Di­ri­gés par Jean Da­niel La gauche peut-elle mou­rir ? L’ana­lyse d’Eric Fas­sin, so­cio­logue, de Laurent Bou­vet, au­teur du « Sens du peuple », et de la dé­pu­tée ita­lienne Mi­che­la Mar­za­no

Deux ans après l’élec­tion de Fran­çois Hollande, tout le dé­bat sur l’état cré­pus­cu­laire du PS se voit re­lan­cé. “Le Nouvel Ob­ser­va­teur” donne la parole à des in­tel­lec­tuels re­pré­sen­tant di­verses sen­si­bi­li­tés de la gauche. Leurs constats sont souvent ter­rible

L'Obs - - Sommaire - par Aude Lan­ce­lin

Oui, la gauche peut mou­rir… » Il au­ra suf­fi de ces quelques mots pro­non­cés par Ma­nuel Valls de­vant le con­seil du PS le 14juin pour re­lan­cer tout le dé­bat sur le co­ma in­tel­lec­tuel sup­po­sé­ment dé­pas­sé de la gauche, « ce grand ca­davre à la ren­verse », ain­si que l’écri­vait dé­jà Sartre au dé­but des an­nées 1960 dans sa pré­face à « Aden Ara­bie ». Un aver­tis­se­ment cré­pus­cu­laire, deux ans seule­ment après l’ar­ri­vée à l’Ely­sée d’un so­cia­liste. Un coup de se­monce qui n’avait du reste vo­ca­tion qu’à in­ti­mi­der à court terme les dé­pu­tés de la ma­jo­ri­té ré­tifs à ap­plau­dir au pacte de res­pon­sa­bi­li­té, dont le Me­def ré­clame à cor et à cri la mise en ap­pli­ca­tion, à une po­li­tique de l’offre et à une aus­té­ri­té eu­ro­péiste ré­so­lu­ment em­bras­sées par le pré­sident Hollande. Au­tant d’axes po­li­tiques dont très peu d’ob­ser­va­teurs sont pour­tant prêts à ga­ran­tir au­jourd’hui l’AOC « de gauche ». Bran­dir le spectre d’une dis­pa­ri­tion pour faire aban­don­ner au PS ce qui lui reste de sa mis­sion ori­gi­nelle, au mi­ni­mum celle de com­pen­ser le dés­équi­libre des forces entre ca­pi­tal et travail, voi­là qui ne manque pas d’au­dace. Ache­ver le pa­tient pour lui évi­ter un dé­cès ul­té­rieur – telle pour­rait en ef­fet être une fa­çon de dé­crire le trai­te­ment de choc pré­co­ni­sé. Après tout, le même Ma­nuel Valls n’avait-il pas ap­pe­lé en 2009, après une sé­rieuse dé­route lors d’un scru­tin eu­ro­péen dé­jà, à re­non­cer

BHL af­fir­mait en 2009 avoir vo­té so­cia­liste, mais “comme tout le monde : par ha­bi­tude, sans y croire, et en ayant le sen­ti­ment qu’on es­sayait de ré­ani­mer un ca­davre”.

au nom même de so­cia­lisme, un nom « dé­pas­sé », ren­voyant à « des concep­tions du xixe siècle » ? Au-de­là du rap­pel à l’ordre tac­tique, on sent pour­tant bien que ces mots-là, « La gauche peut mou­rir », ex­priment au­jourd’hui un es­prit d’époque, un sen­ti­ment in­si­dieux qui n’a ces­sé de se dif­fu­ser de­puis le dé­but des an­nées 2000. L’idée que le peuple fran­çais au­rait glis­sé à droite, de fac­to, ou à cause du re­nie­ment de toute une gé­né­ra­tion d’in­tel­lec­tuels et de po­li­tiques aux en­ga­ge­ments in­cer­tains. L’idée que le PS se­rait une mai­son morte qui se ver­rait contrainte, ma­riage pour tous ex­cep­té, à em­prun­ter nombre de ses com­bats et de ses ob­jets de pen­sée à une droite elle-même dé­sor­mais mise sous pres­sion par l’ex­trême droite. Du cô­té de la gauche in­tel­lec­tuelle, même par­mi les meilleurs, même par­mi les plus ai­gus, on s’en tire souvent par un haus­se­ment d’épaules. Consul­té sur la ques­tion par « le Nouvel Ob­ser­va­teur », Ré­gis De­bray ex­plique au­jourd’hui que « la gauche est dé­jà morte » et que « ce qui en sur­vit est soit pa­thé­tique soit pa­ro­dique », avant de de­man­der: « Si on s’oc­cu­pait d’autre chose? » Loin de cette sen­si­bi­li­té ré­pu­bli­caine de gauche, le phi­lo­sophe Jacques Ran­cière, au­teur de « la Haine de la dé­mo­cra­tie » (2005) où il croi­sait le fer avec les néo­réac­tion­naires en passe de ga­gner la guerre des consciences, dé­clare lui aus­si que le su­jet est clos, hé­las, dans la me­sure où le PS a réus­si sa « tâche his­to­rique » consis­tant en la « li­qui­da­tion de la gauche » .

