Tout dé­pend du cer­veau

L’ad­dic­tion en­traîne sys­té­ma­ti­que­ment l’ac­ti­va­tion des mêmes cir­cuits neu­ro­naux. Et semble ré­sul­ter d’un dé­cou­plage entre le cir­cuit du dé­sir et ce­lui du plai­sir

L'Obs - - Dossier - Par Fabien Gru­hier

L’ad­dic­tion ? « Avec ou sans sub­stance, même com­bat! », pro­clame Jean-Luc Vé­nisse, spé­cia­liste en ad­dic­to­lo­gie et psy­chia­trie au CHU de Nantes: la mise en place d’une « ap­proche trans­ver­sale des com­por­te­ments, plu­tôt que de s’en te­nir à l’an­cienne clas­si­fi­ca­tion par­pro­duit » per­met de mieux cer­ner les cri­tères com­muns à toutes les ad­dic­tions, et, éven­tuel­le­ment, d’en amé­lio­rer les trai­te­ments. En ef­fet, sur les sché­mas du cer­veau dé­cri­vant les ef­fets des sub­stances ou des com­por­te­ments dont on abuse, on voit tou­jours ap­pa­raître l’ac­ti­va­tion des mêmes « cir­cuits neu­ro­naux du plai­sir et de la ré­com­pense » . Avec li­bé­ra­tion de la fa­meuse do­pa­mine, une sorte d’hor­mone du dé­sir, qui dé­clenche en cas­cade la bio­syn­thèse de no­ra­dré­na­line et de sé­ro­to­nine – mo­lé­cules du plai­sir. « C’est sûr, confirme le pro­fes­seur Mi­chel Le­joyeux, du dé­par­te­ment de psy­chia­trie et ad­dic­to­lo­gie du groupe hos­pi­ta­lier Bi­chat-Beau­jon, lorsque – grâce à l’ima­ge­rie par IRM fonc­tion­nelle– on ob­serve en di­rect le cer­veau d’un ac­cro à tel ou tel jeu vi­déo, on voit s’ac­ti­ver élec­ti­ve­ment cer­taines zones spé­ci­fiques. »

Exac­te­ment les mêmes centres qui s’illu­minent sur l’écran lors­qu’on pré­sente une bou­teille à un al­coo­lique. « Les croi­se­ments ré­pé­tés en­tre­di­verses ad­dic­tions et les pas­sages fré­quents de l’uneàl’autre » , que sou­ligne le doc­teur Dan Vé­léa (hô­pi­tal Mar­mot­tan), semblent confir­mer leur pa­ren­té, et jus­ti­fier une ap­proche com­mune. « Même si ce n’est pas tou­jours le cas, les ac­cros aux jeux d’ar­gent le sont souvent aus­si au ta­bac et à l’al­cool » , ob­serve Jean-Pol Tas­sin, pro­fes­seur au Col­lège de France. Le pro­fes­seur Sé­bas­tien Guillaume (CHU de Mont­pel­lier) voit lui aus­si une mul­ti­tude de pro­ces­sus com­muns sous-ja­cents dans les deux types d’ad­dic­tion (avec ou sans pro­duit), dont, no­tam­ment, « des his­toires per­son­nelles d’ad­dic­tions croi­sées » . Se­lon Mi­chel Le­joyeux, il faut pour­tant se mé­fier de ces ana­lo­gies car « au­cas­par­cas, ce­qui se passe vrai­ment au fond du cer­veau – dont cette ré­gion du cir­cuit de ré­com­pense de loin la plus ac­tive et la plus in­ter­con­nec­tée – de­meure un vrai mys­tère. Si­bien­qu’il ne­peut pa­sya­voir un seul­mo­dèle. En fait, si l’on­mé­lange les­deuxas pects­du­cer­veau– so­na­na­to­mie, et la­chi­mie­qui s’ydé­roule–, onne peut rie­ny­com­prendre » .

Com­mun à tous les mam­mi­fères de­puis la nuit des temps, le sys­tème cé­ré­bral dit « de ré­com­pense-ren­for­ce­ment » est in­dis­pen­sable à la sur­vie de tout le monde, en pous­sant à l’exé­cu­tion des com­por­te­ments in­dis­pen­sables, de­puis l’ali­men­ta­tion jus­qu’à la re­pro­duc­tion, en passant par la sa­tis­fac­tion de beau­coup d’autres be­soins es­sen­tiels – y com­pris ré­créa­tifs. Même les four­mis font par­fois la fête, en s’en­ivrant avec des jus fer­men­tés… Alors, les ani­maux pourraient-ils eux aus­si sombrer dans l’ad­dic­tion? Il semble bien que non. Même si, pour les be­soins de la re­cherche, on dis­pose de cer­taines li­gnées de rats de la­bo­ra­toire que l’on a réus­si à rendre alcooliques, mais qui n’en re­tirent vi­si­ble­ment au­cun plai­sir, « à ma connais­sance, la vé­ri­table dé­pen­dance reste une ca­rac­té­ris­tique hu­maine » , dit Mi­chel Le­joyeux.

