Af­faire Snow­den : l’homme qui fait trem­bler l’Amé­rique

Glenn Green­wald, le jour­na­liste qui a ré­vé­lé les do­cu­ments d’Ed­ward Snow­den au monde, re­vient dans un livre sur le choc cau­sé par les pra­tiques du Big Bro­ther amé­ri­cain. En­tre­tien

L'Obs - - Sommaire - Par Sa­ra Da­niel

Parce qu’il ne sa­vait pas comment cryp­ter un mes­sage, le jour­na­liste Glenn Green­wald a failli pas­ser à cô­té de la fuite de do­cu­ments la plus im­por­tante de l’His­toire. Celle qui a chan­gé notre rap­port à in­ter­net et ba­layé l’illu­sion que nous pou­vions en­core dis­po­ser d’une vie pri­vée. Mais il a fi­ni par ve­nir ren­con­trer Ed­ward Snow­den à Hong­kong et l’ai­der à di­vul­guer les do­cu­ments qui mettent au jour l’in­croyable ma­chine de sur­veillance des ci­toyens du monde mise en place par les EtatsU­nis. Mais le livre de Green­wald « Nulle Part où se ca­cher » n’est pas

Ed­ward Snow­den en vi­déo­con­fé­rence au Con­seil eu­ro­péen à Stras­bourg, le 8 avril

uni­que­ment un thril­ler po­li­tique gla­çant qui dresse le ré­cit ha­le­tant du com­bat d’un pe­tit lan­ceur d’alerte contre l’agence de ren­sei­gne­ment la plus puis­sante du monde ; il pu­blie de nou­veaux do­cu­ments des dos­siers Snow­den qui ba­laient les pro­tes­ta­tions de la NSA sur le fait qu’elle se

contente de sto­cker nos don­nées sans les uti­li­ser.

Ce livre ma­jeur ana­lyse aus­si les consé­quences de cet état de sur­veillance or­wel­lien dans le­quel nous vi­vons au­jourd’hui et dont nous avons du mal à prendre la me­sure. Google, Fa­ce­book, Skype sont dé­peints comme les sup­plé­tifs aux in­ter­faces ave­nantes de nos geô­liers. Les gar­diens de cette ma­trice qui stockent nos don­nées en Utah et se branchent di­rec­te­ment sur nos or­di­na­teurs, livres ou­verts de nos vies. Green­wald nous donne aus­si des clés pour com­prendre les mo­ti­va­tions de l’em­pire, qui n’ont plus rien à voir avec la lutte ori­gi­nelle contre le ter­ro­risme. Ce livre est aus­si un ap­pel : les ci­toyens du monde épiés, es­claves do­ciles de ce nou­veau to­ta­li­ta­risme, doivent sor­tir de la lé­thar­gie de la trans­pa­rence molle des ré­seaux so­ciaux et re­prendre le contrôle de leur vie.

Le Nouvel Ob­ser­va­teur Au cours du pre­mier échange de mails que vous avez eu avec Ed­ward Snow­den, il vous a ex­pli­qué ses mo­ti­va­tions : il s’agis­sait, se­lon lui, de « sus­ci­ter un dé­bat mon­dial au­tour de la no­tion de vie pri­vée, de la li­ber­té sur in­ter­net et des dan­gers de la sur­veillance éta­tique ». Ce dé­bat a-t-il eu lieu?

Glenn Green­wald Quand Ed­ward Snow­den a dé­ci­dé de ré­vé­ler comment le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain et ses al­liés es­pion­naient les com­mu­ni­ca­tions et les ré­seaux in­ter­net du monde en­tier, or­ga­ni­sant la pre­mière fuite de do­cu­ment de l’his­toire de la NSA [l’Agence

