Shoots en sé­ries

Les mor­dus de “Brea­king Bad”, “Ma­fio­sa” et autres “Mad Men” en­chaînent les épi­sodes, par­fois des nuits en­tières. Dé­sor­mais, la mode est au “binge wat­ching” : voir une sai­son d’un trait, cul sec

L'Obs - - Dossier - Par Mar­jo­laine Jar­ry

Chaque soir,

Cé­ci­lia re­garde cinq épi­sodes. Et le wee­kend, c’est ma­ra­thon en mode “couette sur

pattes”.

Huit mois, vingt heures et une poi­gnée de mi­nutes. Un « pe­tit­mor­ceau de vie », constate Cé­ci­lia, 24ans, avec une pointe d’af­fo­le­ment amu­sé. Bout à bout, c’est presque une an­née que cette jeune di­plô­mée a consa­cré à… re­gar­der des sé­ries. Pas moins de 10000épi­sodes tout de même, comme in­dique le comp­teur de TVS­howTime, une ap­pli qui la pré­vient dès que sont dif­fu­sés, aux Etats-Unis, les der­niers épi­sodes de ses sé­ries du mo­ment (elle en suit une ving­taine par se­maine). « Quand je tombe sur­mon“score”, çame fait­peur! s’étour­dit la jeune femme. Je me dis: c’est énorme, il fautque j’ar­rête… Mais, au­fond, jen’ai­pa­sen­vie. » Avant de vous ébau­bir, faites un tour sur le re­dou­table site Tii.me: vous ta­pez le titre de votre sé­rie pré­fé­rée et on vous an­nonce com­bien de temps vous avez pas­sé de­vant. Ça vous fe­ra trois jours et qua­torze heures pour « Mad Men », seize jours et dix heures pour « Ur­gences »… Ce­pen­dant, pour concur­ren­cer la fré­né­sie de Cé­ci­lia, une dis­ci­pline s’im­pose: chaque soir, celle-ci re­garde quatre ou cinq épi­sodes et, le week-end, elle a ma­ra­thon de rat­tra­page, en mode « couette sur pattes ». Le der­nier en date s’est pro­lon­gé: en une se­maine, Cé­ci­lia a en­glou­ti les quatre sai­sons de l’amé­ri­caine « Sha­me­less ». Diag­nos­tic: « sé­rie ad­dict » avec crises ré­cur­rentes de binge wat­ching.

Binge quoi? L’ex­pres­sion fait ré­fé­rence au bin­ge­drin­king, cette cou­tume ado­les­cente qui consiste à prendre la plus grosse cuite pos­sible le sa­me­di soir. Là, c’est tout pa­reil, mais avec des épi­sodes de « Game of Th­rones », fa­çon « j’ai tout man­gé le cho­co­lat, j’ai tout fu­mé les Cra­venA, j’ai tout re­gar­dé la sai­son3 ». Dans un temps re­cu­lé, la té­lé était « la maî­tresse des hor­loges », se­lon l’ex­pres­sion du so­cio­logue Jean-Louis Mis­si­ka, et on at­ten­dait re­li­gieu­se­ment notre épi­sode heb­do­ma­daire du « Châ­teau des Oli­viers ». Hier, on s’en­quillait tous les épi­sodes de « 24 heures chro­no » en DVD sauf si, plus im­pa­tients que lé­ga­listes, on les avait dé­jà re­gar­dés au rythme des té­lé­char­ge­ments via Me­gaupload, avant que le site ne soit fer­mé par le FBI… Au­jourd’hui, on s’em­piffre, par tous les moyens et sans at­tendre. La moi­tié des té­lé­spec­ta­teurs amé­ri­cains re­garde une sai­son en­tière en moins d’une se­maine, se­lon une étude com­man­dée, en 2013, par le ser­vice de vi­déos à la de­mande Net­flix. Le géant amé­ri­cain, qui de­vrait ar­ri­ver en France mi-sep­tembre, en a ti­ré des conclu­sions: ses sé­ries mai­son sont dis­po­nibles en in­té­gra­li­té dès leur pre­mier jour de dif­fu­sion. Toute la sai­son 2 de la très cy­nique « House of Cards » a ain­si été mise en ligne le 14 fé­vrier der­nier, pour la Saint-Va­len­tin. Ré­sul­tat, 670000fans ont bou­lot­té en un week-end cette boîte de chocolats four­rés au cya­nure.

