BD : le sexe par Skype

Ren­contre avec Rup­pert et Mu­lot, le tan­dem le plus in­ven­tif de la BD fran­çaise, dont le nouvel album ex­plore la sexua­li­té nu­mé­rique

L'Obs - - Sommaire - Par Éric Aes­chi­mann et Laure Gar­cia

La Tech­nique du pé­ri­née, par Rup­pert & Mu­lot, Aire libre/Du­puis, 104 p., 20,50 eu­ros.

Sur la pre­mière planche, une tour fi­li­forme s’élance à l’as­saut d’un ciel jaune. Sur la deuxième, deux sil­houettes se tiennent sur l’étroit som­met. L’homme tient un sabre, la femme, une dague. Ils plongent dans le vide. En même temps qu’ils tombent, ils se désha­billent, s’en­lacent. Elle : « J’ai deux, trois scé­na­rios sur les­quels je jouis en ce­mo­ment. » Lui : « Tu peux me ra­con­ter ou c’est trop per­so ? » Elle : « Je te ra­con­te­rai, mais pas au­jourd’hui. » Ils plantent leurs armes dans la pa­roi, y tracent deux sillons qui on­dulent comme les vagues de la jouis­sance. La chute ra­len­tit. Lui : « Tu es su­blime. » L’ex­tase s’achève en page 10 : sur un ca­na­pé, « jh.sym­pa », jeune tren­te­naire, se mas­turbe en sky­pant avec « sarah.chaude » via un site de ren­contres. Une ou­ver­ture somp­tueuse où le des­sin fu­tu­riste de Rup­pert & Mu­lot ra­conte la sexua­li­té au temps du nu­mé­rique.

Au fond d’une im­passe ar­bo­rée dans le 10e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, Florent Rup­pert et Jé­rôme Mu­lot re­çoivent au­tour d’une table de jar­din un peu bran­lante. Les deux tren­te­naires se sont ren­con­trés aux Beaux-Arts de Di­jon. Ils forment sans conteste le tan­dem le plus in­ven­tif de la BD contem­po­raine. En 2011, ils ont fait ex­plo­ser les der­niers cadres de la BD avec « le Royaume », ré­cit gra­phique po­ly­fan­tas­ma­go­rique sur un for­mat « Canard en­chaî­né ». Dé­cou­verts par Killof­fer, pu­bliés par l’As­so­cia­tion (l’édi­teur de Sa­tra­pi, Sfar…), ils sont dé­sor­mais ins­tal­lés dans un ate­lier col­lec­tif avec Charles Ber­be­rian, Aude Pi­cault, Claire Braud ou en­core Bas­tien Vi­vès – l’en­droit hype de la jeune BD in­dé­pen­dante.

Ce­la fait dix ans qu’ils ont fon­du leurs deux plumes en un seul des­sin, re­con­nais­sable entre mille. Signe par­ti­cu­lier : sur les vi­sages, ils ne des­sinent que le nez, tou­jours de la même forme, un « V » comme un bec d’oi­seau. « Le but est que chaque per­son­nage ap­pa­raisse aus­si­tôt comme un échan­tillon de l’hu­ma­ni­té », ex­plique Rup­pert. Si l’art est une per­pé­tuelle os­cil­la­tion entre le par­ti­cu­lier et l’uni­ver­sel, la BD penche en gé­né­ral vers le pre­mier : le hé­ros doit se sin­gu­la­ri­ser, mon­trer sa gueule, im­po­ser ses traits. Chez Rup­pert & Mu­lot, à l’in­verse, les per­son­nages

sont nim­bés d’un flou dé­li­bé­ré. Les vi­sages sont in­ex­pres­sifs et ano­nymes et ce sont les corps qui parlent, ges­ti­culent, sautent, flottent… « Dans la BD clas­sique, il y a beau­coup de vi­sages en gros plan et la tête est plus grosse qu’en vrai. Nous, nos corps sont an­thro­po­mor­phiques et nous re­cu­lons le­plan, ce qui­nou­sper­met de faire voir le corps et sen­tir les

gestes », ex­plique Rup­pert. An­cien dan­seur, Rup­pert est chauve, bar­bu, vo­lu­bile, so­laire. Son aco­lyte est à l’op­po­sé : Jé­rôme Mu­lot a les che­veux en brous­saille et le re­gard lu­naire. Il parle peu et avoue qu’il n’est pas très à l’aise pour dis­cu­ter de sexe. Rup­pert, lui, a beau­coup de choses à dire sur l’im­pact des nou­velles tech­no­lo­gies dans nos vies sexuelles. Cer­tains tchats échan­gés dans « la Tech­nique du pé­ri­née » sont em­prun­tés à ses conver­sa­tions sur in­ter­net. L’album veut mon­trer qu’on peut jouir par le web sans être né­vro­sé ni per­vers. De fait, il règne entre les pro­ta­go­nistes une étrange bien­veillance sexuelle. Lorsque « jh.sym­pa » ima­gine un es­saim de bim­bos à gros seins, « sarah.chaude » lui de­mande : « Quand tu jouis, ces filles, elles te rap­prochent de moi ? – Oui, comment tu sais ? » Comme si, dans un monde d’images, ai­mer l’autre, c’était d’abord sa­voir ac­cueillir son fan­tasme.

Beau­coup de ques­tions sexuelles, mais zé­ro por­no­gra­phie. Chaque si­tua­tion est su­bli­mée par la puis­sance oni­rique du tan­dem, l’usage ra­di­cal de la mé­ta­phore sexuelle ( « le sabre re­pré­sente le pé­nis et la dague le cli­to­ris », ex­plique Mu­lot) et un sens épa­tant du dé­cor gran­diose. A l’image du toit de l’Opé­ra de Pa­ris où le couple fi­nit par faire l’amour pour de vrai. On re­pense alors à la pleine page du « Royaume », qui mon­trait une pla­nète com­po­sée de cen­taines de sil­houettes des deux sexes s’adon­nant à une gi­gan­tesque et très douce par­touze. Une planche culte ! Une dif­fé­rence quand même : l’album étant pu­blié chez un édi­teur plus com­mer­cial ( Du­puis/Aire libre), Rup­pert & Mu­lot ont re­mis des yeux et une bouche à leurs per­son­nages. Mais l’es­prit gra­phique reste le même : glo­ri­fier la ges­tuelle du sexe.

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