na­tio­nale de la Sé­cu­ri­té, NDLR], il sa­vait qu’il se suicidait so­cia­le­ment. Cet homme qui avait un bon travail, une pe­tite amie, une fa­mille et une vie de rêve à Ha­waï s’ap­prê­tait alors à pas­ser le res­tant de sa vie der­rière les bar­reaux d’une pri­son amé­ri­caine. Mais il es­ti­mait que la cause qu’il dé­fen­dait était as­sez im­por­tante pour jus­ti­fier le sa­cri­fice de sa vie. De­puis, je ne l’ai ja­mais en­ten­du ex­pri­mer ni re­gret ni re­mords, au contraire, il a été heu­reux de voir l’im­pact de ses ré­vé­la­tions, les mil­liers de unes de jour­naux, les hommes po­li­tiques qui s’or­ga­nisent pour faire chan­ger les lois. Et les témoignages de sou­tien qu’il a re­çus, sans par­ler des prix. Après la Rus­sie, le Bré­sil et l’Al­le­magne ré­flé­chissent à la ma­nière dont ils vont pou­voir pro­po­ser à Snow­den de lui ac­cor­der l’asile. Pour beau­coup, il est de­ve­nu un hé­ros. Seule peut-être la France n’a pas pris la me­sure de la ter­rible me­nace que re­pré­sen­tait cet es­pion­nage pla­né­taire et a ré­agi avec dis­cré­tion à ces ré­vé­la­tions… Dans votre livre, qui ex­ploite les do­cu­ments que vous a trans­mis Ed­ward Snow­den, vous ex­po­sez l’am­pleur du sys­tème de sur­veillance mis en place par la NSA, mais aus­si des pra­tiques très cho­quantes de l’Agence, qui uti­lise les ren­sei­gne­ments qu’elle amasse pour dis­cré­di­ter « pré­ven­ti­ve­ment » des en­ne­mis po­ten­tiels… Oui, dans un des do­cu­ments in­ternes à la NSA du 3 oc­tobre 2012, l’Agence évoque sa sur­veillance de six in­di­vi­dus mu­sul­mans qui ex­priment des idées ra­di­cales. Par­mi les in­for­ma­tions col­lec­tées fi­gurent des dé­tails sur les sites por­no­gra­phiques qu’ils vi­sitent et leurs chats sexuels. Or l’Agence dis­cute des moyens d’uti­li­ser ces in­for­ma­tions pour dis­cré­di­ter ces ra­di­caux qui ne sont pas des ter­ro­ristes et di­mi­nuer pré­ven­ti­ve­ment leur in­fluence sur d’autres mu­sul­mans. L’Agence, qui a af­fir­mé qu’elle ne fe­rait au­cun « usage abu­sif », des in­for­ma­tions col­lec­tées, semble avoir une concep­tion très per­son­nelle de la no­tion d’abus. Vous ex­pli­quez dans votre livre que le sys­tème d’écoutes mon­diales a été mis en place par la NSA après les at­ten­tats du 11-Sep­tembre, mais que, très vite, le ter­ro­risme n’a été qu’une des mo­ti­va­tions du Big Bro­ther amé­ri­cain. Que vou­lez-vous dire ? Au dé­but, c’est l’im­mense trau­ma­tisme cau­sé par les at­ten­tats du World Trade Cen­ter qui a jus­ti­fié cette po­li­tique de lois d’ex­cep­tion, des pri­sons se­crètes au sys­tème de sur­veillance. Mais Ba­rack Oba­ma n’est pas re­ve­nu sur ce point parce qu’il est très dur d’in­ver­ser la ma­chine et qu’elle s’est em­bal­lée. En com­pul­sant les do­cu­ments qui m’ont été trans­mis par Ed­ward Snow­den, j’en suis ar­ri­vé à une conclu­sion évi­dente : le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain a mis en place un sys­tème dont l’ob­jec­tif est l’éli­mi­na­tion to­tale de toute vie pri­vée électronique à l’échelle pla­né­taire. Il s’agit de TOUT col­lec­ter, pas seule­ment les com­mu­ni­ca­tions des ter­ro­ristes ou des in­di­vi­dus sus­pects. D’ailleurs « tout