Certes, Net­flix a été sui­vi par Ca­nal+ qui a ten­té ré­cem­ment l’ex­pé­rience en pro­po­sant en in­té­gra­li­té la sai­son5 de « Ma­fio­sa ». Mais les « sé­rie­vores » n’ont be­soin de per­sonne pour vivre leurs pics de bou­li­mie, cette ex­pé­rience de vi­sion­nage à nulle autre pa­reille, où un cliff­han­ger (ces fins d’épi­sode qui font grim­per le sus­pens en flèche) en appelle un autre et où l’iden­ti­fi­ca­tion aux hé­ros tourne à la fu­sion pas­sion--

nelle. Adèle, 23ans, conjugue le verbe sans com­plexes : « Oui, je “binge

watche”. » Mo­ment fon­da­teur? La fois où elle a re­gar­dé les deux der­nières sai­sons de « Brea­king Bad », un shoot de vingt-quatre heures d’af­fi­lée. Elle se sou­vient aus­si avoir été in­con­so­lable après la mort d’une des hé­roïnes de « Buf­fy contre les vam­pires » : « Il était 3 heures du­ma­tin et je ne pou­vais pas m’ar­rê­ter de pleu­rer. » Seule so­lu­tion: « En­chaî­ner sur la suite… pour épon­ger. » Si une dose trop forte de sé­ries ex­pose à fi­nir dans un état proche de ce­lui d’une ser­pillière émo­tion­nelle, l’ef­fet dou­dou est aus­si va­li­dé par beau­coup – du plai­sir de re­trou­ver, dans son lit (là où s’in­vite souvent l’or­di­na­teur por­table), un truc qui se mâ­chouille au fil du temps… A 42ans, So­nia est tom­bée dans les sé­ries après une rup­ture amou­reuse. Des nuits en­tières à re­gar­der « The Killing », « In Treatment », « Ho­me­land »… « L’as­su­rance que­mon cer­veau al­lait ar­rê­ter de tour­ner en boucle et que j’al­lais pou­voir me re­po­ser de moi-même. Plus ef­fi­cace que les an­xio­ly­tiques en ce qui me concerne. » Le cap fran­chi, les sé­ries sont res­tées dans la vie de So­nia.

Mais quid de la gueule de bois? Tho­mas, 23ans, 7132épi­sodes au comp­teur (six mois quatre jours onze heures et trente-six mi­nutes), connaît bien ce

« sen­ti­ment de culpa­bi­li­té » au mo­ment de re­gar­der l’heure sur l’écran de l’or­di­na­teur. « Au­jourd’hui, je­gè­re­mieux, mais plus jeune, j’ai re­gar­dé, en quel­ques­mois, les 9 sai­sons de “Scrubs”. Je n’ar­ri­vais plus àme le­ver, je sé­chais les cours… J’ai fi­ni par ra­ter mon

an­née. » De l’ad­dic­tion à l’af­flic­tion. Un vi­rage que le so­cio­logue Clé­ment Combes a iden­ti­fié chez cer­tains des témoins ren­con­trés pour sa thèse (1), où se des­sine un portrait mul­ti­fa­cettes des ama­teurs de sé­ries té­lé. « Mais en gé­né­ral, la consom­ma­tion est dé­si­rée et contrô­lée. » Au pire, la trans­gres­sion concerne des ser­ments im­pos­sibles à te­nir… « J’avais pro­mis à ma co­pine de

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.