Au­ré­lie au bû­cher

En­quête sur Au­ré­lie Filippetti, une femme po­li­tique au ca­rac­tère tran­chant. Et une mi­nistre de la Culture fra­gi­li­sée par le conflit des in­ter­mit­tents, qui manque de moyens pour apai­ser un mi­lieu ha­bi­tué à être choyé

L'Obs - - Politique - Par Ber­nard Géniès, Vé­ro­nique Grous­sard et Ma­rie Gui­choux

En ce 21 juin, Fête de la Mu­sique, Fran­çois Hollande fait une ap­pa­ri­tion sur­prise sur les rives de la Seine à l’Ins­ti­tut du Monde arabe pré­si­dé par… Jack Lang. Tan­dis que sa mi­nistre de la Culture s’ap­prête à lan­cer les fes­ti­vi­tés dans les jar­dins du Pa­lais-Royal, c’est aux cô­tés de « Jack », mi­nistre monument, icône des beaux jours des arts, des lettres et de la fête, que le pré­sident vient pro­mettre qu’il dé­fen­dra « en­co­reet­tou­jours­la­cul­ture » . Lui qui ne s’en sou­cie guère de­puis le dé­but de son man­dat voit qu’il y a le feu dans la mai­son. Les in­ter­mit­tents les plus ra­di­caux me­nacent les fes­ti­vals de l’été et le pre­mier d’entre eux, Avi­gnon

(voir p. 90). La po­tion est amère pour Au­ré­lie Filippetti, le ca­mou­flet évident. In­ter­pel­lée une se­maine plus tôt à Guise, en Pi­car­die, par une troupe d’in­ter­mit­tents ve­nus dans le plus simple ap­pa­reil, elle a été in­au­dible. Ils étaient nus et sûrs de leur fait, elle était pâle et peu as­su­rée. Elle qui aime tant les ca­mé­ras, sou­dain ne sa­vait plus se mettre en scène.

Tous les mi­nistres de la Culture sont té­ta­ni­sés par la ques­tion des in­ter­mit­tents. Un sta­tut fait d’in­jus­tices et d’abus, un ma­chin in­com­pré­hen­sible pour qui n’est pas du mé­tier. Quelques pa­ra­graphes seule­ment dans la conven­tion de l’as­su­rance-chô­mage que né­go­cient les par­te­naires so­ciaux, pa­tro­nat et syn­di­cats, et que l’Etat agrée. Une va­riable d’ajus­te­ment dans les dis­cus­sions pour le mi­nistre du Travail, un nid à conflits pour tout mi­nistre de la Culture. L’un d’entre eux, Jean-Jacques Aillagon, y avait lais­sé son ma­ro­quin après l’an­nu­la­tion to­tale du Fes­ti­val d’Avi­gnon en 2003. Pour avoir la paix, son suc­ces­seur Re­naud Don­ne­dieu de Vabres avait mis sur pied un fonds tran­si­toire ache­tant la paix so­ciale pour trois ans (coût de l’ar­doise: 200 mil­lions d’eu­ros). Quant à Fré­dé­ric Mit­ter­rand, avec l’aplomb et la fan­tai­sie qui le ca­rac­té­risent, il avait an­non­cé qu’il lais­sait « ça » à son suc­ces­seur. Au­ré­lie Filippetti se re­trouve dans l’oeil du cy­clone. « Je voyais la crise ar­ri­ver », confie-t-elle. Plu­sieurs fois, elle a ti­ré le si­gnal d’alarme sans être en­ten­due: « J’avais l’im­pres­sion de ra­mer sur le sable. » « C’est vrai­qu’elle a fait part très tôt de son in­quié­tude pour les pré­caires, mais elle est res­tée arc-bou­tée sur la conven­tion qu’on ne pou­vait pas ne pas agréer, dit un poids lourd du gou­ver­ne­ment. Au lieu d’être un frein elle au­rait dû être à l’ini­tia­tive. » In fine, Ma­nuel Valls a dû mon­ter au front, an­non­çant la com­pen­sa­tion par l’Etat du dif­fé­ré d’in­dem­ni­sa­tion (entre la ces­sa­tion d’ac­ti­vi­té et le ver­se­ment de l’al­lo­ca­tion chô­mage), al­lon­gé par un ac­cord Une­dic dont FO et la CFDT furent, sur ce point, les maîtres d’oeuvre. Le Pre­mier mi­nistre a aus­si pro­mis la re­mise à plat du sta­tut avant la fin de l’an­née. A Au­ré­lie Filippetti d’as­su­rer l’explication à Avi­gnon, d’af­fron­ter la co­lère de ceux qui se sentent « tra­his » par la gauche. Les cri­tiques qui cou­vaient de­puis son ar­ri­vée rue de Va­lois dé­sor­mais flambent. Pour ses contemp­teurs, elle n’a pas les épaules pour ce mi­nis­tère pres­ti­gieux et ex­po­sé. Il y faut du verbe, de la flam­boyance, elle est trans­pa­rente, dé­plorent les uns. Il y faut de l’en­tre­gent, des sou­tiens dans les mu­sées, la mu­sique, le théâtre, le ci­né­ma, or elle est iso­lée, sou­lignent les autres. C’est au mieux une bonne élève, tra­vailleuse mais, de­puis deux ans, de­mandent les der­niers, qu’at‑elle vrai­ment fait ? « Il­ne­faut­pa­sêtre