col­lec­ter » était la devise per­son­nelle du gé­né­ral Keith Alexan­der, qui a di­ri­gé la NSA pen­dant neuf ans. Il a mis cette am­bi­tion en oeuvre pour la pre­mière fois en Irak en 2005, en sto­ckant tous les SMS, mails et com­mu­ni­ca­tions des Ira­kiens, puis il a ap­pli­qué cette mé­thode aux Etats-Unis et au monde en­tier. En 2011, un do­cu­ment trans­mis par Snow­den que je pu­blie dans mon livre montre que la NSA a adop­té la devise d’Alexan­der : un schéma ul­tra­se­cret re­com­mande à ses al­liés de « tout re­ni­fler, tout sa­voir, tout col­lec­ter, tout trai­ter, tout ex­ploi­ter ». En 2012, l’Agence trai­tait dé­jà plus de 20 milliards de com­mu­ni­ca­tions par jour ve­nant du monde en­tier. Les do­cu­ments de la NSA re­gorgent d’ailleurs de mes­sages d’ au­to congra­tu­la­tions, où des agents se fé­li­citent des pro­grès de leur col­lecte de plus en plus ef­fi­cace.

Quel est donc le but de cette ex­haus­ti­vi­té ?

Il y a bien sûr des rai­sons éco­no­miques: en sur­veillant les stra­té­gies com­mer­ciales de leurs par­te­naires ou de leurs concur­rents, les Etats-Unis en tirent un avan­tage concur­ren­tiel non négligeable. Un do­cu­ment de 2009 montre, par exemple, le se­cré­taire d’Etat ad­joint Tho­mas Shannon, qui par­ti­ci­pait à une né­go­cia­tion d’ac­cords éco­no­miques, écri­vant une lettre au gé­né­ral Alexan­der pour le re­mer­cier des « in­for­ma

tions » qu’il lui a four­nies. Il y a aus­si des rai­sons di­plo­ma­tiques, comme lorsque les mes­sages entre la pré­si­dente du Bré­sil, Dil­ma Rous­seff, et le can­di­dat à l’élec­tion mexi­caine En­rique Peña Nieto sont in­ter­cep­tés parce que la NSA ne les consi­dère pas comme des al­liés sûrs. Dans un autre do­cu­ment, Su­san Rice, am­bas­sa­drice à l’ONU puis conseillère à la sé­cu­ri­té na­tio­nale du pré­sident, de­mande à la NSA d’es­pion­ner les dé­bats d’Etats membres, no­tam­ment à pro­pos de l’éven­tua­li­té de nou­velles sanctions à l’Iran. Mais cette col­lecte to­tale a un but plus large, comme me l’a fait com­prendre un do­cu­ment trans­mis par Snow­den, que je pu­blie pour la pre­mière fois dans ce livre: il s’agit de la pré­sen­ta­tion Po­wer­Point d’un of­fi­cier du ren­sei­gne­ment na­tio­nal pour la science et la tech­no­lo­gie qui montre que le pro­gramme de sur­veillance contri­bue à as­seoir la do­mi­na­tion des Etats-Unis sur le reste du monde. Les « in­té­rêts na­tio­naux, l’ar­gent et les ego » se­raient les rai­sons

