Rythmes sco­laires : Ar­ras, plu­tôt bon élève

A l’école Ana­tole-France, la mise en oeuvre de la ré­forme Peillon n’al­lait pas de soi, mais les en­fants ont fi­ni par trou­ver le bon tem­po. Re­por­tage

L'Obs - - Sommaire - Par Caroline Bri­zard. pho­tos : bru­no cou­tier

Ar­ras, pré­fec­ture du Pas-deCa­lais, sa vieille ville, ses places aux fron­tons fla­mands et sa se­maine de classe de quatre jours et de­mi. La ré­forme des rythmes sco­laires de l’an­cien mi­nistre de l’Edu­ca­tion Vincent Peillon, qui conti­nue de faire dé­bat, a été ap­pli­quée ici sans trop de ré­cri­mi­na­tions. Mais il est pos­sible que la mai­rie de centre droit profite de l’as­sou­plis­se­ment du dis­po­si­tif pro­po­sé par Be­noît Ha­mon pour l’an­née pro­chaine. Dans le centre his­to­rique, l’école Ana­to­leF­rance draine un pu­blic fra­gile ve­nu de deux ci­tés voi­sines; « 40% des pa­rents sont au chô­mage », note le di­rec­teur, Jean-Ma­rie Par­sis. L’éta­blis­se­ment, qui a conser­vé ses bâ­ti­ments de brique et de pierre au­tour d’une cour plan­tée de tilleuls, compte 220 élèves ré­par­tis dans 10classes, dont deux spé­cia­li­sées pour les en­fants mal­en­ten­dants.

Il est 15h45. La classe est fi­nie, bien­ve­nue aux TAP – les temps d’ac­ti­vi­tés pé­ri­sco­laires : qua­rante-cinq mi­nutes chaque après-mi­di – sauf le mer­cre­di. Les en­fants ont le choix entre langues étran­gères, sport, culture et sciences. Une ving­taine de pe­tits du cours pré­pa­ra­toire dé­marrent un cycle théâtre, pro­gram­mé jus­qu’à la fin de l’an­née. « Qui en­adé­jà­fait? » lance Emi­lie, la blonde et éner­gique ani­ma­trice de 21 ans. D’une voix so­nore, elle compte « 1,2,3 » pour ob­te­nir le si­lence. Le deuxième in­ter­ve­nant passe des par­tiels, elle est donc seule en lice. Dans la bi­blio­thèque, où les tables ont été re­pous­sées contre un mur, les en­fants as­sis par terre s’agitent, ri­golent. Dy­lan, en sweat rouge, est cou­ché de tout son long sur le sol. L’ani­ma­trice fi­nit par ob­te­nir un peu d’at­ten­tion. Après les exer­cices de dé­tente – cou, épaules, hanches – et les grimaces pour re­lâ­cher les muscles du visage, qui font beau­coup rire, on joue. « Vous­bou­gez, et­quand­je­diss­top, tout le monde s’ar­rête. Le der­nier qui s’ar­rête a un gage. » « C’est quoi un gage? », in­ter­roge un pe­tit gar­çon. Les voi­là main­te­nant tous en rond, at­ten­tifs. Au centre du cercle, à tour de rôle, ils sont in­vi­tés à mi­mer une ac­tion: jar­di­ner, se mettre du ver­nis à ongles, se la­ver. Les autres doivent de­vi­ner ce qu’ils font. Ils adorent. Dans une classe au rez-de-chaus­sée, Laura, 25 ans, une Es­pa­gnole do­tée d’une maî­trise d’en­sei­gne­ment de la langue de Cer­van­tès, pré­sente l’Amé­rique la­tine à un groupe d’en­fants.

De l’autre cô­té de la cour, un ate­lier sciences ras­semble dans une classe une quin­zaine d’élèves de CM1-CM2. Agro­nome de for­ma­tion, ac­tuel­le­ment au chô­mage, Her­vé, 44 ans, aborde le thè­medes oi­seaux sau­vages et do­mes­tiques. « Pour­quoi dit-on d’un oi­seau qu’ilest­sau­vage? » in­ter­roge-t-il. « Parce qu’il est dan­ge­reux », tente Co­ren­tin. « La chouette est un oi­seau sau­vage. Estce que tu penses qu’elle est dan­ge­reuse? » ob­jecte l’in­ter­ve­nant. C’est de la maïeu­tique ap­pli­quée aux sciences na­tu­relles. La se­maine pro­chaine, ils des­si­ne­ront des oi­seaux et, plus tard, les plans de ni­choirs qu’ils de­vront construire pour les ac­cro­cher dans l’école. « Les TAP m’as­surent un mi­ni­mum de­vie so­ciale », dit Her­vé. Et qu’en pensent les élèves? « C’est bien, les en­sei­gnants sont cool », dit William, che­veux blonds coif­fés en crête. « On est contents de ve­nir, dit Zoh­ra, dont le tee-shirt tur­quoise fait res­sor­tir la peau d’ébène. C’est­les­mêmes règles qu’en classe, il faut le­ver le doigt pour­par­ler, mais­ça­change, onap­prend des choses sur la­na­ture. »