in­juste… elle a beau­coup dé­co­ré », raille un ponte de la mu­sique qui s’amuse de son cô­té « mi­di­nette » de­vant les ar­tistes. « Ce qui est gê­nant, c’est qu’elle ne donne pas le sen­ti­ment d’avoir une vé­ri­table vi­sion cultu­relle », ajoute un grand pa­tron de musée. « Je me sou­viens de lui avoir pré­sen­té un pro­jet qui sem­blait l’en­thou­sias­mer, ra­conte un autre, elle m’a pro­mis de mettre quel­qu’un sur le dos­sier pour nous ai­der à le conce­voir. Et puis je n’ai plus eu de nou­velles. » Tan­dis que le pe­tit peuple de la culture se déses­père, les nan­tis cri­tiquent sa ges­tion. Un co­mé­dien de re­nom se plaint de n’avoir ja­mais été in­vi­té à sa table en tête à tête, une pa­tronne de théâtre de s’être vu si­gni­fier son congé avec bru­ta­li­té. On la dit tan­tôt ab­sente, tan­tôt tran­chante, pas as­sez vue ici ou là, dans ces salles ou ces cock­tails où il faut se mon­trer… L’in­sa­tis­fac­tion a failli lui coû­ter son mi­nis­tère lors du re­ma­nie­ment. Sa ré­élec­tion à Metz dans la roue du maire sor­tant – une jo­lie per­for­mance au re­gard de la dé­route des so­cia­listes aux mu­ni­ci­pales – l’a sau­vée à Pa­ris. La pe­tite mu­sique grin­çante, tou­te­fois, ne s’est pas tue.

« Ces ra­gots ano­nymes, ces pro­pos ja­loux sont nour­ris de pa­ri­sia­nisme. C’est un mi­lieu de l’entre-soi, d’un tout pe­tit monde. Il y a beau­coup de prétendants pour ce jo­li sa­lon », ri­poste Au­ré­lie Filippetti en dé­si­gnant son bu­reau, « S’ils ont des choses à dire, pour­quoi ne pas le faire à visage dé­cou­vert? » Mais dans ce monde mer­veilleux et égo­cen­tré, c’est tou­jours bal mas­qué. Une « com­me­dia dell’arte », dit Phi­lippe Douste-Bla­zy dans le der­nier nu­mé­ro de la re­vue « Charles » : « En tant que mi­nistre de la Culture, vous êtes in­vi­té tous les jours par les per­sonnes les plus riches, les plus en vue, qui vous ex­pliquent que vous êtes le plus beau, le meilleur mi­nistre et qu’elles es­pèrent que vous de­vien­drez pré­sident de la Ré­pu­blique. Tout ça pour avoir des sub­ven­tions. » Et s’il n’y en a pas… En 2012, Au­ré­lie Filippetti s’est ins­tal­lée rue de Va­lois par temps de di­sette. Pour­quoi pas une agré­gée de lettres clas­siques, au­teur de deux ro­mans? se sont dit en la dé­cou­vrant les mi­lieux cultu­rels. Une prin­cesse pro­lo, élé­gante et fière de ses ra­cines, fille d’un mi­neur de Lor­raine. Une no­vice au gou­ver­ne­ment mais une dé­pu­tée rom­pue à la po­li­tique. Le choc a été bru­tal lors de l’an­nonce des coupes claires de son mi­nis­tère, am­pu­té de plus de 4%. « Jé­rôme Ca­hu­zac lui a ra­ti­boi­sé son bud­get. Il était alors l’étoile mon­tante du gou­ver­ne­ment, rien ne lui ré­sis­tait et elle n’avait pas de re­lais. C’était le pot de terre contre le pot de fer », ra­conte un élu so­cia­liste. En bon pe­tit sol­dat, Filippetti dé­fend l’idée qu’en temps de crise la culture doit par­ti­ci­per à l’ef­fort de guerre, se bat pour pré­ser­ver les cré­dits du spec­tacle vi­vant en taillant dans les sub­ven­tions des grands éta­blis­se­ments. Mais le si­gnal don­né est violent, vé­cu comme une rup­ture par les ar­tistes. « Ce pre­mier bud­get, dé­sas­treux, était l’ar­bi­trage de Jean-Marc Ay­rault, sou­ligne un homme in­fluent dans les al­lées du pou­voir, au­tant comme maire à Nantes il avait consa­cré du temps et de l’ar­gent à la culture, au­tant comme Pre­mier mi­nistre il a été loin de la culture. » De mau­vaises, les re­la­tions entre Filippetti et Ay­rault de­viennent exé­crables après la ba­taille per­due des hauts-four­neaux de Flo­range, où elle s’était en­ga­gée aux cô­tés d’Ar­naud Mon­te­bourg.

