Da­vid Cro­nen­berg : la bar­ba­rie à visage hol­ly­woo­dien

Le ci­néaste de “Crash” règle ses comptes avec Los An­geles, dans un film plein de monstres. Ren­contre avec un homme cour­tois, mais en rage

L'Obs - - Sommaire - Par Fran­çois Fo­res­tier

Maps to the Stars, par Da­vid Cro­nen­berg, en com­pé­ti­tion à Cannes et dans les salles le 21 mai.

Il y a une star folle, un psy fu­meux, un ado as­sas­sin, un chauf­feur bi­zarre, une ac­trice py­ro­mane et un fan­tôme de di­va: c’est Hol­ly­wood. Dans « Maps to the Stars » (com­pre­nez : la carte Mi­che­lin des étoiles – ou des ve­dettes), Da­vid Cro­nen­berg règle ses comptes avec Los An­geles. Ins­pi­ré d’un ro­man de Bruce Wa­gner, au­teur por­té par une haine vis­cé­rale de Hol­ly­wood, le film est un étrange huis clos où des per­son­nages fiel­leux se croisent, se dé­testent, se trompent, se sé­duisent, se contemplent et se dé­truisent. Une co­lère in­sen­sée les porte. « Ils butent sur leurs li­mites », dit Cro­nen­berg. En ef­fet : ces gens-là crachent leur ve­nin – et s’éteignent. Ce sont des âmes mortes.

Soit un psy­cho­thé­ra­peute à suc­cès (John Cu­sack), exemple par­fait de l’imposteur ca­li­for­nien ; son épouse (Oli­via Williams) coache leur fils de 13 ans, star de la té­lé, dro­gué de­puis l’âge de 9 ans ; la grande soeur in­ces­tueuse (Mia Wa­si­kows­ka) sort d’un asile psy­chia­trique, et sert de bon­niche à une ac­trice sur le dé­clin ; cette der­nière (Ju­lianne Moore) rêve de jouer dans un film le rôle de sa mère morte, vamp ou­bliée… Tout ce pe­tit monde se dé­fie, comme dans une pièce de Ten­nes­see Williams. Le dé­sir est là, qui rôde : cha­cun veut de­ve­nir riche et cé­lèbre. Et parce qu’un ga­min, sur un plateau, au­ra eu une meilleure ré­plique qu’un autre, il se­ra sa­cri­fié : le sang coule, l’incendie me­nace. Hol­ly­wood n’est que l’image d’Epi­nal de notre monde, le concen­tré de notre so­cié­té bar­bare. « Maps to the Stars » est le GPS de l’en­fer.

« Ce quim’in­té­resse, c’est la condition hu­maine » , ex­plique Cro­nen­berg. A 71 ans, le réa­li­sa­teur ca­na­dien est tou­jours aus­si amène : cour­tois, dis­cret, il agite des mains aux doigts trans­pa­rents et dé­crit ses films d’une voix lisse, tein­tée de l’ac­cent de To­ron­to, sa ville na­tale. « Au fond, je vou­lais être écri­vain, pas ci­néaste », confie-t-il. Et de ci­ter, en vrac, toute la lit­té­ra­ture russe : Tche­khov, Dos­toïevs­ki, Go­gol et, bien sûr, Na­bo­kov. Long­temps clas­sé comme réa­li­sa­teur de science-fic­tion et de fan­tas­tique (« Chro­mo­some 3 », « Vi­deo­drome », « Dead Zone »), il a chan­gé de di­rec­tion en 1991, avec « le Fes­tin nu », s’in­té­res­sant à la psy­cha­na­lyse (« A Dan­ge­rous Me­thod ») ou à l’apo­ca­lypse du ca­pi­ta­lisme (« Cos­mo­po­lis »). « J’ai adap­té Ste­phenKing, William Bur­roughs, Don DeLillo. Quandje suis tom­bé sur le scé­na­rio de Bru­ceWa­gner, j’ai su, im­mé­dia­te­ment, que je­de­vais faire ce­film. » C’était en 2004. Le pro­jet a été mon­té dix fois, s’est écrou­lé neuf fois. C’est que Wa­gner est un au­teur sul­fu­reux : d’une plume acerbe, il a dé­jà désos­sé Hol­ly­wood dans un ro­man violent, « Tou­jours L.A. » (tra­duc­tion très ap­proxi­ma­tive de « Still Hol­ding », pu­bliée chez So­na­tine), et fait par­tie du cercle rap­pro­ché de Car­los Cas­ta­ne­da, gou­rou pé­ru­vien, pro­phète du peyotl, cha­man au­to­pro­cla­mé et imposteur pit­to­resque. Vous sen­tez l’odeur de la pe­tite fu­mée du diable ?

C’est celle-ci qui in­té­resse Cro­nen­berg. Pas la fu­mette de la gan­ja ou de la skunk de l’Hin­du Kush. Mais la braise qui couve sous la haine : « Ce qui nous dé­fi­nit comme hu­mains, di­til, c’est peut-être notre part de mons­truo­si­té. » Dans ce cas, le film est par­fait : il n’y a que des monstres, dans cette ga­laxie. « Mais, ajoute le ci­néaste, on dit aus­si que le rire est notre part d’hu­ma­ni­té. Et, re­con­nais­sez-le, le fil­mest as­sez drôle… » On le re­con­naît – du bout des lèvres : c’est un hu­mour grin­çant, cou­pant, mor­tel, qui tra­verse ces images. Cro­nen­berg a ce­pen­dant opé­ré quelques coupes dans le scé­na­rio de Bruce Wa­gner : tous les as­pects vi­sion­naires, sur­na­tu­rels, ont été je­tés. Mé­créant ab­so­lu, par­paillot mi­li­tant, Cro­nen­berg dé­crit la mort comme « la fin de la conscience » . Après ? Rien de rien.

Le ci­né­ma de Da­vid Cro­nen­berg est ce­lui d’un homme en rage : il y passe une per­ma­nente en­vie de foutre le feu. En sep­tembre, le réa­li­sa­teur pu­blie­ra son pre­mier ro­man, « Consu­mé ». Il y se­ra ques­tion de la Corée du Nord, du can­cer, de per­ver­sions sexuelles, d’un as­sas­si­nat et… du Fes­ti­val de Cannes. Le ro­man pa­raî­tra si­mul­ta­né­ment dans vingt pays. « Je re­viens à ma vo­ca-tion pre­mière, dit Cro­nen­berg avec un sou­rire mé­lan­co­lique. Pen­dant cin­quante ans, je me suis éga­ré sur d’autres che­mins… » Il ajoute : « Un jour, j’écri­rai mon au­to­bio­gra­phie. No­nau­to­ri­sée. »

Mia Wa­si­kows­ka joueune grande soeur in­ces­tueuse

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