Bouygues : pauvre Mar­tin, pauvre mi­sère

Ses re­la­tions ély­séennes, de son ami Ni­co­las Sar­ko­zy à Fran­çois Hollande, ne l’ont pas em­pê­ché de voir fondre sa for­tune. Faute d’avoir réa­li­sé son rêve dans le nu­cléaire, il a dû cé­der Al­stom et risque de perdre les té­lé­coms. Ren­contre avec un tycoon prê

L'Obs - - Sommaire - Par Odile Be­nya­hia-Koui­der Pho­to Sté­phane Gran­gier

Ses re­la­tions ély­séennes ne l’ont pas em­pê­ché de voir fondre sa for­tune. Il a dû cé­der Al­stom et risque de perdre les té­lé­coms. Ren­contre

Bien­tôt on va ra­con­ter qu’Ar­naud Mon­te­bourg me fait li­vrer des lin­gots d’or tous les lun­dis ma­tin à mon bu­reau, s’ex­clame Mar­tin Bouygues d’une voix de sten­tor. C’est ab­surde ! On m’ex­pulse d’Al­stom, je ne vais pas en plus me faire lé­ser fi­nan­ciè­re­ment. » Re­gard di­rect, franc-par­ler, le pa­tron taillé dans un bloc de gra­nit re­çoit « le Nouvel Ob­ser­va­teur », le 23 juin, au len­de­main de l’an­nonce de l’ac­cord entre Al­stom, dont il est ac­tion­naire, et Ge­ne­ral Elec­tric. Le PDG de Bouygues n’a pas par­lé dans les mé­dias de­puis des mois. Son groupe est au coeur des dos­siers qui font l’ac­tua­li­té éco­no­mique et po­li­tique, la ba­taille qui l’a op­po­sé ré­cem­ment à Ar­naud Mon­te­bourg (qui au­rait pré­fé­ré ma­rier Al­stom avec l’al­le­mand Sie­mens) n’étant que le der­nier épi­sode en date. Dans cette af­faire, le mi­nistre de l’Eco­no­mie l’a certes for­cé à cé­der 20% d’Al­stom à l’Etat mais Mar­tin Bouygues a im­po­sé son prix de 35eu­ros l’ac­tion. Main­te­nant, d’autres fronts l’at­tendent, bien plus pé­rilleux et vi­taux pour l’ave­nir de son groupe. Et, en cette fin juin, il est d’hu­meur sombre.

As­sis der­rière son bu­reau de bois pré­cieux, l’air épui­sé, il re­garde au loin l’im­po­sante tête de Boud­dha qui or­nait ja­dis le bu­reau de son père. L’in­dus­triel rentre tout juste de Hong­kong et Sin­ga­pour. « Là-bas je suis heu­reux, dit-il sans am­bages. Il y a des chan­tiers gi­gan­tesques. Ce­la fait rê­ver. » Alors qu’à l’en­tendre, la France s’en­fonce plus que ja­mais dans la crise et se­rait même au bord de la « ré­vo­lu­tion ». Il ne donne pas six mois au gou­ver­ne­ment avant la grande ex­plo­sion. Le tycoon broie du noir. Comme s’il pro­je­tait sa propre dé­prime et ses dé­con­ve­nues avec le gou­ver­ne­ment so­cia­liste sur l’Hexa­gone tout en­tier.

Fi­na­le­ment, avec Fran­çois Hollande, pas plus qu’avec son grand « ami Ni­co­las », il ne se sent ré­com­pen­sé. C’est le pa­ra­doxe du « pauvre Mar­tin », comme on l’appelle par­fois dans les cou­lisses du CAC 40. De loin, il a l’image d’un oli­garque tout-puis­sant. Mais, en réa­li­té, de­puis cinq ans, avec la droite comme avec la gauche, il n’a plus la ba­ra­ka. Sous Sar­ko­zy, il se voyait grand ma­ni­tou d’une nou­velle fi­lière nu­cléaire fran­çaise (où Al­stom et Are­va au­raient fu­sion­né). L’ex-pré­sident n’a pas te­nu sa pro­messe. Sous Hollande, il a es­pé­ré étendre son em­pire té­lé­pho­nique. Ra­té. Au­jourd’hui, non seule­ment Mar­tin Bouygues n’a pas l’atome dont il avait tant rê­vé, mais il risque aus­si de perdre les té­lé­coms avec les­quels il s’était fait un pré­nom. Comme si son quart de siècle à la tête du consor­tium familial n’avait pas ser­vi à grand-chose. Son cau­che­mar ? Se re­trou­ver au bout du compte à la case dé­part, avec le groupe que son père lui a lé­gué en 1989. Du BTP, de l’im­mo­bi­lier, des routes. Mais sans tur­bines ni té­lé­phone.

