Bi­go­rexique, comme ils disent…

C’est ain­si qu’on appelle le dro­gué au sport. Dan­ge­reuse dé­pen­dance ou course au bon­heur ?

L'Obs - - Dossier - Par Fa­brice Pliskin

A 49 ans, Yves Beau­champ a for­mé le pro­jet sans exemple de cou­rir 365 ma­ra­thons en une an­née. Il a com­men­cé le 1er jan­vier 2014. Le jour où nous l’in­ter­vie­wons, il est 13 heures et le Qué­bé­cois s’ap­prête à par­cou­rir son 172e ma­ra­thon dans les rues de La­val (Canada), mal­gré une dou­leur au nerf scia­tique et une ten­di­no­pa­thie aux muscles is­chio-jam­biers de la cuisse droite. « A cause de ma bles­sure, jecours ac­tuel­le­ment à 9 km/h au lieu de 12, pour res­ter dans­ma zone de confort », ex­plique Yves Beau­champ, un homme fervent et chauve à la barbe brune ar­tis­te­ment taillée. « Acet­te­vi­tesse, la­course à pied neme pro­cure plus d’hal­lu­ci­na­tions » , dé­plore l’athlète. Et d’ajou­ter: « Je suis vis­cé­ra­le­ment bi­go­rexique. »

La bi­go­rexie, c’est l’ad­dic­tion au sport. Néo­lo­gisme mu­tant, « bi­go­rexie » est com­po­sé du mot an­glais big( gros) et du mot grec orexis (en­vie, ap­pé­tit). La bi­go­rexie nuit gra­ve­ment à la vie so­ciale, fa­mi­liale ou pro­fes­sion­nelle. Si vous faites de la Zum­ba au club de fit­ness Fo­rest Hill-Aqua­bou­le­vard au lieu de dé­jeu­ner avec vos col­lègues, vous êtes sur la mau­vaise pente. Si vous vous achar­nez à sou­le­ver de la fonte, mal­gré une grippe ou une gas­tro-en­té­rite, ne le niez pas, vous en êtes. Si, par-des­sus le mar­ché, on vous sur­nom­mait Bouboule au col­lège, cou­rez consul­ter, non par­don, ne cou­rez sur­tout pas, mais, hâ­tez­vous len­te­ment de consul­ter un psy­chiatre, car vous avez une image pa­tho­lo­gique de vous-même.

Se­lon Aude-So­phie Ca­gnet, psy­cho­logue des Hô­pi­taux de Pa­ris, « le bi­go­rexique masque une souf­france psy­chique (dé­pres­sion, rup­ture) sous une dou­leur phy­sique. Avec cette ad­dic­tion, on est pas­sé d’une dé­fi­ni­tion

Si vous faites de la Zum­ba au lieu de dé­jeu­ner avec vos col­lègues, vous êtes sur la mau­vaise pente.

po­si­tive du sport, fon­dée sur la li­ber­té et l’ef­fort, à une dé­fi­ni­tion né­ga­tive. On est pas­sé de “Just Do It”, le slo­gan de Nike, à “JustAd­dict”. »

Il est ce­pen­dant des bi­go­rexiques heu­reux, comme Yves Beau­champ. « De­puis le 1er jan­vier, je suis l’homme le plus connec­té avec la pla­nète. L’autre fois, je suis ren­tré de l’hô­pi­tal en cou­rant. Il était mi­nuit. Dans la rue, j’ai croi­sé

deux­lièvres. Ons’es­tre­gar­dé. » Faute de spon­sor, Beau­champ ne vit pas des fou­lées de sa bi­go­rexie. Il tra­vaille comme agent d’in­ter­ven­tion dans un hô­pi­tal psy­chia­trique de Mon­tréal, le pa­villon Al­bert-Pré­vost. Il donne aus­si des cours de vé­lo sta­tion­naire au Car­re­four Mul­ti­sports La­val et des confé­rences dans les en­tre­prises et les écoles. Ivre d’en­dor­phines, il court dans le vert quar­tier de Champ­fleu­ry, en écou­tant « le Ca­non » de Pa­chel­bel ou « Je marche seul » de Gold­man. Par­fois, des groupes de ri­ve­rains ou de sup­por­ters le re­joignent pour cou­rir à ses cô­tés, sur quelques luxu­riants ki­lo­mètres. « Comme je suis vé­gé­ta­rien, les gens m’offrent des la­sagnes, de­la­piz­za­froide ou des su­shis. De­puis le 1er jan­vier, je mange comme trois­hommes. »

Fils d’un agent mu­ni­ci­pal de la voi­rie

de La­val, Beau­champ, « cé­li­ba­taire par

choix », a une fille de 18 ans, étu­diante en ki­né­sio­lo­gie et ma­ra­tho­nienne. A 4 mois, Yves manque mou­rir d’une pleu­ré­sie. Il com­mence à cou­rir chez les scouts. Il se­rait « de­ve­nu bi­go­rexique », il y a vingt ans, après son pre­mier Iron­man. Un Iron­man, c’est un triath­lon: 3,8 km de na­ta­tion + 180,2 km de vé­lo + un ma­ra­thon (42,195 km). De­puis, Beau­champ, par deux fois, a ac­com­pli un dé­ca­triath­lon: soit les dis­tances de l’Iron­man mul­ti­pliées… par dix. « Sij’ar­rê­tais, mon corps crie­rait à l’in­jus­tice. »

Cet hi­ver, neige oblige, il cou­rait ses ma­ra­thons sur un ta­pis rou­lant, tout en ré­pon­dant à ses mails ou en ré­glant ses fac­tures sur sa ta­blette. « Ac­tuel­le­ment, je suis en dette. J’en suis à 6600 ki­lo­mètres alors que je de­vrais en être à 7100. Se­lon mes obli­ga­tions pro­fes­sion­nelles, je cours moins ou plus. Le­jourde mes 50 ans, le 19 sep­tembre, je vaisme ta­per 100ki­lo­mètres. »

« Ul­traYves » s’est dé­jà ins­crit au Tour de France FootRace, qui au­ra lieu en 2015: 2675 km de course à pied, éche­lon­nés sur 43 étapes. Grande boucle et cercle vi­cieux. « Sans un seul jour de

re­pos. » Un bon­heur de bi­go­rexique.

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