Faut-il déses­pé­rer du PS ?

Le Par­ti so­cia­liste mène-t-il en­core une po­li­tique de gauche ? Pour­quoi le Front de Gauche ne profite-t-il nul­le­ment de ses déboires élec­to­raux ? Le so­cio­logue Eric Fas­sin et Laurent Bou­vet, au­teur du “Sens du peuple”, ont ré­pon­du à nos ques­tions

L'Obs - - Les Débats De L’obs - Pro­pos re­cueill is par Aude Lan­cel in

Le Nouvel Ob­ser­va­teur Le Pre­mier mi­nistre, Ma­nuel Valls, a ré­cem­ment évo­qué une mort pos­sible de la gauche. Etes-vous d’ac­cord avec l’idée d’une sin­gu­la­ri­té to­tale de la crise ac­tuel­le­ment tra­ver­sée par le PS? Laurent Bou­vetLes par­tis po­li­tiques sont mor­tels, les cas sont nom­breux dans l’his­toire. Tou­te­fois le PS a connu, en un peu plus d’un siècle d’exis­tence, de nom­breuses crises dont il s’est tou­jours sor­ti. Au­jourd’hui, le PS doit sans doute se re­fon­der comme il l’a fait en 1969-1971. Les « deux corps » du PS sont en ef­fet tou­chés. Son « corps im­ma­té­riel », doc­tri­nal, est en­tiè­re­ment à re­cons­truire. Le PS ne pro­duit plus d’idées, de pro­jet de so­cié­té ou même d’orien­ta­tions po­li­tiques fortes, iden­ti­fiables, de­puis un long mo­ment. La nou­veau­té, c’est que dé­sor­mais son « corps ma­té­riel », ses élus, ses mi­li­tants, ses ré­seaux, ses af­fi­dés… est gra­ve­ment tou­ché. La perte de 30000 élus aux mu­ni­ci­pales et de 25000 mi­li­tants de­puis 2012 est un signe du dé­li­te­ment de l’en­semble or­ga­ni­sa­tion­nel et ré­ti­cu­laire que re­pré­sen­tait le PS. Eric Fas­sinMa­nuel Valls parle aux so­cia­listes; mais il choi­sit, pour une fois, de s’in­quié­ter de « la gauche ». C’est une ma­nière de ne pas évo­quer la mort an­non­cée du PS. Il est vrai que le PS en­traîne au­jourd’hui toute la gauche dans son nau­frage. La crise de la so­cial-dé­mo­cra­tie, c’est plu­tôt un re­non­ce­ment idéo­lo­gique qu’un échec po­li­tique – un peu par­tout en Eu­rope : Blair et Schrö­der avant Valls. Fran­çois Hollande « as­sume », dit-on, d’être so­cial-dé­mo­crate. Mais le pacte de res­pon­sa­bi­li­té n’a rien à voir avec la so­cial-dé­mo­cra­tie: au lieu d’ar­bi­trer entre ca­pi­tal et travail, le pré­sident né­go­cie avec le pa­tro­nat en ou­bliant les syn­di­cats ! Se­rait-il so­cial-li­bé­ral ? En

réa­li­té, il n’est ni so­cial ni li­bé­ral : il met l’Etat au ser­vice des banques et des mar­chés. Il est donc néo­li­bé­ral. Mais beau­coup sont dans le dé­ni. Re­gar­dez: en Eu­rope, Hollande et Ren­zi ont sou­te­nu Jun­cker ; et il est des édi­to­ria­listes qui ont sa­lué un « vi­rage à gauche sa­lu­taire » ! Outre les classes po­pu­laires, quelles sont les autres ca­té­go­ries de la po­pu­la­tion dont le dé­cro­chage ex­plique la fai­blesse ac­tuelle du vote so­cia­liste?