De­puis trois ans, pour­tant, il en a fait des ef­forts pour se rap­pro­cher des so­cia­listes. Il a pas­sé des heures sous les lam­bris do­rés de l’Ely­sée, a par­cou­ru

des ki­lo­mètres dans les cou­loirs de Ber­cy. Ja­mais il n’au­rait ima­gi­né échouer dans le ra­chat de SFR… puis­qu’il avait le sou­tien d’Ar­naud Mon­te­bourg. C’est pour­tant bien ce qui s’est pas­sé en avril der­nier et ce fut la pre­mière dés­illu­sion du « pauvre Mar­tin ». Mon­te­bourg « a des couilles et il

s’en sert » ré­pé­tait le pa­tron à sa garde rap­pro­chée, avant sa dé­con­fi­ture. Il était confiant. Le mi­nistre de l’Eco­no­mie avait adop­té sa cause, di­sant par­tout qu’il fal­lait ré­duire le nombre d’ac­teurs dans le mo­bile à trois. Le pré­sident Fran­çois Hollande, que Mar­tin Bouygues a vu à plu­sieurs re­prises, avait aus­si pro­mis de sou­te­nir son « OPA » sur SFR.

Le mi­nistre “couillu”

Mais le pou­voir a beau faire pres­sion sur les ac­tion­naires de Vi­ven­di, pro­prié­taire de SFR, ces der­niers choi­sissent, après un feuille­ton de sept se­maines, de vendre leur fi­liale de té­lé­pho­nie à Nu­me­ri­cable. Ré­sul­tat, le « gâ­teau » est tou­jours par­ta­gé en quatre : Orange, SFR-Nu­me­ri­cable, Bouygues Te­le­com et Free. Dans ce qua­tuor, il y au­ra for­cé- ment un mort. Qui? Per­sonne ne le sait. En at­ten­dant, fin de la lune de miel entre le PDG de Bouygues et le mi­nistre « couillu ». Le pa­tron ra­conte par­tout qu’on ne l’y re­pren­dra plus, que, dé­ci­dé­ment, les po­li­tiques n’ont plus au­cun pou­voir et qu’il ne sert à rien de leur faire des ronds de jambe. Sur le dos­sier Al­stom, les re­la­tions entre les deux hommes ne vont pas s’amé­lio­rer. C’est la so­lu­tion Bouygues (Ge­ne­ral Elec­tric) qui fi­ni­ra par triom­pher même si Mon­te­bourg fait mine d’avoir im­po­sé ses condi­tions, en re­na­tio­na­li­sant par­tiel­le­ment ce qui res­te­ra du groupe de tur­bines.

« Je ne porte au­cun ju­ge­ment sur le fait que l’Etat ait dé­ci­dé d’in­ves­tir 20% dans la so­cié­té », com­mente Mar­tin Bouygues. Mais il n’en pense pas moins. Si le dos­sier a été à ce point po­li­ti­sé, c’est parce qu’Ar­naud Mon­te­bourg a des ob­jec­tifs po­li­tiques. Lui, pas. « Moi, je suis un mo­deste acteur éco­no­mi­qu equi es­saie de dé­ve­lop­per ses ac­ti­vi­tés. » Pour un peu, on ver­se­rait une larme à la com­plainte du « pauvre Mar­tin ». Bouygues vic­time des « mé­chants po­li­tiques » ? « Il a com­mis d’énormes

