Gé­né­ra­tion in­culte

Où en est le ro­man fran­çais ? Pour le dixième an­ni­ver­saire du col­lec­tif In­culte, des écri­vains ré­pondent. Portrait d’un groupe lit­té­raire qui a le vent en poupe

L'Obs - - Sommaire - PAR GRÉ­GOIRE LE­MÉ­NA­GER

Où en est le ro­man fran­çais ? Pour le dixième an­ni­ver­saire du col­lec­tif In­culte, des écri­vains ré­pondent

De­ve­nirs du ro­man, vol. 2.€Ecri­tures et ma­té­riaux, col­lec­tif, In­culte, 352 p., 22 eu­ros.

Alain Fin­kiel­kraut n’est pas si dif­fé­rent des dé­lin­quants du centre pé­ni­ten­tiaire de Réau (Seine-et-Marne). Ils ont les mêmes lec­tures. Fin mai, l’ani­ma­teur de « Ré­pliques » in­vi­tait May­lis de Ke­ran­gal dans son émission ; en juin, les pri­son­niers dé­cer­naient à la ro­man­cière leur prix Pa­ris Di­de­rot-Es­prits libres. Il va pou­voir re­joindre son éclec­tique col­lec­tion de tro­phées : prix RTL-« Lire », prix France- Culture-« Té­lé­ra­ma », prix des Re­lay H, prix Orange, prix des psy­cha­na­lystes, prix « l’Ex­press »-BFMTV, c’est l’an­née Ke­ran­gal. Ven­du à 140 000 exem­plaires de­puis jan­vier, douze ré­im­pres­sions, son ma­gni­fique « Ré­pa­rer les vi­vants » (Ver­ti­cales) rafle tout. Son su­jet, pour­tant, est aus­si ra­co­leur qu’un film de Fre­de­rick Wi­se­man sur les aides so­ciales. Rap­pe­lons-le à ceux que les nou­velles sai­sons de « Game of Th­rones » et de l’UMP au­raient éloi­gnés des li­brai­ries : « Ré­pa­rer les vi­vants » ra­conte, avec une mi­nu­tie chi­rur­gi­cale, une trans­plan­ta­tion car­diaque.

Il arrive heu­reu­se­ment que le ta­lent mette tout le monde d’ac­cord (ce­lui de Ke­ran­gal, ac­ces­soi­re­ment, rayonne aus­si en Ita­lie ces jours-ci : « Nais­sance d’un pont », épo­pée d’un chan­tier mo­nu­men­tal, prix Mé­di­cis 2010, vient d’y re­ce­voir le titre de meilleur ro­man étran­ger avec le prix Gre­gor von Rez­zo­ri). Mais le sacre de cette ro­man­cière née en 1967 n’arrive pas comme un che­veu dans la soupe lit­té­raire des an­nées 2010. Il tombe à un mo­ment où, après s’être em­pê­tré dans le for­ma­lisme puis les jeux ha­sar­deux de l’au­to­fic­tion, le ro­man fran­çais se trouve re­vi­ta­li­sé par une ten­dance, à la fois dif­fuse et pro­téi­forme, au « documentaire ». Les ré­cits d’An­nie Er­naux, les en­quêtes d’Em­ma­nuel Car­rère, les re­por­tages de Jean Ro­lin, les néo­bio­gra­phies de Jean Eche­noz sont pas­sés par là. Ils ont rou­vert les fe­nêtres de la lit­té­ra­ture. Et comme le ha­sard fait par­fois bien les choses, ce­la coïn­cide aus­si avec le dixième an­ni­ver­saire d’In­culte, ce col­lec­tif d’écri­vains où sont pas­sés des gens aus­si doués que Fran­çois Bé­gau­deau, Bruce Bé­gout ou Joy Sor­man, et qui compte en­core au­jourd’hui des au­teurs, qua­dras pour la plu­part, comme Ma­thias En­ard, Ma­thieu Lar­nau­die, Cla­ro, Ar­no Ber­ti­na, Oli­ver Rohe, Hé­lène Gau­dy… et May­lis de Ke­ran­gal : « Quand je les ai re­joints vers 2007, j’étais une sorte d’ov­ni, dit-elle. J’étais un peu plus âgée qu’eux, j’avais des en­fants. Mais je leur dois une prise de confiance, un élan. Ce qui m’avait frap­pée, c’était leur vo­lon­té d’ins­crire de

l’ora­li­té dans les textes et une concep­tion du ro­man to­ta­le­ment po­ly­morphe, sans hié­rar­chie dans les formes, les thèmes, les lan­gages. Loin de cir­cons­crire le pé­ri­mètre ro­ma­nesque, ils cher­chaient à aug­men­ter ses ter­ri­toires. »

