Sha­kes­peare, un Ita­lien ?

C’est l’hy­po­thèse d’un livre pu­blié à Mon­tréal qui, pour le 450e an­ni­ver­saire de l’au­teur d’“Ham­let”, pour­rait ne pas plaire à tous

L'Obs - - Sommaire - PAR DA­NIEL BOU­GNOUX*

John Flo­rio. The Man Who Was Sha­kes­peare, par Lam­ber­to Tas­si­na­ri, Gia­no Books, Mon­tréal. En vente sur www.john­flo­rio-is-sha­kes­peare.com

Qui écri­vit « Ham­let » ? Dans « John Flo­rio. L’homme qui était Sha­kes­peare », Lam­ber­to Tas­si­na­ri af­firme que le dra­ma­turge an­glais était en fait un lexi­co­graphe d’ori­gine ita­lienne. Mais les « sha­kes­pea­ro­logues » ré­sistent à le suivre. Dé­jà contes­tée par les plumes res­pec­tables de Twain, Di­ckens, Freud ou Borges, la pa­ter­ni­té de cette oeuvre reste un su­jet ou­vert. Tous sou­lignent le peu d’élé­ments qui jus­ti­fie­raient une telle pro­duc­tion dans la vie si terne de ce bour­geois de pro­vince – acteur et en­tre­pre­neur de spec­tacles, par ailleurs pro­cé­du­rier et mé­diocre agio­teur en grains. Tas­si­na­ri a re­pris en 400 pages denses cet épi­neux dos­sier, et sa dé­mons­tra­tion est si­dé­rante. « Si­peu­de­con­tex­te­pour­tant de textes ! » Certes, on al­lé­gue­ra que les au­teurs du théâtre éli­sa­bé­thain ne si­gnaient ni ne conser­vaient leurs pièces, pro­prié­té des troupes ; on in­vo­que­ra l’ana­chro­nisme de la no­tion d’au­teur et la ra­re­té des ma­nus­crits de cette époque (le grand incendie de Londres en 1666 a fait des ra­vages). D’autres, struc­tu­ra­listes des an­nées 1960, se bar­ri­cadent en­core der­rière l’au­to­no­mie du texte : à quoi bon sa­voir au-de­là, l’oeuvre dans sa clô­ture suf­fit, etc.

Confron­té à un cor­pus qui eut un tel im­pact sur la for­ma­tion de la langue et de la conscience (pas seule­ment an­glaises), Tas­si­na­ri ne peut se ré­soudre à cette pe­tite cri­tique, re­tran­chée der­rière une poi­gnée d’évi­dences res­sas­sées. Un au­teur de cette force ne tom­bait pas des nues, et il semble idéa­liste d’in­vo­quer son « gé­nie ». Ecrire une pa­reille oeuvre sup­po­sait quelques res­sources ma­té­rielles, condi­tions sine qua non de « l’es­prit », et des cir­cons­tances à l’époque ra­ris­simes ou très spé­ci­fiques, telles qu’une riche bi­blio­thèque, la connais­sance de langues étran­gères (no­tam­ment l’ita­lien), des voyages en Eu­rope et par­ti­cu­liè­re­ment à Ve­nise, Vé­rone ou Mi­lan, cadres de plu­sieurs pièces, la fré­quen­ta­tion de la cour… Mais en­core une flamme spi­ri­tuelle tenace, l’am­bi­tion d’en­ri­chir la langue an­glaise et son vo­ca­bu­laire de quan­ti­té de néo­lo­gismes, une in­ti­mi­té pas­sion­née avec la mu­sique et l’Ecri­ture sainte, une connais­sance pré­cise, ar­dente des hu­ma­nistes de la Re­nais­sance conti­nen­tale (après Dante et Boc­cace, Pierre l’Aré­tin, Gior­da­no Bru­no ou Mon­taigne), et la ré­so­lu­tion de fé­con­der par eux la té­né­breuse Al­bion… Pour ne rien dire de ce qui af­fleure, de fa­çon poi­gnante quoique cryp­tée, dans « laTem­pête » : la plainte de l’exi­lé, la perte du pre­mier lan­gage, sa con­so­la­tion par la fan­tas­ma­go­rie et les méandres dou­lou­reux du rap­port gé­né­ra­tion­nel. Ces tour­ments de l’exil, qui hantent aus­si les « Son­nets » furent-ils ceux du lour­daud qui voya­geait pour ses af­faires de Strat­ford à Londres, et ne sor­tit ja­mais de son île ?

Tas­si­na­ri consacre des di­zaines de pages à cha­cune de ces ques­tions, mé­tho­di­que­ment. Il ne dis­cute pas à coups d’a prio­ri, il ex­hume les dates de pu­bli­ca­tion des textes qu’il croise, sa­chant que la créa­tion consiste d’abord à beau­coup lire et à pla­gier : l’Aré­tin, Mon­taigne, Bru­no ou sur­tout John Flo­rio, qui fut un per­son­nage ex­tra­or­di­naire, ou­blié par la cri­tique aca­dé­mique. Plus vieux que « Sha­kes­peare » d’une dou­zaine d’an­nées, il na­quit à Londres d’un père, Mi­che­lan­ge­lo, émi­gré d’Ita­lie, car pro­tes­tant et d’abord juif, pré­di­ca­teur, éru­dit en re­li­gions. Lexi­co­graphe, au­teur de dic­tion­naires, po­ly­glotte tra­duc­teur de Mon­taigne puis de Boc­cace, pré­cep­teur à la cour de Jac­quesIer, em­ployé à l’am­bas­sade de France, John ne ces­sa de cô­toyer les grands et de jouer les « pas­seurs » dans cette Eu­rope en for­ma­tion.

L’en­quête se lit comme un ha­le­tant ro­man de for­ma­tion ; on y voit en­fin « Sha­kes­peare » ren­du à sa ri­chesse, à sa com­plexi­té née des souf­frances de l’exil et du mul­ti­lin­guisme. La fraî­cheur d’une langue qu’on di­rait tou­jours comme à l’état nais­sant se com­prend mieux se­lon l’hy­po­thèse (ja­mais faite, chau­vi­nisme oblige ?) d’un Sha­kes­peare ve­nu du de­hors. A pe­tites touches, tout en dou­ceur (et en éru­di­tion), Tas­si­na­ri étaye sa thèse d’un au­teur d’ori­gine juive, et ita­lienne. Elle a de quoi dé­coif­fer les « strat­for­diens » qui, or­ga­ni­sés en une puis­sante in­dus­trie édi­to­riale, tou­ris­tique et fes­ti­va­lière, campent fiè­re­ment sur la tra­di­tion et la rai­son d’Etat. Belle oc­ca­sion pour­tant, en ce 450e an­ni­ver­saire de la nais­sance de William Sha­kes­peare, de rendre au « plus grand dra­ma­turge (et poète) de tous les temps » un peu de sa chair, de ses langues et de sa vraie vie, qui fut moins simple qu’on ne pense.

(*) Pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té Sten­dhal de Gre­noble-III, spé­cia­liste de Louis Ara­gon.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.