er­reurs stra­té­giques, com­mente un très bon connais­seur du groupe. In­ves­tir dans Al­stom n’avait au­cun sens. Il n’a pas cru à la me­nace Free. Son co­mi­té exé­cu­tif est com­po­sé, à une ex­cep­tion près, de sexa­gé­naires au bord de la re­traite. Et main­te­nant il appelle l’Etat au se­cours ! » Il y a quelques an­nées, per­sonne n’au­rait osé le cri­ti­quer. Mais Mar­tin a per­du de sa su­perbe. Fi­ni le temps où le nom de Bouygues, as­so­cié à ce­lui de TF1, fai­sait peur. Qui se sou­vient en­core que, dans les an­nées 1990, les po­li­tiques re­dou­taient plus que tout d’être bla­ck­lis­tés des in­vi­tés du jour­nal de PPDA? Ar­naud Mon­te­bourg, jus­te­ment, a long­temps fait par­tie des bêtes noires de Mar­tin Bouygues. Avo­cat de TV Car­ton jaune, une as­so­cia­tion créée en 1992 pour veiller aux « in­té­rêts col­lec­tifs des té­lé­spec­ta­teurs » et au « res­pect dans les pro­grammes té­lé­vi­sés de l’hon­nê­te­té de l’in­for­ma­tion dif­fu­sée », il n’avait de cesse de pi­lon­ner la chaîne pri­va­ti­sée. En 2010, en­core, le dé­pu­té so­cia­liste conti­nuait de qualifier TF1 de « chaî­ne­dé­lin­quante » qui « viole et pié­tine la loi ». Quand les « com­pa­gnons du Mi­no­range » – une forme de com­pa---

gnon­nage propre à la culture Bouygues– ont vu leur boss sym­pa­thi­ser avec le bouillon­nant mi­nistre du Re­dres­se­ment pro­duc­tif, « il­son­teu un haut-le-coeur » avoue un an­cien di­ri­geant du groupe res­té en contact avec ses ca­ma­rades. Mais « Mar­tin » avait-il le choix? Il de­vait se faire par­don­ner ses liens avec Ni­co­las Sar­ko­zy.

Un comble, car en réa­li­té, c’est cette ami­tié qui a bri­sé sa belle tra­jec­toire. Jus­qu’en 2011, le pe­tit der­nier de la fra­trie Bouygues de­ve­nu pa­tron par rac­croc en 1989, avait conduit ses af­faires d’une main de maître. C’était un fils à pa­pa mais il avait dé­mar­ré, avec un simple bac en poche, au bas de l’échelle, sur le chan­tier des Halles avant de fon­der, à l’âge de 26 ans, sa propre pe­tite en­tre­prise : Mai­son Bouygues, une so­cié­té de vente de pa­villons sur ca­ta­logue. C’était un hé­ri­tier ti­mide, voire com­plexé, mais il avait su ap­pri­voi­ser les vieux ba­rons du groupe con­trai­re­ment à son aî­né Ni­co­las, brillant cen­tra­lien, que Fran­cis, le cha­ris­ma­tique et exu­bé­rant pa­triarche, avait d’abord pres­sen­ti à la tête du groupe. C’était un mil­liar­daire de droite, mais ca­tho bon teint, il n’éta­lait pas sa for­tune, pas­sait ses week-ends à la chasse en So­logne ou dans son do­maine de Mon­trose, où il avait fait re­cons­truire un pe­tit châ­teau. Certes, il avait cé­lé­bré la vic­toire de Sar­ko­zy au Fou­quet’s, mais il n’était pas très Ro­lex. Sa seule « pe­tite » fo­lie : le « Ba­ton Rouge », un yacht de 62,50mètres qu’il s’est offert en 2010. Au­jourd’hui en­core, il le loue fort cher à des plus riches que lui. S’il en avait été pro­prié­taire en 2007, son ami pré­sident ne lui au­rait peut-être pas fait l’af­front de pas­ser ses va­cances post-élec­to­rales sur le « Pa­lo­ma » de l’un de ses vieux en­ne­mis, Vincent Bol­lo­ré. Cet épi­sode ro­cam­bo­lesque fut le pre­mier ac­croc d’une re­la­tion, jusque-là sans nuages.

Le fu­tur PDG du CAC 40 avait fait la connais­sance du jeune loup du RPR à Neuilly-sur-Seine en 1983 alors qu’il ve­nait d’en être élu maire. Après l’échec d’Edouard Bal­la­dur à la pré­si­den­tielle de 1995, Mar­tin avait en­rô­lé Ni­co­las comme avo­cat pour le dé­fendre contre le « pré­da­teur » Vincent Bol­lo­ré.