La gauche fran­çaise va mal, sans doute même très mal. Le PS au­tant que la « gauche de la gauche » qui peine à trou­ver le moindre cou­rant élec­to­ral as­cen­sion­nel ici, con­trai­re­ment aux nou­veaux ac­teurs po­li­tiques ra­di­caux qu’on voit sur­gir ailleurs en Eu­rope – du par­ti Sy­ri­za en Grèce jus­qu’aux Po­de­mos es­pa­gnols. Il faut tou­te­fois se mé­fier de ceux qui se re­paissent au­jourd’hui de ce constat sans cher­cher à y ap­por­ter le moindre re­mède, de ceux qui, pour évo­quer le pro­verbe chi­nois, pré­fèrent mau­dire l’obs­cu­ri­té plu­tôt que d’al­lu­mer la moindre chan­delle. En 2009, deux ans après l’élec­tion de Ni­co­las Sar­ko­zy, l’ex-« nou­veau phi­lo­sophe » Ber­nard-Hen­ri Lé­vy af­fir­mait dé­jà que le PS était mort, que per­sonne ou presque n’osait le dire, mais que, tel « le cy­cliste d’Al­fred Jar­ry, il pé­da­lai­ta­lors­qu’ilé­tait­dé­jà­mort » . Non sans hon­nê­te­té, il af­fir­mait avoir vo­té so­cia­liste à la der­nière pré­si­den­tielle, mais « comme tout le­monde: pa­rha­bi­tude, sans y croire, ete­nayant­le­sen­ti­ment­qu’ones­sayait­de­réa­ni­mer un­ca­davre » . Ap­pe­lant de ses voeux une dés­in­té­gra­tion du PS et une re­fon­da­tion de la gauche sur de nou­velles bases, il pré­ci­sait que celles-ci se­raient né­ces­sai­re­ment: l’an­ti­fas­cisme, l’an­ti­co­lo­nia­lisme et l’an­ti­to­ta­li­ta­risme. Un com­bat spec­tral contre trois en­ne­mis historiques dé­jà dé­faits de longue date en somme. Rien sur la lutte contre la fi­nance mon­dia­li­sée en re­vanche, alors que la grande crise des sub­primes avait dé­jà dé­mar­ré l’an­née pré­cé­dente. Rien sur la jus­tice à rendre à des mil­lions de tra­vailleurs pauvres, que Fran­çois Mit­ter­rand osait en­core

évo­quer comme fon­de­ment du so­cia­lisme, deux ans avant sa propre élec­tion à la pré­si­dence. Rien non plus sur le tour­nant de la ri­gueur so­cia­liste de 1983 et ses consé­quences pos­si­ble­ment dé­ci­sives sur la pous­sée du vote FN un an plus tard, lors d’élec­tions eu­ro­péennes, une fois en­core. On a pu me­su­rer, de­puis, les consé­quences du dis­cours de tous ces Dia­foi­rus de la gauche qui, sous cou­vert de se pen­cher sur le ma­lade, ac­cé­lèrent sa perte. A ce dis­cours­là, on pré­fé­re­ra dé­ci­dé­ment ce­lui d’un Mi­chel Fou­cault qui, en 1979, pré­fa­çant « l’Ere des rup­tures », livre de Jean Da­niel, écri­vait que concer­nant l’ave­nir de la gauche « l’in­jonc­tion de rompre » tout au­tant que « l’exi­gence d’iden­ti­té » sen­taient for­cé­ment « l’abus » . La gauche, écri­vait le pro­fes­seur du Col­lège de France, ce n’est pas

tant une « coa­li­tion de par­tis sur l’échi­quier po­li­tique », qui, elle, peut ponc­tuel­le­ment se dé­faire en ef­fet, qu’un « mé­lange d’évi­dences et de de­voirs, “pa­trie plu­tôt que

concept” » . Ce sont eux jus­te­ment au­jourd’hui, ces évi­dences et ces de­voirs, qui semblent dé­sor­mais plus confus que ja­mais dans la France de 2014. Ce sont eux dé­sor­mais qu’il nous ap­par­tient, no­tam­ment au « Nouvel Ob­ser­va­teur » qui, il y a cin­quante ans, avait lan­cé cette ré­flexion, de re­dé­fi­nir, de re­prendre à nou­veaux frais, de por­ter plus que ja­mais. Le dé­bat sur l’ave­nir de la gauche s’ouvre dans nos co­lonnes avec, entre autres, les contri­bu­tions du so­cio­logue Eric Fas­sin, qui vient de si­gner « Gauche: l’ave­nir d’une dés­illu­sion », de Laurent Bou­vet, au­teur du « Sens du peuple », qui cherche à pen­ser de­puis quelques an­nées le di­vorce entre la gauche de gou­ver­ne­ment et les classes po­pu­laires, ou en­core de la phi­lo­sophe Mi­che­la Mar­za­no, fraî­che­ment élue dé­pu­tée au Par­le­ment ita­lien. Ce dé­bat-là se pour­sui­vra bien sûr à la ren­trée, car les me­naces se pré­cisent. Ja­mais une ex­trême droite ha­bile à sa­lir les com­bats les plus né­ces­saires contre le néo­li­bé­ra­lisme et à dres­ser les Fran­çais les uns contre les autres n’a pa­ru aus­si proche du pou­voir. Il convien­dra de lui bar­rer la route en veillant à ce que cette seule op­po­si­tion ne dicte pas une fois en­core à la gauche une iden­ti­té fa­cile et su­per­fi­cielle.

Fran­çois Hollande dans la cour d’hon­neur des In­va­lides, lors de la cé­ré­mo­nie na­tio­nale d’hom­mage à Pierre Mau­roy, le 11 juin 2013

Pa­blo Igle­sias (au centre), le 14 juin, lors d’une as­sem­blée des Po­de­mos, le par­ti, is­su du mou­ve­ment des In­di­gnés, qu’il a fon­dé en Espagne

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