A l’ori­gine, le groupe est né pour faire ce que font tous les jeunes écri­vains quand ils se re­groupent : une re­vue. « Mais at­ten­tion, à la dif­fé­rence des autres col­lec­tifs, nous n’avions pas de pro­gramme » , in­siste Ber­ti­na. « La plu­ra­li­té fait par­tie de ce qui nous unit » , ajoute Lar­nau­die. On le leur concède vo­lon­tiers. Il fau­dra pour­tant bien, un jour, que des his­to­riens se penchent sur ce sin­gu­lier cas d’école lit­té­raire qui, sans ma­ni­festes ni cris de guerre, a fait cir­cu­ler un peu d’air dans une lit­té­ra­ture qui com­men­çait de sen­tir le ren­fer­mé. Ber­ti­na en­core: « On dis­cu­tait de No­va­lis et de po­li­tique fran­çaise, de De­leuze ou de foot… On ne voyait pas pour­quoi ces ma­té­riaux hé­té­ro­gènes ne per­met­traient pas de faire de la lit­té­ra

ture. » La re­vue s’est es­souf­flée après une ving­taine de nu­mé­ros sur « Les forces de l’ordre », « L’al­cool », « Le res­sen­ti­ment », « L’obs­cène », et des vo­lumes col­lec­tifs comme un pre­mier « De­ve­nirs du ro­man » en 2007. Reste une mai­son d’édi­tion, pi­lo­tée par Jé­rôme Sch­midt et Alexandre Ci­vi­co, qui pu­blie la ver­sion fran­çaise du « Be­lie­ver », des ro­mans comme le pro­chain Dan­tec (fin août), des es­sais sur l’in­ven­teur de l’an­ti­vi­rus in­for­ma­tique ou « les His­to­riens de garde ». Reste sur­tout une bande d’amis, qui ont souf­flé leurs bou­gies en in­vi­tant d’autres écri­vains à cui­si­ner avec eux un grand gâ­teau: un livre, où cha­cun fait le point sur son travail. Ob­jec­tif : ré­flé­chir aux mu­ta­tions du ro­man de­puis dix ans, et no­tam­ment au bric-à-brac d’ « ar­chives » et « ma­té­riaux » qu’il s’est re­mis à con­som­mer avec ap­pé­tit.

Cer­taines parts de ce « De­ve­nirs du ro­man, vol. 2 » sont moins di­gestes que d’autres, mais l’en­semble est ro­bo­ra­tif. Em­ma­nuelle Pi­reyre, prix Mé­di­cis 2012 pour « Fée­rie gé­né­rale » (Edi­tions de l’Oli­vier), donne sa concep­tion d’une « fic­tion documentaire » qui in­tègre

di­rec­te­ment « les da­tas du monde réel » : « Témoignages, sta­tis­tiques, sco­ries d’in­ter­net, images, re­por­tages, ana­lyses so­cio­lo­giques, ar­ticles de jour­naux, etc. » Lar­nau­die et Rohe, for­mi­dable bio­graphe de Mi­khaïl Ka­lach­ni­kov

(In­culte), évoquent la ré­vo­lu­tion

nu­mé­rique et les co­los­sales « doses de

sa­voir » dé­sor­mais à por­tée de clic. Tristan Gar­cia, au­teur l’an pas­sé de « Fa­ber. Le des­truc­teur » (Gal­li­mard), dis­serte sur le dogme mar­xiste de Lukács : « Le ro­man est l’épo­pée d’un monde sans dieu. » Phi­lippe Vas­set, à qui l’on doit un fa­meux « Livre blanc » (Fayard) fon­dé sur l’ex­plo­ra­tion des zones lais­sées vierges par les cartes IGN, ex­plique que « cha­cun de [ses] livres est tou­jours

pré­cé­dé d’une en­quête […] pour lo­ca­li­ser le plus pré­ci­sé­ment pos­sible les zones où

le réel s’af­fole et s’em­brouille. » Et Oli­via Ro­sen­thal dé­taille la « mé­thode » qui lui a fait dé­cro­cher le prix du Livre In­ter 2011 avec « Que font les rennes après Noël ? » (Ver­ti­cales). Elle « écrit à par­tir

d’en­tre­tiens » : « Ecouter des ou­vriers de chan­tiers, des spé­cia­listes du cer­veau, des em­ployés de pompes fu­nèbres […], c’est en­trer dans des uni­vers dont je suis ha­bi­tuel­le­ment, pour di­verses rai­sons, sé­pa­rée. » Elle as­sure que ses « in­ter­lo­cu­teurs [lui] disent des choses que l’on n’en­tend ja­mais dans les mé­dias » . Af­firme que ce­la mo­di­fie son écri­ture, parce qu’elle se sent « à la fois re­de­vable et res­pon­sable de ce qui [lui] a été dit » . Pour Ber­ti­na et Rohe, co­or­di­na­teurs