Sans ar­gent, sans sou­tien, il faut des idées. La culture face à la ré­vo­lu­tion nu­mé­rique est un chan­tier am­bi­tieux, urgent, com­plexe. « Un en­jeu his­to­rique », dit-elle en lan­çant en grande pompe, de­vant la presse na­tio­nale et in­ter­na­tio­nale, une mis­sion pré­si­dée par Pierre Les­cure. Que de­viennent les in­dus­tries du ci­né­ma et de la mu­sique, l’édi­tion et la té­lé­vi­sion face à Google, Apple, Ama­zon? Sans se re­tran­cher dans le vil­lage gau­lois, il faut pro­té­ger la créa­tion, les droits d’au­teur. Ce se­ra « l’acte II de l’ex­cep­tion cultu­relle ». Des pin’s sont conçus pour l’oc­ca­sion, au­jourd’hui ils sont par­tis au re­but. Pierre Les­cure est de­ve­nu le nou­veau

pa­tron du Fes­ti­val de Cannes et la loi Créa­tion pro­mise par Au­ré­lie Filippetti n’est pas près de voir le jour. « El­leé­tait par­tie sur un pro­jet de loi fon­da­teur d’une cen­taine d’ar­ticles. Elle a vou­lu faire un monstre, il fal­lait faire des pe­tits­pa­quets. Deux, trois­su­jets­pré­cis. Si elle avait été ma­ligne, elle au­rait adop­té une po­li­tique de pe­tits pas, au lieu­de­vou­loi­run­grand­soir. C’estd’un ama­teu­ris­me­to­tal! », ex­plose le pa­tron d’un des sec­teurs concer­nés. Quant à la Ha­do­pi, tous les so­cia­listes prient pour que le su­jet reste aux ou­bliettes… Lors­qu’elle plaide pour la dé­mo­cra­ti­sa­tion cultu­relle, ses ac­cents sont sin­cères. De là à faire de l’édu­ca­tion ar­tis­tique la prio­ri­té de son man­dat, c’est un choix pé­rilleux. « C’es­tun­beau­voeu, bien­de­gauche. Sauf­quec’es­tu­ne­ques­tion cen­trale pour la mi­nistre de la Culture et­né­gli­gea­ble­pour le­mi­nistre del’Edu­ca­tion­na­tio­nale, donc­dif­fi­cile à faire avan­cer », dé­crypte un so­cia­liste. Le pro­jet pour l’heure ac­couche d’une sou­ris. Bref, mis à part la res­ti­tu­tion de ses pou­voirs au CSA en ma­tière de no­mi­na­tion dans l’au­dio­vi­suel pu­blic, les dé­ci­sions mar­quantes ne sont pas lé­gion. « Je­trou­ve­qu’ilyau­ne­gran­dein­jus­tice à son égard », s’in­surge le pré­sident de la Réu­nion des Mu­sées na­tio­naux et du Grand Pa­lais, Jean-Paul