Mal­gré la com­plexi­té du su­jet, on com­mence pour­tant à mieux cer­ner les mé­ca­nismes de la dé­pen­dance et la na­ture de l’ad­dic­tion aux­quels les ani­maux semblent échap­per – parce qu’ils se contentent de sa­vou­rer les plai­sirs qui se pré­sentent, et ne forcent ja­mais de fa­çon fré­né­tique sur le le­vier cen­sé les per­pé­tuer? L’ad­dic­tion semble ré­sul­ter d’ « un dé­cou­plage entre le cir­cuit du­dé­sir et ce­lui du­plai­sir » , ce qui crée la dé­pen­dance– « lors­que­ces­deux sys­tèmes, à la fois com­plé­men­taires et an­ta­go­nistes, se­re­trou­vent­dé­con­nec­tés, etn’agis­sent­plu­sen­sym­biose » , dit JeanPol Tas­sin. Alors, sans réel plai­sir, le toxi­co­mane re­prend de la drogue, et le « dro­gué sans sub­stance » re­noue avec son com­por­te­ment fau­tif. Le cer­veau a per­du ses re­pères, le « ther­mo­stat », ré­gu­la­teur, est dé­tra­qué – au point que par exemple, a dé­mon­tré Jean-Claude Dre­her (CNRS, uni­ver­si­té Claude-Ber­nard, Lyon-I) dans le cas des joueurs pa­tho­lo­giques, on constate « une al­té­ra­tion du rai­son­ne­ment pro­ba­bi­liste, d’où une in­ca­pa­ci­té à li­mi­ter la fré­quen­ceet­la­hau­teur­des­mi­se­sen­ga­gées dans les jeux d’ar­gent » . Et donc, en dé­pit du bon sens, un es­poir éter­nel de gains mi­ro­bo­lants.

Bien sûr il existe une grande in­jus­tice, d’ori­gine gé­né­tique, dans le risque in­di­vi­duel de suc­com­ber à l’ad­dic­tion. En col­la­bo­ra­tion avec une équipe amé­ri­caine, celle de Jean- Claude Dre­her a mon­tré que l’ac­ti­va­tion du sys­tème ner­veux cen­tral est contrô­lée par au moins deux gènes dont nous por­tons des ver­sions plus ou moins per­for­mantes: pour des sti­mu­la­tions iden­tiques, la quan­ti­té de do­pa­mine li­bé­rée dé­pend des in­di­vi­dus, et cette ca­rac­té­ris­tique est en par­tie hé­ré­di­taire. Se­lon le men­suel « Pour la Science », cer­taines études sug­gèrent même que « les­per­son­ne­sayant­les­plus fortes concentrations du ré­cep­teur de la do­pa­mine dans le cer­veau jouissent d’un sta­tut so­cial plus éle­vé » . Elles au­raient be­soin de moins de mo­ti­va­tion pour res­sen­tir du plai­sir. A l’in­verse, les in­di­vi­dus dont le cer­veau est pauvre en ré­cep­teurs, sans cesse en quête d’un ni­veau de plai­sir in­at­tei­gnable, se­raient plus vul­né­rables face aux risques d’ad­dic­tion. Les pré­dis­po­si­tions à la dé­pen­dance consti­tue­raient ain­si, comme par exemple le dia­bète, une sorte de ma­la­die chro­nique.

La ci­vi­li­sa­tion contem­po­raine, avec ses tech­no­lo­gies ir­ré­sis­tibles et ses tentations de plus en plus in­nom­brables,

se­rait-elle pro­pice à la mul­ti­pli­ca­tion des ad­dic­tions ? Les spé­cia­listes ne sont pas una­nimes sur ce point. Ce­pen­dant, pour

Mi­chel Le­joyeux, « la fa­ci­li­té d’ac­cès sus­cite des tentations. Ain­si, l’offre in­con­trô­lable de jeux d’ar­gent en ligne, dis­po­nibles par­tout jour et nuit sur in­ter­net, ne peut que sus­ci­ter et ré­vé­ler des “vo­ca­tions” ad­dic­tives. » Mais comment trai­ter ces ad­dic­tions va­riées, « aux causes bio­lo­giques mul­ti­fac­to­rielles, et qui ne se ca­rac­té­risent par au­cune lé­sion ana­to­mique dans le cer­veau » ? Au­teur du livre « Ré­veillez vos

dé­si­rs ! » (Plon), Mi­chel Le­joyeux

ré­pond : « Il faut mettre en concur­rence les mau­vais dé­si­rs avec les bons pour qu’ils soient rem­pla­cés. » Les « mau­vais » étant ceux

qui im­pliquent « une perte de contrôle, et l’obli­ga­tion de la ré­pé­ti­tion, qui dé­bouche sur l’in­sa­tis­fac­tion per­pé­tuelle. » Fa­cile à dire ?

Du lun­di au ven­dre­di, de 12h15 à 13 heures, « le Dé­bat de mi­di », pré­sen­té par Tho­mas Chau­vi­neau sur France In­ter. Chaque jour, 45mi­nutes pour dis­cu­ter de ce qui a fait, ce qui fait et ce qui fe­ra dé­bat dans notre so­cié­té fran­çaise. Avec l’in­ter­ven­tion chaque jeu­di d’un jour­na­liste du « Nouvel Ob­ser­va­teur »

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Lorsque l’on abuse d’une sub­stance ou d’un com­por­te­ment, on voit tou­jours ap­pa­raître, grâce à l’ima­ge­rie par IRM fonc­tion­nelle,

l’ac­ti­va­tion des mêmes cir­cuits neu­ro­naux du plai­sir et de la ré­com­pense. Avec li­bé­ra­tion de la fa­meuse do­pa­mine, une sorte d’hor­mone du dé­sir, qui dé­clenche en cas­cade la bio­syn­thèse de no­ra­dré­na­line et de sé­ro­to­nine – mo­lé­cules du

plai­sir.

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