L’ho­raire éco­no­mique

L'Obs - - Téléphones Rouges - F. R frey­naert@nou­ve­lobs.com

Ça y est, je tiens le livre qui va vous faire l’été, et vous évi­ter la tra­gé­die ha­bi­tuelle des pro­jets de lec­ture de va­cances : hé­si­ter entre « re­lire tout Proust » et « se mettre en­fin au ro­man ja­po­nais » pour fi­nir en bâillant sur un Ka­the­rine Pan­col. Le livre est si­gné d’un uni­ver­si­taire amé­ri­cain nom­mé Jo­na­than Cra­ry, et s’in­ti­tule « 24/7 » (Edi­tions zones). Nous se­rons d’ac­cord, ce n’est pas un bon dé­but. Ces deux chiffres mis côte à côte sont un pur amé­ri­ca­nisme in­com­pré­hen­sible. Il eût mieux fal­lu que l’ou­vrage, dans notre langue, s’ap­pe­lât « 24/24, 7/7et 365/365 » ce qui est plus long mais vous met sur la voie. Le sous-titre est plus ex­pli­cite : « Le ca­pi­ta­lisme à l’as­saut du som­meil ». L’au­teur en­tend y dé­mon­trer la fa­çon dont le sys­tème éco­no­mique fait ex­plo­ser les ho­raires pour es­sayer de nous bouf­fer jus­qu’à nos nuits. Je vous dis tout, étant moi-même, en ce mo­ment, d’une hu­meur as­sez peu éveillée, je n’ai fait que sur­vo­ler l’ou­vrage. C’est un livre de so­cio­lo­gie uni­ver­si­taire plein de ré­fé­rences haut de gamme, pen­chant beau­coup plus du cô­té de Fou­cault Mi­chel que de ce­lui de Fou­cault Jean-Pierre. Mais des tas de jour­naux très bien l’ont chro­ni­qué fa­vo­ra­ble­ment (dont « l’Obs ») et la thèse es­quis­sée mé­rite qu’on y ré­flé- chisse. L’af­faire, se­lon l’au­teur, n’est pas neuve. La grande rup­ture com­mence à la fin du XVIIIe siècle quand ap­pa­raît la pre­mière usine tex­tile fonc­tion­nant 24 heures sur 24. Ce pro­grès du li­bé­ra­lisme en marche met fin à ces ba­li­vernes qui blo­quaient l’ini­tia­tive hu­maine de­puis quelques mil­lé­naires, comme le res­pect du jour et de la nuit, ou des grands cycles agri­coles. Eh oui, c’est fou quand on y pense, pen­dant des siècles et des siècles nos pauvres an­cêtres ont dû se plier à des ar­chaïsmes étouf­fants comme d’avoir à se re­po­ser quand le so­leil est cou­ché ou de de­voir at­tendre des mois que la ré­colte soit le­vée pour pou­voir jouir de ses fruits. Heu­reu­se­ment, de nos jours, tout ça est loin: entre le mo­ment où le pay­san jette la se­mence et ce­lui où elle tombe sur le sol, des tas d’or­di­na­teurs so­phis­ti­qués à New York ou Hong­kong ont lar­ge­ment eu le temps de spé­cu­ler sur toutes les pro­duc­tions concur­rentes his­toire de rui­ner celle qui n’a pas en­core com­men­cé de ger­mer. Reste donc un pe­tit îlot, plus dif­fi­cile à conqué­rir, le do­do. L’hydre mar­chande n’arrive pour l’ins­tant qu’à le cer­ner. Son­gez à nos in­som­nies. Pen­dant des dé­cen­nies on les a meu­blées en se ta­pant des do­cu­men­taires ani­ma­liers à la té­lé. J’y ai tou­jours vu un

Si vous avez bien l’in­ten­tion de ron­fler cet été en toute conscience, on a trou­vé le livre qu’il vous faut.

lien trou­blant avec notre souche pri­mi­tive. Re­gar­der pas­ser des poules fai­sanes ou des cha­meaux à poil long sur son écran, c’est cher­cher à re­trou­ver les mo­ments émou­vants où on se po­sait au bord de la ca­verne pour es­sayer de comp­ter les gnous. Main­te­nant, on surfe sur des vi­déos idiotes de lol­cats pos­tées sur Fa­ce­book et ce­la ne sert qu’à four­nir des in­for­ma­tions ci­blées qui per­met­tront de vous re­four­guer le len­de­main des pu­bli­ci­tés de bouffe pour chat. Sans doute le ca­pi­ta­lisme ira-t-il plus loin. Sans doute dans quelque temps trou­ve­rat-on le moyen de nous gref­fer des élec­trodes pour faire une ana­lyse com­mer­ciale de nos rêves. Pour l’ins­tant, note l’au­teur, on n’y est pas. Le som­meil est le der­nier en­droit qui échappe à la mar­chan­di­sa­tion du monde. Il me sem­blait im­por­tant que vous en ayez conscience, à l’heure où nombre d’entre vous partent en va­cances. Comme d’ha­bi­tude, de la grasse mat à la sieste d’après ro­sé, vous y al­lez avec la ferme in­ten­tion de ron­fler pen­dant un mois. Faites-le, cette an­née, avec joie et vi­gueur. Vous l’avez com­pris, de nos jours, la ré­sis­tance au sys­tème com­mence par là.

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