“Doit-on s’ins­pi­rer de Ren­zi ?”

Cer­tains ai­me­raient faire de l’an­cien maire de Flo­rence un mo­dèle pour la gauche eu­ro­péenne. In­ter­ro­gée par “l’Obs”, une dé­pu­tée de son par­ti se montre scep­tique

L'Obs - - Les Débats De L’obs - Par Mi­che­la Mar­za­no

Le pa­ral­lèle a de quoi faire rou­gir la gauche fran­çaise. Confron­té à une si­tua­tion éco­no­mique com­pa­rable à celle de la France, voire pire, le pré­sident du Con­seil ita­lien, Mat­teo Ren­zi, a fait aux der­nières élec­tions eu­ro­péennes un score trois fois su­pé­rieur à ce­lui de Ma­nuel Valls: son par­ti, le Par­ti dé­mo­crate (qui est aus­si le mien), a fait plus de 40% des voix contre 14% au PS. Et, pour­tant, les deux hommes ont beau­coup de points com­muns: ils ont tous les deux ac­cé­dé ré­cem­ment aux plus hautes res­pon­sa­bi­li­tés, ils sont jeunes et se ré­clament d’une « po­li­tique mo­derne et ef­fi­cace ». Ren­zi a su ré­en­chan­ter la gauche ita­lienne, et l’an­cien maire de Flo­rence est de­ve­nu, de­puis, le phare et l’es­poir de la gauche eu­ro­péenne. Alors, y a-t-il un « mys­tère Ren­zi » et doit-on s’en ins­pi­rer de ce cô­té-ci des Alpes? S’il faut ten­ter de le trou­ver, ce n’est cer­tai­ne­ment pas sur le plan des prin­cipes. Dans la post­face à la ré­édi­tion de 2014 du livre du grand phi­lo­sophe Nor­ber­to Bob­bio « Des­tra e si­nis­tra » [« Droite et gauche », NDLR], le pré­sident du Con­seil ita­lien a li­vré le se­cret de sa pen­sée. Pour lui, l’op­po­si­tion droite-gauche, qui, chez Bob­bio, re­po­sait sur la dis­tinc­tion entre li­ber­té et éga­li­té (la gauche se ré­su­mant par sa pré­oc­cu­pa­tion avant tout éga­li­taire), de­vrait être pen­sée au­jourd’hui comme une op­po­si­tion entre conser­va­tion et in­no­va­tion. Mat­teo Ren­zi se de­mande même si l’éga­li­té reste en­core le fon­de­ment de la po­li­tique de gauche et s’il ne fau­drait pas plu­tôt ré­cu­pé­rer, après des an­nées de mé­fiance, des concepts comme ceux de « mé­rite » et d’« am­bi­tion ». On a aus­si be­soin de « dy­na­misme », « vi­tesse », « ef­fi­ca­ci­té ». Le lec­teur fran­çais au­ra com­pris qu’on est bien loin d’un dis­cours clas­sique de gauche. Pour Ren­zi, le néo­li­bé­ra­lisme (ce qu’en Ita­lie on appelle le « li­bé­risme » pour le dis­tin­guer du vrai li­bé­ra­lisme de Mon­tes­quieu à Ray­mond Aron) n’est plus une idéo­lo­gie, mais un état de fait que la gauche doit ac­cep­ter pour abor­der les nou­veaux défis. Il n’y a chez lui au­cune in­ter­ro­ga­tion pour sa­voir si cet état de fait ne se­rait pas plu­tôt im­po­sé par la do­mi­na­tion des puis­sances fi­nan­cières. D’où, chez Ren­zi, cette va­lo­ri­sa­tion de la réus­site et de l’éner­gie per­son­nelle au dé­tri­ment de la ques­tion de l’éga­li­té des chances. C’est au mieux du blai­risme, au pire du ber­lus­co­nisme « de gauche ». Qu’est-ce qui ex­plique alors le suc­cès de Ren­zi au­près de l’élec­to­rat de gauche et peut-être aus­si de droite (on sait dé­sor­mais que cer­tains élec­teurs dé­çus de Ber­lus­co­ni se sont re­por­tés sur lui)? Son suc­cès tient avant tout à son cha­risme per­son­nel. Tout com­mu­ni­cant que soit Ma­nuel Valls, il n’a ni l’ai­sance, ni la faconde, ni l’élan mo­bi­li­sa­teur de Ren­zi. Ce der­nier est un « leader cha­ris­ma­tique » au sens où l’en­ten­dait Max Weber. Il n’a pas be­soin d’avoir des Sé­gué­la et autres pro­fes­sion­nels de la com au­tour de lui. Il a un vrai don pour en­chan­ter le peuple et lui re­don­ner confiance. C’est ce qui fait à la fois son im­mense suc­cès mais aus­si sa fai­blesse. Il est seul aux com­mandes. Et mal­gré un cer­tain nombre de ré­formes gad­gets et acro­ba­tiques, dont il reste d’ailleurs en­core à trou­ver les fi­nan­ce­ments, sa po­li­tique risque d’ap­pa­raître pour ce qu’elle est: une sorte de re­su­cée de la « troi­sième voie » chère à Blair et au so­cio­logue An­tho­ny Gid­dens qui, après un pe­tit tour de passe-passe sé­dui­sant avant la crise des sub­primes, a été la prin­ci­pale ma­trice de la dé­con­si­dé­ra­tion de la gauche au­près de ses propres élec­teurs. Ren­zi vient de la Dé­mo­cra­tie chré­tienne (n’ou­blions pas que le Par­ti dé­mo­crate dont il est tou­jours le prin­ci­pal di­ri­geant est com­po­sé d’an­ciens élus de gauche et d’an­ciens dé­mo­crates-chré­tiens), et il ne lui en coû­te­ra guère d’être le fos­soyeur de la gauche en Ita­lie. Mais la gauche eu­ro­péenne fe­rait bien d’y re­gar­der de plus près avant d’en faire son ul­time bouée de sau­ve­tage. A moins de se ré­si­gner, comme le dit Ma­nuel Valls, à ce que la gauche puisse « mou­rir ».

Mat­teo Ren­zi, lors d’un mee­ting du Par­ti dé­mo­crate ita­lien, en 2013

Mi­che­la Mar­za­no es­sayiste, est pro­fes­seur de phi­lo­so­phie à Pa­risDes­cartes. Ita­lienne de na­tio­na­li­té, elle vient d’être élue dé­pu­tée de Mi­lan dans la ma­jo­ri­té de Mat­teo Ren­zi (Par­ti dé­mo­crate). Elle est no­tam­ment l’au­teur du « Fas­cisme. Un en­com­brant re­tour? » (Larousse, 2009).

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