du livre, « ce de­voir éthique éli­mine la pos­si­bi­li­té de l’iro­nie à la Flau­bert. On le voit aus­si chez An­nie Er­naux. Et sou­li­gner le rôle du ma­té­riau, c’est por­ter at­teinte à la fi­gure du gé­nie créa­tif : Bal­zac semble un su­jet ca­pable d’in­té­grer toutes les in­for­ma­tions, quel­qu’un comme Pi­reyre les pré­sente dans leur foi­son­ne­ment. C’est une fa­çon de dire que ce que tu écris ne vient pas que de toi, mais aus­si du monde. Au fond, il s’agit de cher­cher l’in­tel­li­gence du monde » . Et « cher­cher l’in­tel­li­gence de Jean-Fran­çois Co­pé, ça n’est pas tou­jours fa­cile » , ri­gole Lar­nau­die, qui s’est in­té­res­sé de près aux « plumes » de mi­nistres pour écrire « Achar­ne­ment »

(Actes Sud). Mais qu’y a-t-il de fa­cile en lit­té­ra­ture? Après un livre de ter­rain sur la gare du Nord (L’Ar­ba­lète), puis une excellente « fable documentaire » très in­for­mée sur le mé­tier de bou­cher, « Comme une bête » (Gal­li­mard), Joy Sor­man s’est ren­due chaque mer­cre­di, pen­dant neuf mois, dans les ate­liers du Lit na­tio­nal : elle a par­lé avec « les ma­te­las­sières, les me­nui­siers, les li­vreurs, les cou­tu­rières » ; puis fi­ni par ac­cou­cher

d’ « une pe­tite fic­tion » dont « la nar­ra­trice hé­rite du lit de sa grand-mère » (Le Bec en l’air). Elle avait peur de s’en­fer-

mer « d’écrire dans sous le documentaire, le re­gard des peur sa­la­riés aus­si » . N’em­pêche, les ren­con­trer lui a per­mis de « prendre son élan » : « Com­men­cer par le concret, c’est ba­li­ser le ter­rain. Si­non, je suis un peu pau­mée… » Fin août, Joy Sor­man pu­blie­ra le mo­no­logue d’un ours (Gal­li­mard): pour l’écrire, elle a « par­lé avec des soi­gneurs de zoo » .

Elle se fait en re­vanche peu d’illu­sions sur la nou­veau­té du pro­cé­dé : « Faire un ter­rain, c’est aus­si vieux que la lit­té­ra­ture. » Ma­thias En­ard, qui n’a pas par­ti­ci­pé au livre, pense la même chose : « En s’ap­puyant sur des li­ber­tés for­melles ga­gnées au xxe siècle, le xxie re­trouve les grands en­jeux bal­za­ciens. Peut-être parce que la part de l’ima­gi­naire est de plus en plus prise par les sé­ries té­lé ? Mais Oli­vier Ro­lin avait lan­cé le mou­ve­ment dès 1993 avec “l’In­ven­tion du monde”, en uti­li­sant des contraintes à la Pe­rec pour par­ler du réel. La tra­jec­toire de Pa­trick Deville ré­sume bien aus­si cette évo­lu­tion : après des ro­mans sans ob­jet chez Mi­nuit, il est pas­sé à des ro­mans sans fic­tion, au Seuil. » Voir le pro­chain Deville, en ef­fet, à pa­raître fin août : il y se­ra ques­tion de Trots­ki et Mal­colm Lo­wry.

May­lis de Ke­ran­gal aus­si ancre cette ten­dance documentaire dans une « es­sence épique de la lit­té­ra­ture, fon­dée sur l’ex­plo­ra­tion de nou­velles zones de lan­gage » . Car c’est bien ça qui compte, à l’ar­ri­vée: « Faire de nou­velles phrases » , comme dit Joy Sor­man, par exemple avec des mots tech­niques comme « cou­teau à fi­le­ter » dans « Comme une

bête », ou « Glas­gow 3 » dans « Ré­pa­rer

les vi­vants » : « On se doute que ça dé­signe un co­ma pro­fond, mais comme on ne sait pas très bien ce que ça veut dire, ça ouvre des pers­pec­tives ima­gi­naires. » La ro­man­cière de « Ré­pa­rer les vi­vants » confirme, la ques­tion de la connais­sance est au fond as­sez se­con

daire dans cette af­faire : « Les sé­ries té­lé pro­posent des modes nar­ra­tifs qui per­mettent la sai­sie d’un es­pace: la Mai­sonB­lanche, une pri­son, une fa­mille de croque-morts… J’es­saie de le faire aus­si, mais il reste au ro­man la part de la ques­tion, du si­lence. Il faut tres­ser le documentaire comme un poème. Si on cherche des su­jets ori­gi­naux pour écrire, on est à cô­té de la plaque. Ja­mais je ne me suis dit: “Tiens, il n’y a pas de ro­man sur la trans­plan­ta­tion car­diaque, donc je vais en faire un.” Com­men­cer par là, quel cau­che­mar ! »

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