’aime tuer tous ceux que Dieu me de­man­dede tuer, comme j’aime tuer les

pou­lets », a-t-il ain­si froi­de­ment dé­cla­ré dans une vi­déo en 2012.

Il se­rait né à She­kau, un vil­lage du nord du Ni­ge­ria, dans l’Etat de Yobe, près de la fron­tière du Ni­ger. Il au­rait au­jourd’hui entre 35 et 45 ans, per­sonne ne sait. Il se­rait de l’eth­nie ka­nu­ri, celle qui four­nit les plus gros ba­taillons de Bo­ko Ha­ram. Il au­rait gran­di comme un en­fant des rues, fu­mant de la ma­ri­jua­na, à Ma­fo­ni, un quar­tier pauvre de Maiduguri, la ca­pi­tale de l’Etat de Bor­no (Nord) qui al­lait de­ve­nir le QG de Bo­ko Ha­ram. Il au­rait été étu­diant en théo­lo­gie is­la­mique. Dans ses ap­pa­ri­tions vi­déo, il pose aus­si en leader spi­ri­tuel, dé­li­vrant des ser­mons à ses fi­dèles. Son sur­nom est « Da­rul Taw­hid », le spé­cia­liste du Taw­hid, dogme fon­da­men­tal de l’is­lam. Mais les spé­cia­listes qua­li­fient sa for­ma­tion is­la­mique de « ru­di­men­taire ». Et les imams du Ni­ge­ria ne re­con­naissent pas son sa­voir. Il parle haous­sa, la langue du Nord, ka­nu­ri et arabe mais pas an­glais, la langue de com­mu­ni­ca­tion of­fi­cielle au Ni­ge­ria.

C’est à Maiduguri qu’Abu­ba­kar She­kau au­rait été fas­ci­né, comme beau­coup de jeunes de son âge, par Mo­ha­mad Yu­suf, le fon­da­teur et leader de Bo­ko Ha­ram, alors une simple secte mu­sul­mane, fon­dée en 2002, qui al­lait vite bas­cu­ler dans la vio­lence. Ora­teur cha­ris­ma­tique, Yu­suf dé­nonce la cor­rup­tion qui ronge le pays le plus peu­plé d’Afrique (170mil­lions d’ha­bi­tants, 923 000 ki­lo­mètres car­rés), la pau­vre­té et l’anal­pha­bé­tisme qui ra­vagent le Nord mu­sul­man. Il prêche le re­tour à la pu­re­té, à la cha­ria, le re­nou­veau de l’is­lam des pre­miers temps. Moi­tié in­tel­lec­tuel, moi­tié gang­ster, Abu­ba­kar She­kau re­joint la secte, en de­vient le nu­mé­ro deux. En 2009, Mo­ha­mad Yu­suf est cap­tu­ré. Il meurt aux mains des forces de sé­cu­ri­té, sous la tor­ture ou d’une exé­cu­tion sommaire. Abu­ba­kar She­kau de­vient le chef des « ta­li­bans ni­gé­rians ». Certes, il n’a ni le cha­risme ni les ta­lents ora­toires de son pré­dé­ces­seur. Mais, in­flexible et in­tré­pide, il se dis­tingue par sa cruau­té et ses ta­lents d’idéo­logue. Il au­rait épou­sé une des quatre femmes de Mo­ha­mad Yu­suf après sa mort afin de pré­ser­ver l’uni­té et la pu­re­té de Bo­ko Ha­ram.

Groupe très dé­cen­tra­li­sé, uni­fié par l’idéo­lo­gie, Bo­ko Ha­ram est gou­ver­né par une chou­ra, un con­seil de cinq membres pré­si­dé par She­kau. So­li­taire, peu ba­vard, ce­lui-ci pren­drait cer­taines dé­ci­sions tout seul, di­ri­ge­rait le mou­ve­ment in­di­rec­te­ment, avec des contacts mi­ni­mum, par l’in­ter­mé­diaire de quelques lea­ders soi­gneu­se­ment choi­sis. C’est à par­tir du mo­ment où She­kau prend la tête de Bo­ko Ha­ram que le mou­ve­ment, ali­men­té par une ré­pres­sion fé­roce et aveugle, bas­cule dans l’ul­tra­vio­lence. Ces cinq der­nières an­nées, il au­rait tué plus de 3000 per­sonnes. Bo­ko Ha­ram com­mence à prendre des otages, à at­ta­quer les chré­tiens qui fuient le Nord en masse. Et Abu­ba­kar She­kau conti­nue de construire son im­pla­cable lé­gende.

Abu­ba­kar

She­kau dans la vi­déo du 12mai, sin­geant Ben La­den

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