Clu­zel. Le pa­tron du Théâtre du Rond­Point, à Pa­ris, Jean-Mi­chel Ribes, lui, se montre plus dé­çu par Fran­çois Hollande que par sa mi­nistre: « Elle n’a peut-être pas écrit “la Lé­gende des siècles” mais c’es­tu­ne­bat­tante. Elle en a pris plein la gueule. » Clu­zel est un plai­deur convain­cu: « El­le­con­naît­par­fai­te­ment ses dos­siers et elle a l’am­bi­tion­de­voir­des­pu­blics­nou­veaux, is­sus des com­mu­nau­tés les plus pauvres, ac­cé­der à une offre cultu­relle pas ré­ser­vée à ceux qui ont l’ha­bi­tude de fré­quen­ter les ins­ti­tu­tions. Dans des temps plus heu­reux fi­nan­ciè­re­ment, son­pré­dé­ces­seur[ Fré­dé­ric Mit­ter­rand, NDLR] pou­vait­pren­dre­le­tempsd’al­ler vi­si­ter un musée de la den­telle. » La mi­nistre, dont le pre­mier ou­vrage est in­ti­tu­lé « les Der­niers Jours de la classe ou­vrière », al­lie à l’op­por­tu­nisme po­li­tique des convic­tions an­crées. Ses no­mi­na­tions disent la cou­leur de ses choix (voir en­ca­dré). Son ana­lyse face à la crise ac­tuelle, c’est un proche qui la livre: « Nousn’avions­pas les­ba­rons, les bour­geois de la culture res­tent nos­tal­giques des flat­te­ries sar­ko­zystes et, main­te­nant, on­perd­les­pe­tits­qui­vont chezMé­len­chon. » Est-elle à l’aise au sein du nou­veau gou­ver­ne­ment? « Ma­nuel Valls est un ami. Ilaen­vie­de­don­ne­run­nou­ve­lé­lan àla­cul­ture. Le­bud­get­pour­la­créa­tion et­les­pec­ta­cle­vi­vant­se­ra­pré­ser­vé­dans les trois ans à ve­nir », ré­pond-elle. Ils ont par­ta­gé des com­bats po­li­tiques, la cam­pagne pré­si­den­tielle de Sé­go­lène Royal, puis celle de Fran­çois Hollande. Fils d’un ar­tiste peintre ca­ta­lan, le Pre­mier mi­nistre est sen­sible à la culture et son épouse, la vio­lon­cel­liste Anne Gra­voin, a de l’en­tre­gent dans le monde du spec­tacle. C’est un point d’ap­pui pour Filippetti. Ce n’est pas une as­su­rance-vie, sur­tout s’il faut à Ma­nuel Valls jouer un peu trop souvent les pom­piers vo­lants. Comme lors du conflit sur le Musée Pi­cas­so. « Sur le fond, elle avait rai­son de vou­loir mettre un terme au man­dat d’Anne Bal­das­sa­ri, dit un conseiller qui a sui­vi l’af­faire. S’y est-elle bien prise? C’est autre chose. Elle a trop don­né le sen­ti­ment que c’était un en­jeu per­son­nel. » Le li­mo­geage de la conser­va­trice a conduit Claude Pi­cas­so, allié de cette spé­cia­liste de re­nom, à de­man­der au­dience au Pre­mier mi­nistre. Et le fils du grand homme de confier que Ma­nuel Valls lui avait sem­blé « ter­ro­ri­sé par Filippetti. Il m’a dit: “Vous sa­vez, c’est­dif­fi­ci­le­de­lui­par­ler” » . Cer­tains y voient, en l’es­pèce, une ha­bi­le­té du Pre­mier mi­nistre… « Quand elle est dans une lo­gique de rup­ture, confie un so­cia­liste, elle est tran­chante. » Ain­si s’est-elle bru­ta­le­ment dé­bar­ras­sée en avril der­nier de sa di­rec­trice de ca­bi­net, Lau­rence En­gel, peu après la dé­mis­sion de l’époux de cette der­nière, Aqui­li­no Mo­relle, le conseiller po­li­tique du pré­sident, soup­çon­né de conflit d’in­té­rêts. « Au­ré­lie est au­to­ri­taire, En­gel étai­tau­to­ri­ta­riste, c’était­nui­sible », dit un so­cia­liste. Un mi­nistre adou­cit le portrait: « Au­ré­liees­tex­trê­me­ment­sen­si­blee­tim­pli­quée. » Ils sont rares à l’ap­pré­cier sans re­te­nue. « El­lees­tà­part », dit un autre membre du gou­ver­ne­ment. En re­vanche, Mi­chel Sa­pin comme Ar­naud Mon­te­bourg ap­plau­dissent son cou­rage: « Elle va au contact, c’es­tu­ne­guer­rière. » Dans l’at­tente de l’ou­ver­ture hou­leuse du Fes­ti­val d’Avi­gnon, Au­ré­lie Filippetti lais­sait la se­maine der­nière trans­pa­raître une en­vie de calme. « Ma place est à Avi­gnon. Aux cô­tés des in­ter­mit­tents, di­sait-elle, tout en se pro­je­tant vers la ren­trée. Je vou­drais va­lo­ri­ser des évé­ne­ments lit­té­raires, c’est mon mi­lieu tem­pêtes. na­tu­rel. » Comme un port à l’abri des

Le 13 oc­tobre 2011, Au­ré­lie Filippetti et Jack Lang sont aux cô­tés de Fran­çois Hollande lors d’un mee­ting pa­ri­sien entre les deux tours de la pri­maire du PS

La mi­nistre, in­ter­pel­lée par une troupe d’in­ter­mit­tents dans le plus simple ap­pa­reil, de­vant le fa­mi­lis­tère de Guise, dans l’Aisne, le 10 juin

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