Il a fal­lu des mois à la mai­rie pour conce­voir cette mé­ca­nique com­pli­quée. Chaque école a son « ré­fé­rent ». A Ana­tole-France, c’est Alain Priem qui gère les listes des pré­sents dans les ate­liers, af­fecte les groupes dans les salles, et veille au grain. « La pré­sence de ce ré­fé­ren­tar as­sur éles pa­rents et les en sei­gnants », dit Va­lé­rie Blouin, di­rec­trice de l’édu­ca­tion à la mai­rie. Au-des­sus de lui, un res­pon­sable de sec­teur fait le

lien avec l’hô­tel de ville. Il a fal­lu re­cru­ter : 180étu­diants, ani­ma­teurs, scien­ti­fiques, per­son­nels de con­ser­va­toire, payés entre 12 et 21 eu­ros brut de l’heure, en­cadrent les ate­liers quatre fois par se­maine en moyenne. Ils ont été sé­lec­tion­nés par un ju­ry où sié­geaient des « ma­na­gers pé­da­go­giques », qui ont aus­si conçu les ac­ti­vi­tés et les ont fait va­li­der par l’ins­pec­trice de l’Edu­ca­tion na­tio­nale pour évi­ter les dou­blons avec les pro­grammes sco­laires. Chaque in­ter­ve­nant re­çoit une feuille de route et du ma­té­riel. A Ana­tole-France, comme dans les 24 écoles de la ville, Emi­lie, Laura, Her­vé et les autres sont se­con­dés par un « ac­com­pa­gnant ».

En comp­tant les aides de l’Etat et des caisses d’al­lo­ca­tions fa­mi­liales, la mai­rie dé­bourse 600000 eu­ros pour ce pro­gramme. « Cen’est pas une dé­pense, c’est un in­ves­tis­se­ment, mar­tèle le maire UDI Fré­dé­ric Le­turque. Il­faut­sa­voi­roù sont nos prio­ri­tés. Je pré­fère at­tendre pour ré­no­ver un équi­pe­ment et faire en sorte que nos en­fants tra­vaillent mieux, et­qu’il sai ent ac­cès àdes ac­ti­vi­tés

cultu­relles. » L’édile a été confor­ta­ble­ment ré­élu aux élec­tions mu­ni­ci­pales de mars, signe que la mise en place de la se­maine de quatre jours et de­mi ne lui a pas nui.

A Ana­tole-France, à la ren­trée, les pro­fes­seurs étaient sur leurs gardes. Il

fal­lait re­voir leur em­ploi du temps, ou­vrir les classes aux ate­liers, ac­cep­ter d’autres règles. « Au­dé­but, le­sen­fantsne sa­vaient pas où ils de­vaient al­ler », se sou­vient Del­phine Bro­gniez, maî­tresse de CP. Puis ça s’est plus ou moins ar­ran­gé. « Avec les in­ter­ve­nants, on se

parle. » La per­son­na­li­té du di­rec­teur de l’école a fa­ci­li­té le dia­logue. « Nous es­sayons de trai­ter les pro­blèmes au fur

et àme­sure qu’ils sur­gissent », pour­suit Va­lé­rie Blouin. Des ajus­te­ments ont eu lieu. La pla­quette d’in­for­ma­tion aux pa­rents ne don­nait pas as­sez de dé­tails? Elle a été re­vue. La sur­veillance à la sor­tie po­sait pro­blème? Le ré­fé­rent mai­rie garde les en­fants dans la cour en at­ten­dant que les pa­rents viennent les cher­cher. Une éva­lua­tion du dis­po­si­tif par un ca­bi­net d’au­dit est en cours afin de l’amé­lio­rer à la ren­trée pro­chaine.

16h30. Dans la cour, des pa­rents ont ou­blié leur dé­fiance. « Ma­fillea­fai­tune ini­tia­tion au­chi­nois, uneac­ti­vi­té sur le dé­ve­lop­pe­ment du­rable… j’en suis très content », dit un père. « Ça­per­me­taux en­fants de se dé­tendre après l’école », ob­serve une mère ori­gi­naire de la Réu­nion. Ya­mi­na a même re­ti­ré sa fille de l’école pri­vée parce qu’elle n’ap­pli­quait par la se­maine de quatre jours et de­mi, pour la mettre à Ana­tole-France. « Ça dé­blo­quait d’au­tres­modes de garde. Je l’ai en­le­vée de l’ate­lier sport, car les dé­pla­ce­ments au parc n’étaient pas as­sez en­ca­drés. Pour le reste, ça tourne bien. » De­puis le dé­but de l’an­née, le nombre d’en­fants ins­crits est pas­sé de 130 à 160. « Un­plé­bis­cite! » se fé­li­cite le di­rec­teur de l’éta­blis­se­ment.

Her­vé, agro­nome, anime un ate­lier de sciences sur le thème des oi­seaux pour les CM1-CM2

Emi­lie, ani­ma­trice, lance un cycle de théâtre avec des pe­tits de CP

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