Quelques mois plus tard c’était au tour de Ni­co­las de sou­te­nir Mar­tin, mis en exa­men par le juge Phi­lippe Cour­roye, qui en­quê­tait sur le fi­nan­ce­ment oc­culte du po­li­ti­cien Pierre Bot­ton. Vingt-cinq ans de com­pli­ci­té, qui pour Bouygues se sont mués en vé­ri­table dé­vo­tion. L’homme d’af­faires Fran­çois Pinault, qui veille en­core au­jourd’hui sur lui comme un père, l’avait pour­tant pré­ve­nu: « Avoir un ami pré­sident ce­la

ne rap­porte que des em­merdes. » Bien vu! Trois ans après l’ar­ri­vée de Sar­ko­zy à l’Ely­sée, c’est la douche froide. Bouygues ne dé­co­lère pas : le chef de l’Etat ne lui a pas offert Are­va comme il s’y était en­ga­gé. Pire, il n’a pas pu – ou pas vou­lu – em­pê­cher son Pre­mier mi­nistre, Fran­çois Fillon, d’at­tri­buer la 4e li­cence de té­lé­pho­nie mo­bile à Xa­vier Niel. Ça, « Mar­tin » ne l’a ja­mais par­don­né.

Mar­tin “dé­nigre” Ni­co­las

Car, après le lan­ce­ment de Free Mo­bile en jan­vier 2012, Bouygues Te­le­com, jus­qu’alors vache à lait du groupe, en­re­gistre les pre­mières pertes de son his­toire. Le 11 juin, Mar­tin Bouygues est obli­gé d’an­non­cer un se­cond plan de li­cen­cie­ment de 1 516 per­sonnes. Un crève-coeur pour cet homme si fier d’avoir 60 000sa­la­riés fran­çais ac­tion­naires de son groupe, son « rem­part an­ti-OPA hos­tile » (1). Pour la pre­mière fois, il dit du mal de Sar­ko­zy. Haut et fort, dans plu­sieurs interviews. « Mar­tin au­rait dû com­prendre que Ni­co­las est trop homme d’Etat pour fa­vo­ri­ser un ami », tacle un chef d’en­tre­prise, res­té proche de l’an­cien pré­sident. Ni­co­las Sar­ko­zy a très peu ap­pré­cié cette « cam­pagne de dé­ni­gre­ment ». Lui et Bouygues « ne se voient plus que très ra­re­ment ». Quand on de­mande au PDG s’il sou­haite que son an­cien cham­pion re­parte à l’as­saut de l’Ely­sée en 2017, il ré­pond, cin­glant : « Ce­la neme concerne pas. C’est sa vie, pas la mienne. » L’af­faire Byg­ma­lion « l’at­triste ». Les en­re­gis­tre­ments sau­vages de son sa­la­rié Pa­trick Buis­son, di­rec­teur de la chaîne His­toire, fi­liale de TF1, « ne l’étonnent pas » (voir l’en­ca­dré ci­contre). Il pa­raît to­ta­le­ment désa­bu­sé.

Sa fa­mille po­li­tique l’ayant « tra­hi », Mar­tin Bouygues a eu d’au­tant moins de scru­pules à cour­ti­ser la gauche, quand elle a été en haut des son­dages. Il en al­lait de la sur­vie de son groupe. Pour­quoi ne se se­rait-il pas en­ten­du

avec Fran­çois Hollande ? Après tout, son père, Fran­cis, n’avait pas eu à se plaindre de Fran­çois Mit­ter­rand. Et lui­même, rap­pelle-t-il d’un air gour­mand, a éprou­vé une « grande sym­pa­thie » pour Georges Mar­chais. Le voi­là d’ailleurs qui se met à imi­ter à la per­fec­tion la cé­lèbre ré­plique « Li­liane, fais les va­lises, on rentre à Pa­ris », l’un des rares mo­ments de l’en­tre­tien où un sou­rire illu­mine son visage. Il fi­nance « l’Hu­ma­ni­té » de­puis long­temps, a aus­si ai­dé Jean-Fran­çois Kahn à lan­cer « Ma­rianne », un heb­do­ma­daire peu amène avec Ni­co­las Sar­ko­zy.

C’est le 14 dé­cembre 2011, bien avant la dé­faite de Sar­ko­zy, que Mar­tin Bouygues a in­vi­té le can­di­dat so­cia­liste à dé­jeu­ner au siège de son groupe, ave­nue Hoche, près de l’Etoile. Fran­çois Pinault, l’ami de Chi­rac et le mil­liar­daire pré­fé­ré de Fran­çois Hollande, avait joué les in­ter­mé­diaires, via la fi­lière cor­ré­zienne. Après l’élec­tion, Mar­tin Bouygues a vu plu­sieurs fois le nou­veau pré­sident avec le­quel il en­tre­tient, as­sure-t-il, « des re­la­tions très

cour­toises ». Il tra­vaille­rait presque mieux avec la gauche. « L’homme po­li­tique de droite éprouve une mé­fiance na­tu­relle à l’égard des chefs d’en­tre­prise, théo­rise-t-il avec le plus grand sé­rieux, parce qu’il a peur qu’on l’ac­cuse d’être ven­du aux in­té­rêts du grand ca­pi­tal. »