qui pous­se­raient la pre­mière puis­sance mon­diale à sur­veiller la pla­nète: le sys­tème d’es­pion­nage to­tal per­met aux Etats-Unis de main­te­nir leur em­prise sur le monde. Pour­tant, mal gré la gra­vi­téde ces ré­vé­la­tion se tle­fait pare xemple que la chan­ce­lière An­ge­la Mer­kel ait com­pa­ré­la NSA à la Sta­si, les ser­vices de sé­cu­ri­té­del ’ex-RDA, rienn’ afon­da­men­ta le ment chan­gé, et la NSA conti­nue à col­lec­ter les don­né es des­ci­to y ens du­mon­deen­tier… Les choses changent len­te­ment, c’est vrai. Mais, il y a quelques jours, le Con­grès amé­ri­cain a vo­té une loi pour es­sayer de li­mi­ter les pou­voirs de la NSA. Après l’in­di­gna­tion des chefs d’Etat, Oba­ma a dû ar­rê­ter d’écou­ter les por­tables des di­ri­geants du monde. Mais sur­tout les grands groupes in­ter­net – qui jusque-là jus­ti­fiaient l’af­fi­chage de la vie pri­vée de leurs clients en pré­tex­tant que ceux qui ne font rien de mal n’ont rien à ca­cher – se sont aper­çus que ces ré­vé­la­tions, en dé­voi­lant que, dans le cadre du pro­gramme Prism, des en­tre­prises comme Fa­ce­book, Google, Apple, Mi­cro­soft col­la­bo­raient avec les ser­vices de ren­sei­gne­ment amé­ri­cains, avaient des consé­quences sur leurs bé­né­fices. De plus en plus les in­di­vi­dus prennent conscience qu’il faut pro­té­ger leurs don­nées, uti­li­ser des sys­tèmes de cryp­tage de com­mu­ni­ca­tion et font pres­sion sur ces en­tre­prises. Ce sont eux qui fe­ront chan­ger les choses. Et c’est le sys­tème dé­mo­cra­tique qui est en jeu. De Mi­chel Fou­cault, qui a dé­crit dans « Sur­veiller et Pu­nir » la fa­çon dont « l’état per­ma­nent de vi­si­bi­li­téas sure le fonc­tion­ne­ment au­to­ma­tique du pou­voir », à George Or­well, les écrits abondent sur les dan­gers de la sur­veillance sans li­mites. Vou­sa­vez­des­mots très durs pour dé cri­re­la pres­se­tra­di­tion nelle dans vo­tre­livre, ce que vous ap­pe­lez « le ven tre­mou de la Belt­way », la ma­chi­ne­mé­dia­ti que qui gra­vite au­tour de scercles du­pou­voirà Wa­shing­ton, le « New York Times », le « Wa­shing­ton Post », pour ne pas les nom­mer. Est-ce la dé cep­tion que vous ains pi­rée­cet te presse qui vousa pous sé à vou loir­crée­run jour­na­len ligne fi­nan­cé par Pierre Omi­dyar, le jeune pa­tron mil­liar­dai­red ’eBay ? De­puis long­temps, je suis un cri­tique de ces mé­dias qui se pré­oc­cupent de mé­na­ger le gou­ver­ne­ment, comme le « Wa­shing­ton Post », qui a pu­blié des ar­ticles sur les sites noirs de la CIA en ne di­vul­guant pas l’iden­ti­té des pays où ces pri­sons étaient ins­tal­lées, ce qui a pé­ren­ni­sé leur exis­tence. J’ex­clus de cette liste le « Guar­dian », qui m’a épau­lé ef­fi­ca­ce­ment dans l’ex­ploi­ta­tion des ré­vé­la­tions de Snow­den. Ce­ci étant dit, lorsque Pierre Omi­dyar, qui par­tage mes convic­tions, m’a ap­pro­ché pour fon­der ce nou­veau jour­nal in­dé­pen­dant en ligne, « The In­ter­cept», j’ai sau­té sur l’oc­ca­sion. Il a vou­lu réunir de grands jour­na­listes d’in­ves­ti­ga­tion qui ont dé­non­cé les abus du gou­ver­ne­ment, comme Laura Poi­tras et Je­re­my Sca­hill, qui sont par es­sence des gens dif­fi­ciles à contrô­ler, ce qui m’a ins­pi­ré confiance. Il sait, de toute fa­çon, que, s’il es­sayait de nous dire quoi écrire, l’aven­ture s’ar­rê­te­rait, et je ne crois pas qu’il en ait l’in­ten­tion. Et puis sa grande ri­chesse nous ga­ran­tit contre les pres­sions d’où qu’elles viennent. Ya-t-il en­core des do­cu­ments de la fuite Snow­den que vousn’avez­pas ex­ploi­tés ? De­nou­velles ré­vé­la­tions ? Bien sûr, cette fuite était trop im­por­tante pour que nous ayons pu dé­jà tra­vailler sur tous les do­cu­ments. Il y a de nou­velles ré­vé­la­tions à ve­nir, sur les sys­tèmes eu­ro­péens aus­si, vous ver­rez.

Glenn Green­wald est né en 1947 à New York. Avo­cat, blo­gueur, écri­vain, il a été chro­ni­queur au « Guar­dian » de Londres.

Le centre de l’Agence na­tio­nale de la Sé­cu­ri­té (NSA) à Bluff­dale dans l’Utah

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