Au pays de Can­dy Crush

Qui n’a ja­mais goû­té aux délices de ce jeu aux 90 mil­lions d’uti­li­sa­teurs ignore ce qu’est l’ad­dic­tion au smart­phone

L'Obs - - Dossier - C. D.

Je joue par­tout. Dans le bus, dans le mé­tro, jusque dans mon lit. C’est une at­trac­tion fa­tale. Im­pos­sible de ré­sis­ter. Toutes les tren­te­mi­nutes, mon cer­veau frappe à la porte. Pas 33, pas 27. Non. Le noble or­gane est pré­cis comme un mé­tro­nome ma­lé­fique. Il a com­pris que, toutes les tren­te­mi­nutes, une nou­velle par­tie de Can­dy Crush l’at­ten­dait, que la jauge était à nou­veau cré­di­tée. Il veut sa dose de su­cré, il l’au­ra. Mon hor­loge in­terne s’est ré­glée sur ce pe­tit jeu idiot et hache ma jour­née en une mul­ti­tude de de­mi-heures, juste ponc­tuées d’une poi­gnée de mi­nutes per­dues à faire com­pul­si­ve­ment ex­plo­ser des trios ou des qua­tuors de bon­bons mul­ti­co­lores. Je suis en­voû­tée. Ah, l’in­son­dable sa­tis­fac­tion de re­gar­der se dés­in­té­grer des ber­lin­gots dans une sym­pho­nie de chuin­te­ments, une toc­ca­ta de gré­sille­ments! Ne qua­si rien faire, et voir cette pluie aci­du­lée tom­ber à verse. Pro­duc­ti­vi­té maxi­male. Sen­ti­ment de plé­ni­tude. Les spé­cia­listes des ad­dic­tions connaissent bien cette re­dou­table tac­tique des­ti­née à ferrer les joueurs. Elle s’appelle la­jui­ci­ness: pour un mi­ni­mum d’ef­forts, un max de re­tours co­lo­rés et lu­diques. Sur l’écran, il se passe des tas de choses qui m’hyp­no­tisent. Des bon­becs se consument, des pa­quets de gé­la­tine volent en éclats, des frian­dises bi­zarres ap­pa­raissent comme par mi­racle, per­met­tant des com­bi­nai­sons plus folles les unes que les autres. Con­trai­re­ment à votre chef, la ma­chine vous fé­li­cite avec cha­leur: les mots sweet (« su­cré ») et tas­ty (« dé­li­cieux »), qui sur­gissent, ré­sonnent à vos oreilles comme de doux com­pli­ments. Ils vous sti­mulent. Et, de­vi­nez, ça marche. Etre une bête à Can­dy Crush, se­rait-ce un bon plan de car­rière? Ma tra­jec­toire est ex­plo­sive. Le soir, quand je me couche, nul mou­ton sau­tillant par-des­sus des bar­rières, mais des bon­bons qui dé­filent et s’alignent der­rière mes pau­pières. Im­pos­sible de dor­mir en hy­per­gly­cé­mie. « C’est la pre­mière chose à la­quelle je pense le ma­tin. Y jouer », m’a confié une col­lègue. Comme nous, près de 100 mil­lions d’ac­cros à tra­vers le monde se lèvent en manque de délices su­crés. La pla­nète frise l’over­dose. L’édi­teur bri­tan­nique King, dea­ler du jeu, est bien em­bê­té. Le suc­cès de Can­dy Crush est tel qu’il n’arrive pas à faire dé­col­ler ses der­nières créa­tions.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.