L. Bou­vetOutre les classes po­pu­laires que le PS a « per­dues » de­puis long­temps, l’en­semble de son socle élec­to­ral s’est di­lué de­puis deux ans (par­tielles, mu­ni­ci­pales, eu­ro­péennes). Les choix éco­no­miques et « so­cié­taux » di­visent pro­fon­dé­ment l’élec­to­rat de Fran­çois Hollande de 2012. Ain­si, le vote PS à telle ou telle élec­tion pour un élec­teur de gauche est de­ve­nu en soi un pro­blème. Pour beau­coup d’élec­teurs des ca­té­go­ries moyennes et su­pé­rieures, les aug­men­ta­tions d’im­pôt jouent un rôle dis­sua­sif comme on l’a vu dans les en­quêtes faites à l’oc­ca­sion des mu­ni­ci­pales. Pour les agents pu­blics la baisse des dé­penses pu­bliques est vé­cue comme une me­nace sur leur ac­ti­vi­té même – sans par­ler des me­sures sec­to­rielles qui passent mal, comme les rythmes sco­laires au­près des en­sei­gnants. S’est ajou­tée à ce­la la dé­mo­bi­li­sa­tion de cer­tains élec­to­rats in­sa­tis­faits sur des ques­tions plus spé­ci­fiques comme le ma­riage pour tous ou le genre.

E. Fas­sin L’élec­to­rat que perd le Par­ti so­cia­liste, c’est d’abord l’élec­to­rat de gauche. Pour­quoi vo­ter pour un par­ti qui n’est plus de gauche? On a vou­lu nous faire croire que le PS per­dait le peuple pour gar­der les « bo­bos ». Qu’il sa­cri­fiait les classes po­pu­laires aux mi­no­ri­tés, et qu’il s’oc­cu­pait du ma­riage plu­tôt que du chô­mage. Mais ce gou­ver­ne­ment ne fait rien pour les ban­lieues ; ni contre les dis­cri­mi­na­tions. Quant aux droits des mi­no­ri­tés sexuelles, c’est fi­ni ! Bref, on ne pour­ra plus dire que c’est à cause des ques­tions « so­cié­tales » qu’on ne s’oc­cupe pas de la « ques­tion so­ciale »… Les déboires du PS ne semblent pour­tant au­cu­ne­ment pro­fi­ter à la gauche de la gauche, comme l’a mon­tré le ré­sul­tat des der­nières eu­ro­péennes. Comment l’ex­pli­quez-vous? Pour­quoi la France ne pro­duit-elle pas de phé­no­mène à la Sy­ri­za, par­ti de gauche ra­di­cale ar­ri­vé en pre­mière po­si­tion en Grèce?

E. Fas­sinC’est ef­fec­ti­ve­ment la grande ques­tion. Puisque Fran­çois Hollande mène la même po­li­tique éco­no­mique que Ni­co­las Sar­ko­zy, on pour­rait ima­gi­ner que la cri­tique de la dé­rive néo­li­bé­rale bé­né­fi­cie­rait au­tant à la gauche de gauche qu’à l’ex­trême droite. Or ce n’est pas le cas. Pour­quoi? D’une part, le PS donne rai­son au FN qui dé­nonce l’« UMPS ». Et l’al­ter­nance sans al­ter­na­tive ali­mente le re­jet de la dé­mo­cra­tie – par le vote d’ex­trême droite, mais aus­si par l’abs­ten­tion. Comment croire à la dé­mo­cra­tie si l’élec­tion ne change rien? D’autre part, le FN a fi­ni par im­po­ser son lan­gage iden­ti­taire, non seule­ment à l’UMP, mais aus­si au PS (qu’il s’agisse des im­mi­grés, des mu­sul­mans ou des Roms). L’hé­gé­mo­nie éco­no­mique, c’est le front UMP-PS; mais l’hé­gé­mo­nie cultu­relle, c’est le front FN-UMP-PS. Dans ces condi­tions, pas fa­cile de faire en­tendre autre chose. Le prin­ci­pal es­poir, c’est « l’hy­po­thèse Sy­ri­za » : l’ef­fon­dre­ment com­plet du Pa­sok [le Par­ti so­cia­liste grec, NDLR] a en­fin ou­vert un es­pace à gauche, et donc une al­ter­na­tive. Du coup, en Grèce, on s’abs­tient moins, on vote moins pour l’ex­trême droite, et on vote plus pour la gauche de gauche. Au­jourd’hui, en France « l’hy­po­thèque PS » obs­true le pay­sage de la gauche.

