Ecole fran­çaise contre école amé­ri­caine

Le ré­cit de la confron­ta­tion de notre sys­tème édu­ca­tif avec le sys­tème amé­ri­cain, trous­sé fin xixe par une jeune prof en voyage, n’a guère pris de rides ! A dé­cou­vrir…

L'Obs - - Sommaire - Par Vé­ro­nique Ra­dier

De­puis quelques an­nées, les en­quêtes in­ter­na­tio­nales s’ef­forcent de nous mon­trer que l’école n’est pas la même par­tout. Mais le mes­sage a en­core souvent du mal à pas­ser : « Beau­coup s’ima­ginent que tout ce­la va de soi, que l’en­sei­gne­ment, c’est un peu pa­reil à tra­vers le monde », ex­plique An­dreas Schlei­cher, concep­teur de ces en­quêtes. Aus­si, ima­gi­nez l’éton­ne­ment d’une jeune ins­ti­tu­trice fran­çaise, Ma­rie Gran­din, qui, ac­com­pa­gnant son époux, un sculp­teur alors cé­lèbre, convié à l’ex­po­si­tion uni­ver­selle de Chi­ca­go, dé­cide de vi­si­ter quelques écoles amé­ri­caines en 1892. Cu­rieuse des moeurs du Nou­veau Monde, elle y dé­couvre des élèves dé­ten­dus, confiants, in­vi­tés non seule­ment à prendre la parole, mais aus­si à don­ner leur avis. Bref, un en­sei­gne­ment aux an­ti­podes du nôtre. De cette ex­pé­rience, elle a ti­ré un ré­cit alerte et drôle, op­po­sant l’édu­ca­tion made in USA et notre fa­meuse école de la IIIe Ré­pu­blique, tant ré­vé­rée au­jourd’hui. Avec, sur celle-ci, des cri­tiques d’une vio­lence inattendue mais tou­jours d’ac­tua­li­té… Ou­blié sur les rayon­nages de la Bi­blio­thèque na­tio­nale, son ré­cit (1) vient d’être ex­hu­mé par deux uni­ver­si­taires, l’une fran­çaise et l’autre amé­ri­caine. Ex­traits choi­sis.

Plai­sir d’ap­prendre… contre triste pon­ti­fi­cat à la fran­çaise

J’étais vrai­ment ra­vie de la fa­mi­lia­ri­té, de l’in­ti­mi­té de toutes ces jeunes filles vis-à-vis de leur pro­fes­seur […] et je com­pa­rai ce franc lais­ser-al­ler, cet amical aban­don avec la contrainte de nos élèves en face de nous […] te­nus en res­pect par une di­gni­té ré­fri­gé­rante, gé­né­ra­le­ment im­po­sée par la fa­çon qu’on a de com­prendre en France le pro­fes­so­rat, de le chan­ger en un aus­tère pon­ti­fie­ment. Le pro­fes­seur, trop éloi­gné des élèves et ne dai­gnant point des­cendre jus­qu’aux en­fants, se les aliène et ne de­vient plus pour eux qu’une sorte de boîte à pa­roles qu’ils écoutent sans bron­cher, mais aus­si avec la plus com­plète in­dif­fé­rence, heu­reux quand ce n’est que de l’in­dif­fé­rence. On le sup­porte, comme on sup­porte la pluie et le mau­vais temps, avec l’es­poir que ce­la ces­se­ra un jour ; et les an­nées d’études fi­nies, le sou­ve­nir du pro­fes­seur et de ses le­çons s’efface com­plè­te­ment ou ne s’évoque que pour sus­ci­ter des cri­tiques et des gouaille­ries.

Oral et es­time de soi

Il est d’usage que tout élève fasse chaque se­maine un pe­tit dis­cours dont le su­jet est em­prun­té gé­né­ra­le­ment à la vie d’un grand homme. L’épi­sode à conter est lais­sé au choix de l’ora­teur. Il dé­bite son pe­tit speech sans être in­ter­rom­pu par le maître qui ne lui fait qu’en­suite ses ob­ser­va­tions. Cet exer­cice oral est ex­cellent, car l’en­fant ap­prend ain­si à s’ex­pri­mer sans fausse ti­mi­di­té, sans qu’on soit obli­gé de lui ar­ra­cher les pa­roles. Filles et gar­çons s’ac­quittent fort bien de ce de­voir et s’énoncent ai­sé­ment, sans em­phase, naï­ve­ment et sim­ple­ment.

Ni la ca­rotte… ni la pri­son

On tra­vaille pour la seule am­bi­tion de s’ins­truire sans autre but que de se fa­ci­li­ter l’ave­nir par les connaissances ac­quises, et le meilleur élève de la classe a cette seule sa­tis­fac­tion, qui vaut bien la va­ni­té des nôtres, d’en être plus res­pec­té et de s’en­tendre nom­mer avec or­gueil par ses com­pa­gnons aux per­sonnes qui vi­sitent les classes.

Ces vi­si­teurs sont nom­breux, les écoles étant ou­vertes à tous, pa­rents, amis, étran­gers, sans qu’il soit be­soin d’au­to­ri­sa­tion par­ti­cu­lière. Maîtres et élèves, le plus souvent, ne semblent pas s’aper­ce­voir de leur pré­sence, si ce n’est pour les sa­luer à leur en­trée et à leur sor­tie. Les en­fants eux-mêmes pourraient, s’ils le vou­laient, quit­ter la classe quand bon leur semble ; ils n’y sont point re­te­nus par force et, là comme ailleurs, l’Amé­ri­cain est libre. Mais peut- être parce qu’ils ne sont point contraints d’y al­ler, les en­fants amé­ri­cains aiment l’école et ne s’en ab­sentent point fa­ci­le­ment. (1) « Une Pa­ri­sienne à Chi­ca­go, 1892-1893 », par Ma­rie Gran­din, Pe­tite Bi­blio­thèque Payot, coll. « Voya­geurs ».

Les élèves d’une classe mixte amé­ri­caine, dé­ten­dus, confiants... (Wa­shing­ton, DC, 1898)

L’aus­té­ri­té de l’école de la IIIe Ré­pu­blique (Auxerre, 1905)

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