Mal­gré ses dé­cep­tions avec Mon­te­bourg, le grand pa­tron conti­nue à faire patte de ve­lours. Deux dos­siers sont en­core sur le feu. D’abord le pas­sage en clair de la chaîne payante LCI (fi­liale de TF1). Le CSA lui ac­cor­de­ra-t-il sa­tis­fac­tion ? L’in­dus­triel jure de fer­mer la chaîne s’il n’ob­tient pas l’agré­ment. Les concur­rents, eux, me­nacent de sai­sir les tri­bu­naux. A l’Ely­sée, on ma­nie le su­jet comme un bâ­ton de dy­na­mite. Faire plai­sir à Bouygues pour­rait être per­çu comme un « ca­deau » (comme au bon vieux temps de Sar­ko !) En même temps, les so­cia­listes ne se­raient pas mé­con­tents que LCI en ac­cès gratuit vienne contre­ba­lan­cer BFMTV, ju­gée trop à droite. Ce casse-tête est presque une ai­mable plai­san­te­rie com­pa­ré au deuxième dos­sier, ce­lui de la té­lé­pho­nie, cru­cial pour l’ave­nir du groupe.

Les grandes ma­noeuvres, com­men­cées en fé­vrier der­nier au­tour de SFR, sont loin d’être ter­mi­nées. Mar­tin Bouygues fi­ni­ra-t-il par vendre son ré­seau de té­lé­pho­nie à ce­lui par qui tous ses mal­heurs sont ar­ri­vés, son grand ri­val Xa­vier Niel, le pa­tron de Free (ac­tion­naire du « Nouvel Ob­ser­va­teur ») ? Après s’être li­vré une guerre sans mer­ci, les deux opé­ra­teurs ont si­gné une trêve. Le 11 mars der­nier, ils se sont même lon­gue­ment vus, chez JeanMi­chel Dar­rois, l’un des avo­cats de Mar­tin Bouygues, comme nous l’ont confir­mé les ac­teurs qui ont as­sis­té à cette ren­contre au som­met (la deuxième seule­ment en dix ans) jusque-là te­nue se­crète. Le plan concoc­té par les lieu­te­nants des deux PDG (Bouygues cé­dait une par­tie de son ré­seau à Niel pour ré­soudre les pro­blèmes de concur­rence) n’a pas pu voir le jour, SFR ayant échap­pé à Bouygues. Mais, un mois plus tard, Xa­vier Niel a car­ré­ment pro­po­sé à Mar­tin Bouygues de lui ra­che­ter la to­ta­li­té de son ré­seau, cette fois, pour 6,5 milliards d’eu­ros. Re­fus de Bouygues qui en exige au mi­ni­mum 8 milliards. Plus rou­blard qu’il n’y pa­raît sous ses airs de pay­san lour­daud, le « pauvre Mar­tin » a sur­tout un autre plan, qui né­ces­site la bé­né­dic­tion des plus hautes au­to­ri­tés de l’Etat. Et quel plan!

Le chantre du ca­pi­ta­lisme en­tre­pre­neu­rial, qui règne sur un groupe de 33 milliards d’eu­ros de chiffres d’af- faires, cherche à ados­ser son em­pire fra­gi­li­sé au groupe se­mi-pu­blic Orange (l’ex-France Te­le­com est en­core contrô­lé à 27% par l’Etat). Il en de­vien­drait ain­si pre­mier ac­tion­naire privé et ad­mi­nis­tra­teur du plus gros opé­ra­teur fran­çais. Il ne se­rait plus obli­gé de pas­ser sous les fourches Cau­dines de Niel. Il gar­de­rait la tête haute, la­ve­rait tous les af­fronts. « A62 ans, j’aié­té­hu­mi­lié », ré­pète-t-il avec amer­tume à ses proches, en évo­quant les ava­nies qu’il a su­bies ces der­niers mois. Le pou­voir so­cia­liste a-t-il in­té­rêt à fa­vo­ri­ser Niel ou bien à sauver le pa­tron du conglo­mé­rat em­ployant 130 000 col­la­bo­ra­teurs dont la moi­tié dans l’Hexa­gone ?

