Messieurs les grands pen­seurs…

L'Obs - - Courrier Le Des Lecteurs -

Près de quinze ans, nous avons été fa­mille d’ac­cueil, d’en­fants pla­cés (le vi­lain mot) par l’Aide so­ciale à l’En­fance. Avant An­toine, nous avions ac­cueilli cinq en­fants, qui avaient gran­di avec les trois nôtres. Avec, osons l’avouer, une grande part d’amour, de joies, de dé­cep­tions aus­si, mais rien de bien grave, la vie, quoi. Et puis An­toine. Il est ar­ri­vé chez nous en 2004, âgé de 8 ans. En­fant sans au­cun re­père, sans au­cun sou­ve­nir d’amour, sans pa­pa, et une ma­man qu’il avait fi­ni par do­mi­ner. Chez nous, après la pre­mière de­mi-jour­née (pas plus) de mise au point, ça s’est très bien pas­sé. A l’école aus­si, très bons ré­sul­tats. Une bonne re­la­tion avec tout le monde au vil­lage. On nous a fé­li­ci­tés pour

notre travail. Donc, deux ans plus tard, un psy qui s’y connais­sait a dé­cré­té qu’il était gué­ri. L’Aide à l’En­fance a sui­vi (comme tou­jours) son avis, le juge des en­fants a sui­vi (comme tou­jours) et a ren­voyé An­toine d’où il ve­nait. (…) Ça a te­nu quatre mois. Nous étions bien évi­dem­ment d’ac­cord pour le re­prendre, mais ce n’était plus pos­sible ad­mi­nis­tra­ti­ve­ment. An­toine est donc re­par­ti de fa­mille d’ac­cueil en foyer d’en­fants, d’hô­pi­tal psy­chia­trique en garde à vue, s’est fait vi­rer de tous les col­lèges du dé­par­te­ment. En huit ans, nous l’avons ren­con­tré trois fois en ville. A chaque fois il lais­sait sa bande de co­pains pour se je­ter dans nos bras. Mais nous n’avions pas le droit de prendre plus de contacts. Le mois der­nier, An­toine a eu 18 ans, et il est sor­ti de pri­son. C’est-à-dire qu’on a ou­vert la porte pour le mettre à la rue. Rue où des so­lu­tions l’at­ten­daient : des dea­lers, l’ar­gent fa­cile, les em­brouilles, les me­naces de mort. Il ne peut pas por­ter plainte puis­qu’il fait par­tie de ce mi­lieu et qu’il a un sur­sis en cours. Il nous a donc ap­pe­lés au se­cours. Huit ans après. Et je ne peux rien faire. Sauf à mettre réel­le­ment en dan­ger ma propre fa­mille. Je l’ai juste ex­fil­tré de cette ville pour le conduire plus loin, dans une sorte de foyer, sans au­cune so­lu­tion du­rable. Tous les gens qui pro­fèrent des ju­ge­ments sen­ten­cieux sur tous les su­jets, ici et ailleurs, tous les po­li­tiques, tous les grands pen­seurs, ceux-là ont sans doute une so­lu­tion pour An­toine, et pour les cen­taines d’autres dans son cas ?

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