Bou­le­vard du crime

« Vi­sions de Bar­bès », un livre de Jeanne La­brune

L'Obs - - Sommaire - Di­dier Ja­cob

Vi­sions de Bar­bès, par Jeanne La­brune, Gras­set, 250 p., 18 eu­ros.

« Qu’y a-t-il de beau dans Bar

bès ? » s’in­ter­roge Jeanne La­brune qui vient de se faire vo­ler son sac par des pe­tits mer­deux qu’elle a réus­si à rat­tra­per, après une course folle dans les rues de son quar­tier. La vio­lence, om­ni­pré­sente, et la dan­ge­ro­si­té, comme on dit dans les mi­nis­tères, par­ti­cipent-elles à sa sé­duc­tion ? A moins que Jeanne La­brune ne soit tom­bée amou­reuse, en s’ins­tal­lant il y a des an­nées dans le quar­tier, d’une ter­rasse de ca­fé: celle du Di­plo­mate où, fu­mant sa clope en ter­rasse, on di­rait qu’elle s’amuse à re­gar­der tous les jours le même film. Qui s’ap­pel­le­rait la vie.

Elle n’est pas drôle. Jeanne La­brune vient de perdre son com­pa­gnon, Ri­chard De­buisne, qui fut co­au­teur, co­pen­seur de beau­coup de ses films. Il meurt à l’hô­pi­tal, et Jeanne, qui ne peut se ré­soudre à sa dis­pa­ri­tion, choi­sit de vivre en­core un peu avec lui. Comme des courses qu’elle au­rait faites au Mo­nop’, le corps de Ri­chard lui est li­vré à do­mi­cile. Jeanne La­brune ra­conte, dans la pre­mière par­tie de son ré­cit, ad­mi­rable et poi­gnant, la din­gue­rie de ces mo­ments, leur grâce aus­si. Comment vit-on avec un mort dans la pièce à cô­té ? Ses amis s’in­quiètent. Mais Jeanne est forte, pas folle. Pas fra­gile, pas « moi­neau ». C’est lui, Ri­chard, qui ai­mait l’ap­pe­ler ain­si: « Mon­moi­neau. » Sans doute parce qu’il la sa­vait in­trai­table, cou­ra­geuse et droite. Ce que la se­conde par­tie du livre vient lar­ge­ment confir­mer.

Car la rue, main­te­nant, l’appelle. Quoi faire, quand on a per­du l’homme qu’on aime ? Pleu­rer, crier, ne rien lais­ser pa­raître? Jeanne La­brune choi­sit de s’immerger dans un monde dont elle connaît tous les codes – le Pa­ris po­pu­laire. On l’agresse, on la pro­tège aus­si (le quar­tier, comme en Si­cile ou en Corse, a ses règles, et les tra­fi­quants peuvent se trans­for­mer en gardes du corps). Sou­dain, une ap­pa­ri­tion : une femme en­tiè­re­ment nue, en­tiè­re­ment mi­sé­rable. Le quar­tier la laisse tran­quille, car elle fait peur. « Ilé­tait im­pos­si­ble­de­ne­pas la­re­gar­der­tan­tel­leé­tait sur­pre­nante et belle au fond de sa mi­sère. Per­sonne ne s’ar­rê­tait, au­cun hom­men’osait­por­ter sur el­leun­re­gard ap­puyé, char­gé de concu­pis­cence, per­sonne ne riait. […] Sa nudité, son in­dif­fé­rence et l’aise qu’elle pre­nait au so­leil em­pê­chaient qu’il lui ar­ri­vât quelque chose. La mort était son amie et qui­conque eût ap­pro­ché ce corps n’au­rait été­qu’unins­tru­men­taux­mains­du­des­tin. » Et l’on se dit sou­dain que Jeanne La­brune tient là, ins­pi­ré de son cher bou­le­vard du crime, le dé­but de son pro­chain film.

Le ma­ga­sin Ta­ti, un lieu em­blé­ma­tique de Bar­bès

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