Box à prix cas­sé

En at­ten­dant, sou­mis au bon vou­loir du gou­ver­ne­ment, Mar­tin Bouygues joue la carte du « stand alone ». Main­te­nant que le pro­blème Al­stom est ré­glé, il va dis­po­ser d’une belle ca­gnotte. Il peut te­nir plu­sieurs mois avec la nou­velle arme « an­ti-Niel » qu’il com­mer­cia­lise de­puis quelques se­maines, une box au prix cas­sé de 19,99 eu­ros par mois. « Ce­la va être pénible pour nos concur­rents ! » lan­cet-il, un éclair dans les yeux. Il sait que l’opé­ra­tion ne lui rap­por­te­ra pas d’ar­gent. Elle est juste des­ti­née à don­ner un grand coup de pied dans la fourmilière. « S’il a en­vie d’in­ci­né­rer tout son cash, c’est son pro­blème », iro­nise un ri­val. Il faut se mé­fier. Mar­tin Bouygues n’est pas dé­nué de flair. En 2000, il avait été le seul opé­ra­teur à re­fu­ser d’ache­ter à l’Etat les fré­quences UMTS (la 3G). Bien lui en a pris. France Te­le­com a failli y lais­ser sa peau. Au­jourd’hui, Mar­tin Bouygues es­père qu’il au­ra, une nou­velle fois, rai­son contre tous. Pa­ri ris­qué ?

Dans son bu­reau, un rayon de so­leil éclaire le pin’s orange ac­cro­ché à sa bou­ton­nière : le lo­go du groupe. Sou­rire. Le pa­tron se sou­vient de ce jour noir de 1995 où le juge Cour­roye, re­mar­quant l’in­signe, lui avait lan­cé : « Vous croyez que ce­la va vous pro­té­ger ? » Vingt ans plus tard Mar­tin Bouygues est tou­jours là. Il a per­du toutes ses illu­sions po­li­tiques. Mais pas sa foi dans le Mi­no­range. (1) Les sa­la­riés dé­tiennent 24,8% du groupe tan­dis que Mar­tin et son frère Oli­vier en pos­sèdent 20,8% à tra­vers leur hol­ding SCDM. En­semble ces deux en­ti­tés dé­tiennent la ma­jo­ri­té des droits de vote.

Le mi­nistre de l’Eco­no­mie, Ar­naud Mon­te­bourg, qui a échoué dans le dos­sier Flo­range et n’a pas réus­si à im­po­ser le ma­riage de SFR avec Bouygues Te­le­com, s’est mo­bi­li­sé pour ti­rer les bé­né­fices po­li­tiques de l’ac­cord Al­stom-Ge­ne­ral Elec­tric. Il a im­po­sé une prise de par­ti­ci­pa­tion de 20% de l’Etat dans Al­stom.

Mar­tin Bouygues, au siège de son groupe, ave­nue Hoche à Pa­ris, le 23 juin, au len­de­main de l’ac­cord Al­stomGe­ne­ral Elec­tric.

Long­temps proche de Ni­co­las Sar­ko­zy, son voi­sin de Neuilly-sur-Seine, Mar­tin Bouygues a été le té­moin de son ma­riage avec Cé­ci­lia Ci­ga­ner-Al­be­niz, en 1996, et il est le par­rain du pe­tit Louis Sar­ko­zy. Ex-man­ne­quin ori­gi­naire de Ba­ton Rouge en Loui­siane, Mé­lis­sa Bouygues, épouse du PDG, s’en­ten­dait bien avec Cé­ci­lia.

Le mil­liar­daire Fran­çois Pinault, an­cien ac­tion­naire et ad­mi­nis­tra­teur du groupe Bouygues, est un sou­tien de poids dans l’es­ta­blish­ment pa­ri­sien. Il a fa­ci­li­té la prise de contact entre Mar­tin Bouygues et Fran­çois Hollande.

En 2007, Mar­tin Bouygues ar­ri­vait en 13e po­si­tion du clas­se­ment an­nuel des for­tunes de « Chal­lenges », soit 4,1mil­liards d’eu­ros. En 2013, il a été ré­tro­gra­dé à la 33e po­si­tion avec une for­tune de 1,6 mil­liard d’eu­ros. Sur la même pé­riode, Xa­vier Niel (pho­to) s’est his­sé de la 19e place (2,74mil­liards) à la 10e (5,9mil­liards).

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