L. Bou­vetLe Front de Gauche tient un dis­cours en dé­ca­lage par rap­port à son élec­to­rat. Son dis­cours porte sur les consé­quences né­fastes de la mon­dia­li­sa­tion et du ca­pi­ta­lisme, et s’adresse en prio­ri­té à leurs vic­times (aux plus ex­po­sés et aux plus faibles). Or les so­lu­tions pro­po­sées pour y re­mé­dier (l’aug­men­ta­tion des dé­penses pu­bliques et le ren­for­ce­ment du rôle du ser­vice pu­blic) ap­pa­raissent comme pou­vant pro­fi­ter d’abord à des po­pu­la­tions (les agents pu­blics) moins ex­po­sées aux risques de la mon­dia­li­sa­tion (chô­mage ou dé­lo­ca­li­sa­tion no­tam­ment). Ce hia­tus entre dis­cours, pro­po­si­tions et élec­to­rat est à mon sens au coeur des dif­fi­cul­tés du Front de Gauche. Vous sem­blez tou­te­fois consi­dé­rer, Laurent Bou­vet, que le so­cia­lisme in­car­né par Valls est la bonne voie pour la gauche, no­tam­ment dans la re­con­quête du vote po­pu­laire. Que ré­pon­dez­vous à ceux qui consi­dèrent au­jourd’hui que la gauche ac­tuel­le­ment au pou­voir n’est rien d’autre qu’une « droite com­plexée » ?

L. Bou­vetJe ne sais pas si c’est la « bonne voie » pour la gauche! Ce que je constate, plus mo­des­te­ment, c’est que la pro­po­si­tion po­li­tique de Ma­nuel Valls – en gros le re­tour à une forme d’au­to­ri­té dans la ma­nière dont l’ac­tion pu­blique est me­née ar­ti­cu­lée à un pro­jet éco­no­mique ou­ver­te­ment so­cial-li­bé­ral – offre un choix clair aux so­cia­listes et à la gauche en gé­né­ral, au re­gard d’une autre pro­po­si­tion, plus in­ter­ven­tion­niste sur le plan éco­no­mique mais aus­si plus li­bé­rale pour ce qui concerne les ques­tions de so­cié­té (in­car­née par EELV no­tam­ment). Il fau­dra voir en 2017 comment ces deux pro­po­si­tions s’in­carnent et la­quelle l’em­porte à gauche face à celles de la droite et de l’ex­trême droite. La gauche est de­ve­nue élec­to­ra­le­ment do­mi­nante en 2012 à un mo­ment où sa dé­com­po­si­tion doc­tri­nale était dé­jà très avan­cée. Qu’est-ce qui n’a pas été fait se­lon vous et quelle se­rait la thé­ra­pie de choc à adop­ter?

E. Fas­sin L’hé­gé­mo­nie idéo­lo­gique de la droite décomplexée re­pose sur une gauche com­plexée. Nos gou­ver­nants se croient réa­listes; en fait, ils croient seule­ment que la réa­li­té est de droite. Pour com­pen­ser, ils pré­tendent se rap­pro­cher du peuple en s’en pre­nant aux Roms, par exemple. C’est pa­rier sur l’idée que le peuple se­rait de droite. Il faut in­ver­ser la lo­gique: re­ven­di­quer une idéo­lo­gie de gauche. C’est ain­si qu’on pour­ra en­fin es­pé­rer ren­con­trer un élec­to­rat de gauche.

Ma­ni­fes­ta­tion du 1er-Mai 2014 à Pa­ris

éric Fas­sin est so­cio­logue et pro­fes­seur de sciences po­li­tiques à l’uni­ver­si­té Pa­ris-VIIIVin­cennes-Saint-De­nis. Il est membre du col­lec­tif Cette France-là, qui se pro­pose d’ob­ser­ver la si­tua­tion des étran­gers en France, et l’au­teur, no­tam­ment, de « Dé­mo­cra­tie pré­caire. Chro­niques de la dé­rai­son d’Etat » (La Dé­cou­verte, 2012) et « Roms et ri­ve­rains. Une po­li­tique mu­ni­ci­pale de la race » (La Fa­brique, 2014).

Laurent Bou­vet est pro­fes­seur d’his­toire des idées po­li­tiques à l’uni­ver­si­té Ver­saillesSaint-Quen­tin et di­rec­teur de l’ob­ser­va­toire de la vie po­li­tique à la Fon­da­tion Jean-Jau­rès. Der­nier es­sai pa­ru : « le Sens du peuple. La gauche, la dé­mo­cra­tie, le po­pu­lisme » (Gal­li­mard, 2012).

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